dimanche 1 novembre 2015
L'atelier - les cabines
Le hall tenait lieu de gymnase au 19e siècle. Il était entouré de cabines que les officiers utilisaient avant et après leur séance d'escrime. Je ne saurais dire exactement quel était le nombre de cabines. Il me semble environ 15, peut-être plus. Mes parents utilisaient ces cabines pour entreposer des vêtements. Je passais dès mon plus jeune âge, un temps illimité à y jouer.
Quand j'étais petite mes jeux reproduisaient plus ou moins les événements qui avaient eu lieu au siècle précèdent. Une petite fenêtre à côté de la porte servait alors à distribuer le savon ou une serviette aux officiers. Je trouvais au bureau des étiquettes et autres fournitures et armée de ces trésors je m'imaginais distribuer aux officiers des produits de nécessité pour leur bref séjour dans la cabine. Je passais d'une cabine à l'autre. Il m'arrivait souvent d'imaginer une cabine libre, d'y pénétrer et de rester rêvasser longtemps sous l'odeur des vêtements de cuir. Souvent il me suffisait de prendre place sous les vestes et blousons pour ressentir un grand apaisement. Seule la voix de maman qui fermait l'atelier à la fin de la journée me sortait de ma torpeur.
A un moment donné je commençai à écrire des mots sur les étiquettes que je faisais passer aux escrimeurs. "Bonjour","Bonne journée", "A demain" et ainsi de suite. J'ajoutais peu à peu des noms. "Bonsoir Etienne", "Vous allez bien Eugène?" Quand j'eus environ 7 ans, une grande transformation affecta le monde des cabines. Les officiers affairés à faire leur toilette devinrent des prisonniers, le système des cabines une prison et moi la geôlière. Les possibilités devinrent insondables. J'avais à ma merci une quinzaine de prisonniers qui attendaient avec angoisse ou avec bonheur que je veuille bien ouvrir la petite fenêtre et leur glisser un repas, des articles de toilette, un livre, du courrier etc.
Vu que j'avais des heures devant moi entre mon retour du lycée et la fin de journée de travail de mes parents, j'avais tout le temps d'élaborer des douzaines de scénarios qui comportaient bien des aventures, en général centrées sur les relations des prisonniers avec le monde extérieur. Celles-ci étaient dévoilées par les lettres qu'ils recevaient de leurs proches et que je leur distribuais. Chaque prisonnier vivait dans son univers, parfois heureux d'une bonne nouvelle et parfois désespéré. Je me hâtais de les consoler ou de les encourager.
Les années passaient et j'aimais les occupants des cabines d'un amour maternel, bon enfant, un amour démesuré et éternel. Il m'arrivait comme dans le passé de trouver une cellule vide et de m'asseoir entre les vêtements entreposés et de m'imaginer moi-même cloîtrée et dépourvue de toute liberté. J'aimais cet endroit sombre loin de tous les bruits. De temps en temps, en ouvrant la porte d'une cabine, il m'arrivait de tomber sur papa qui était assis et ne faisait rien. Alors moi aussi je m'asseyais à côté de lui et je ne faisais rien et je ne disais rien et sans se regarder nous restions ensemble dans la mi-obscurité. Cela durait une minute ou deux et il se levait sans rien dire et s'en allait.
Un jour, alors que j'avais 15 ans je traversai le couloir d'entrée de la fabrique, arrivée au hall je bifurquai à gauche vers les cabines et ouvris la porte de la première cabine, puis la deuxième, la troisième, de toutes les cabines une à une. La veille, mes prisonniers avaient tous reçu une lettre de la geôlière. C'était une lettre d'adieu. Je leur annonçai que le lendemain ils seraient tous libérés. J'ajoutais à la fin de ma lettre cet extrait d'un poème d'Aragon: "Qui peut dire où la mémoire commence, Qui peut dire où le temps présent finit ".
Papa me trouva plus tard assise sur le bas du grand escalier. J'aurais bien voulu lui demander de s'asseoir à côté de moi et j'aurais bien voulu pleurer sur son épaule, mais il passa près de moi comme si je n'étais pas là. Puis, miraculeusement, j'entendis ses pas revenir et il mit sa main sur la mienne. Ses lèvres ne souriaient pas mais ses yeux d'un bleu presque transparent étaient posés sur moi. Son regard était là pour moi, juste pour un instant. Papa, papa, papa, papa. Parfois le géant sortait de son ombre, de sa tristesse et de ses souvenirs. Mais pour si peu de temps. Il fallait être attentif, aux aguets, toujours sur le qui-vive, pour saisir un moment furtif de complicité où, tel un personnage du film muet il savait exprimer toute l’humanité et tout l'amour du monde.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016
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