jeudi 22 octobre 2015

L'atelier - Le bureau



Mes premiers souvenirs de l'atelier, au 53 bis rue Ledru-Rollin, à Châteauroux, sont bien flous, même inexistants. Pourtant j'ai vécu depuis toujours dans cet antre qui faisait partie intégrale de ma vie dès le départ. A la sortie de l’école, je n'allais pas à la maison mais bien à l'atelier, là ou mes parents dirigeaient leur fabrique de vêtements.  Au début je trouvais l'atelier immense, insondable. Il est vrai que dans le hall qui fut dans le passé un gymnase pour des escrimeurs,  les plafonds perçaient deux étages,

Mes parents avaient acheté l'atelier après la guerre, quand papa fut rapatrié du Stalag ou il avait été prisonnier pendant 5 ans. Ils n'avaient pas d'argent mais le propriétaire leur avait permis d’étaler les paiements sur une longue période. Au lendemain de la guerre ils fabriquaient  des gabardines qui s'arrachaient sur les marchés, puis des uniformes, des vêtements pour la chasse et la pèche et finalement des vêtements de cuir; l'affaire prospérait d’année en année.

Historique du monument:
http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre/Communes/Ch%C3%A2teauroux/n/Contenus/Articles/2015/08/20/La-premiere-salle-d-armes-rue-Ledru-Rollin-2436123

Quand on entrait par la porte principale on avait à gauche le bureau. C’était le territoire de maman. Elle s'occupait de tout le travail administratif, flanquée d'une secrétaire pour la correspondance. Le bureau comportait deux pièces, celle ou on entrait d'abord avec au fond une longue table derrière laquelle la secrétaire tapait ses lettres, sur le côté des vêtements accrochés, et un miroir sur le mur prés de la table. Cette pièce donnait sur la rue Ledru-Rollin.

Une autre pièce y était adjacente; le bureau de ma mère était placé dans un décor sobre sur fond d'étagères pleines de dossiers. Devant le bureau se trouvait une table avec une chaise qui faisait face à ma mère. C'est là ou à l'âge de la maternelle je dessinais des maisons et des bateaux, puis j'y faisais mes devoirs, j’écrivais des lettres, des poèmes. De temps en temps je levais la tête et contemplais ma mère qui s’affairait à ses dossiers ou parlait avec jovialité au téléphone. Un jour en 1976, je l’écoutais parler à son oculiste. Elle disait que sa vue avait changé. Le médecin lui donna rendez-vous pour le lendemain, mais le lendemain c’était trop tard: ma mère fit une grave hémiplégie le soir même.

A côté du bureau de maman ce trouvait un genre de cagibis ou le coffre-fort, énorme,  régnait silencieusement. Seuls mes parents et mon frère en connaissaient la combinaison. En 1972 mon père tomba malade et fut hospitalisé pour une très longue période, Mon frère vivait  à l’époque en Israël. Mes parents me convoquèrent dans la chambre d’hôpital de papa et m’annoncèrent qu'ils avaient décidé de me divulguer la combinaison du coffre car dans la nouvelle situation seule maman y avait accès.  J’étais très fière de la confiance que mes parents m'octroyaient. J'avais alors 16 ans et demi. Je n'ai jamais oublié la combinaison.

Le bureau était un endroit agréable ou je pouvais rester des heures entières après l’école. De temps en temps mon père y faisait une apparition, souvent accompagné de clients qui voulaient acheter du sur-mesure. Un jour en revenant du lycée je trouvais mon père assis dans la première pièce du bureau sous les tringles des vêtements de cuir.  Je ne vis pas tout de suite qu'il pleurait car je fus d'abord saisie par le bruit de ses sanglots si amers et brutaux. Ni maman, ni la secrétaire n’étaient présentes. Il me regarda mais ne bougea pas. J'avais l'habitude.

Parfois j'entrais dans une pièce, que ce soit à la maison ou à l'atelier, tout naturellement, comme d'habitude, et j'y trouvais un de mes parents en larmes. Ils regardaient devant eux d'une façon presque surréelle, comme si soudain des fantômes étaient venus à leur rencontre. Je me suis souvent demandée qu'elle était la combinaison secrète pour soigner les larmes de mes parents. Pourquoi étais-je si démunie? Ce jour-la papa ne put pas me parler. Il fit un geste de la main que j’interprétai par "c'est comme ça ma chérie, ça va passer".



Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

1 commentaire:

Ruth a dit…

Merci de faire revivre ce lieux et les souvenirs qui s'y attachent. Des baisers. Ruth