La maison de la famille Jacquin
se trouvait en face de l'atelier dans la rue Ledru-Rollin. Anne et moi
qui avions partagé pendant trois ans les bancs de la maternelle aux Capucins,
puis de l’école primaire rue Paul Louis-Courrier, avions rejoint ensemble le
programme bilingue qui se déplaçait chaque année dans un autre établissement;
d'abord le lycée de jeunes filles,
ensuite le lycée de garçons. En 7e, je continuais le programme à l’école
internationale de St Maur mais sans Anne. De ce jour nous fumes séparées. Quand
nous partagions la même classe j'allais souvent chez elle, vue la proximité de
l'atelier et elle faisait partie de ces rares personnes avec qui je jouais dans
les cabines ou dans la cour.
Quand Anne m'emmenait chez elle nous franchissions d'abord une
grande porte d'entrée qui donnait sur une cour intérieure où les parents d'Anne
garaient leur voiture. Au rez-de-chaussée nous étions accueillies par une
atmosphère sombre et feutrée. Encombré de larges meubles en marqueterie, de
fauteuils tapissés de pourpre, le salon dégageait une atmosphère lourde et
austère, un sentiment renforcé par les tableaux sombres, les draperies ternes
et une lumière parcimonieuse. Dans la salle à manger une grande table en bois
massif, inamovible, avait conquis tout l'espace. Je ne me sentais guère à l'aise dans ces pièces
où tout semblait figé. Je levais les yeux vers Anne; elle avait la mine
sérieuse et son air de "ça rigole pas" que je lui connaissais bien.
Quand le frère de maman, Srul Karpman, a réapparu en 1960 après 15
ans d'internement en Sibérie, alors que maman le pensait mort pendant la Shoah
comme les autres (9 frères et sœurs avec leur conjoint et leur enfants), Anne
était déjà mon amie. J'avais 3 ans et demi quand le retour de Srul a réveillé
tous les traumatismes de la Shoah dans notre maison. Dans la cour de la
maternelle Anne s'asseyait par terre avec moi et avec les mains nous déblayons
vigoureusement le sable. Quand nous avions atteint un peu de profondeur nous
ramassions des choses; des feuilles, des petits bâtons, des fleurs. Alors je
les recouvrais de sable juste avant que la cloche sonne et j'étais heureuse.
Anne qui, déjà, aimait que les choses soient à leur place l’était aussi. Infatigable, je reproduisais ce jeu des
centaines de fois pendant une longue période de temps après le retour de Srul.
Et puis un jour j'ai choisi un autre jeu qui consistait à marcher sur les
racines des arbres.
Anne m’accueillait dans sa cuisine moderne et rutilante aux
multiples placards et tiroirs pleins de gadgets électriques. Un énorme
congélateur trônait dans un couloir et dissimulait d'affreuses carcasses, du
gibier, comme Anne l'appelait. Ces grands morceaux de viande me faisaient peur
et me donnaient la nausée. Pendant mes visites, je vivais dans l'effroi que la
bonne ouvre le congélateur et en ressorte un cadavre animal quelconque. Anne se
moquait de moi. "Ton père ne chasse pas?" demandait-elle.
En fait Anne n’était pas vraiment mon style. Elle était rigide,
intransigeante, ténébreuse, parfois introvertie, parfois méchante, mais parfois
douce aussi. Très brune au regard noir perçant, les lèvres minces, elle était
plutôt le portrait de ma mère. Sa grande maison bourgeoise juste en face de
l'atelier n’était pas non plus mon style. Plus tard quand je lus
"L'invitation au voyage" de Baudelaire je me remémorai le salon de la
famille Jacquin qui dans le passé, pourtant, m’était apparu sombre et
étouffant.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

1 commentaire:
Tu as une écriture si fluide que j'ai l'impression d'être dans ce salon.
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