mercredi 9 novembre 2016

Les rues: l'avenue de Verdun - 1


Je suis née avenue de Verdun, à Châteauroux, au no.50. J'y ai vécu jusqu’en octobre 1974 quand, à l'aube de mes 18 ans, le bac en poche, je tournai le dos à mon enfance et montai à Paris. L'avenue de Verdun s'appelait dans le passé l'avenue de l’hôpital car c'est là que s'y trouvait l’hôpital. J'y suis allée une seule fois dans ma vie quand j'avais 5 ans et 2 mois. Ma belle-sœur y avait accouché d'une petite fille que mon frère et elle appelèrent, curieusement, du même nom que moi. On ne m'a jamais donné d'explications à ce sujet. Dans mon imaginaire un peu débordant, je me suis inventée cette histoire: à l’époque j'avais été kidnappée et mon frère, pensant que je ne reviendrai jamais, avait appelé son bébé Nathalie.

Mes parents s’étaient installés avenue de l’hôpital à la fin de la guerre. Leur demande d'ouvrir une affaire de vêtements de cuir à Paris leur fut refusée car celle-ci pourrait faire concurrence avec des citoyens français (mes parents étaient encore polonais à l’époque) et on leur permit, par contre, de s'installer à Châteauroux, la ville la plus de proche de Neuvy-Saint-Sepulchre, là ou ma mère et ses 2 enfants avaient vécu et survécu pendant la guerre. Durant ces premières années à Châteauroux, mes parents confectionnèrent des canadiennes qui s'arrachaient comme des petits pains. Rapidement ils durent engager du personnel et trouver un plus grand local pour leur affaire; c'est dans rue Ledru-Rollin dans un bâtiment qui avait abrité une ancienne salle d'armes qu'ils s'établirent.

L'avenue de Verdun était plutôt résidentielle avec quelques commerces éparpillés sur son long. J'allais souvent faire des courses. J'ai des souvenirs de ces excursions à partir de l'age de 6 ans environ. A cette époque, dans les années 60, nous n'avions pas de supermarchés. Tous les achats étaient faits dans le quartier ou dans les marchés. J'allais à l’épicerie acheter du camembert et dès mon plus jeune age je savais ouvrir la boite et appuyer sur le fromage avec mon pouce. Je prenais aussi des yaourts encore dans des pots de verre. Les pots étaient rendus à l’épicerie après usage pour être recyclés. Je ne sais plus ce qu'il en était des bouteilles de lait. Au debut des années 60, il se peut qu'elles étaient aussi en verre.

J'aimais bien aller à la boulangerie à cause des odeurs, bien entendu, mais aussi parce que l'achat du pain m'apparaissait comme une tâche primordiale. Rentrer à la maison la baguette sous le bras, résister à la tentation de grignoter sur le court chemin, heureusement, entre la boulangerie et la maison, mettre le pain sur la table et savoir que dès ce moment, la famille pouvait s'attabler, était la source d'une saine et puissante satisfaction. Par contre, chez le boucher je gigotais de partout, un peu mal à l'aise. Je le suspectais d’être un mauvais homme, bien avant que j'ai eu la moindre idée de ce dont un mauvais homme était capable. Du haut de mes 7 ans, je ne lui faisais pas confiance. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas.

Notre voisin vendait du vin. Nous avions l’habitude d'entendre les tonneaux rouler lors des livraisons. Nous n'avions pas de contacts avec ces marchands et je n'ai jamais vu leur commerce de l’intérieur. Je ne les ai pratiquement pas rencontrés le long de toutes ces années. Pourtant, un jour, je sonnai à leur porte. C’était en novembre 1973. Mes parents étaient partis en vacances à Cannes et m'avaient laissée seule à la maison. C’était une belle période de ma vie car papa venait de finalement quitter l’hôpital Tenon. En tout, depuis son premier accident cardiaque en décembre 1972, il avait été hospitalisé pendant 10 mois. Il était rentré à la maison seulement muni d'une canne et d'un sourire jovial. Il avait conjuré la mort.

Dès que je le vis à la maison, une métamorphose incroyable se fit en moi et je reprenais vie moi aussi. Je commençai ma terminale dans un état euphorique et légèrement instable, telle une naufragée qui aurait été secourue après une longue attente. Mes parents partis dans le midi, je dormais ma premiere nuit seule à la maison. Des bruits terribles me réveillèrent pendant la nuit. Le lendemain j’écoutais les chuintements, grattements, grincements jusqu'au matin sans fermer l’œil. Je sonnai chez les marchands de vin au troisième jour. Mon voisin fit le tour de toute la maison, vérifia bien dans le grenier et la chambre de bonne. Il ne trouva rien de suspect et m'expliqua que la nuit, une maison respirait. Etant seule, je captais tous les bruits de cette maison vivante dont les escaliers crépitaient et sifflaient, dont les parquets gémissaient et riaient. Je me résignais à leur présence.

Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

Aucun commentaire: