jeudi 14 avril 2016

La rue Ledru-Rollin - La famille Jacquin




La maison de la famille Jacquin  se trouvait en face de l'atelier dans la rue Ledru-Rollin. Anne et moi qui avions partagé pendant trois ans les bancs de la maternelle aux Capucins, puis de l’école primaire rue Paul Louis-Courrier, avions rejoint ensemble le programme bilingue qui se déplaçait chaque année dans un autre établissement; d'abord  le lycée de jeunes filles, ensuite le lycée de garçons. En 7e, je continuais le programme à l’école internationale de St Maur mais sans Anne. De ce jour nous fumes séparées. Quand nous partagions la même classe j'allais souvent chez elle, vue la proximité de l'atelier et elle faisait partie de ces rares personnes avec qui je jouais dans les cabines ou dans la cour.

Quand Anne m'emmenait chez elle nous franchissions d'abord une grande porte d'entrée qui donnait sur une cour intérieure où les parents d'Anne garaient leur voiture. Au rez-de-chaussée nous étions accueillies par une atmosphère sombre et feutrée. Encombré de larges meubles en marqueterie, de fauteuils tapissés de pourpre, le salon dégageait une atmosphère lourde et austère, un sentiment renforcé par les tableaux sombres, les draperies ternes et une lumière parcimonieuse. Dans la salle à manger une grande table en bois massif, inamovible, avait conquis tout l'espace.  Je ne me sentais guère à l'aise dans ces pièces où tout semblait figé. Je levais les yeux vers Anne; elle avait la mine sérieuse et son air de "ça rigole pas" que je lui connaissais bien.

Quand le frère de maman, Srul Karpman, a réapparu en 1960 après 15 ans d'internement en Sibérie, alors que maman le pensait mort pendant la Shoah comme les autres (9 frères et sœurs avec leur conjoint et leur enfants), Anne était déjà mon amie. J'avais 3 ans et demi quand le retour de Srul a réveillé tous les traumatismes de la Shoah dans notre maison. Dans la cour de la maternelle Anne s'asseyait par terre avec moi et avec les mains nous déblayons vigoureusement le sable. Quand nous avions atteint un peu de profondeur nous ramassions des choses; des feuilles, des petits bâtons, des fleurs. Alors je les recouvrais de sable juste avant que la cloche sonne et j'étais heureuse. Anne qui, déjà, aimait que les choses soient à leur place l’était aussi.  Infatigable, je reproduisais ce jeu des centaines de fois pendant une longue période de temps après le retour de Srul. Et puis un jour j'ai choisi un autre jeu qui consistait à marcher sur les racines des arbres.

Anne m’accueillait dans sa cuisine moderne et rutilante aux multiples placards et tiroirs pleins de gadgets électriques. Un énorme congélateur trônait dans un couloir et dissimulait d'affreuses carcasses, du gibier, comme Anne l'appelait. Ces grands morceaux de viande me faisaient peur et me donnaient la nausée. Pendant mes visites, je vivais dans l'effroi que la bonne ouvre le congélateur et en ressorte un cadavre animal quelconque. Anne se moquait de moi. "Ton père ne chasse pas?" demandait-elle.

En fait Anne n’était pas vraiment mon style. Elle était rigide, intransigeante, ténébreuse, parfois introvertie, parfois méchante, mais parfois douce aussi. Très brune au regard noir perçant, les lèvres minces, elle était plutôt le portrait de ma mère. Sa grande maison bourgeoise juste en face de l'atelier n’était pas non plus mon style. Plus tard quand je lus "L'invitation au voyage" de Baudelaire je me remémorai le salon de la famille Jacquin qui dans le passé, pourtant, m’était apparu sombre et étouffant.

, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.






Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

1 commentaire:

heure-bleue a dit…

Tu as une écriture si fluide que j'ai l'impression d'être dans ce salon.