dimanche 19 août 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger II


Dans le coin de la pièce, près de la table à manger, se tenait la radio de papa. Je l'appelle ainsi car je  n'ai jamais vu qui que ce soit d'autre que lui en tourner les boutons. Tous les jours, à la première heure, on le voyait penché sur l'appareil, à l’écoute des premiers flashes de la matinée. Je n’étais personnellement jamais réveillée à 6h30 pour saisir cette image de lui dès l'aurore. Personne d'autre d'ailleurs ne l’était dans la maison et c’était là ses moments préférés, dans la solitude,  le silence, la concentration.

Pendant mon enfance, bien que les postes de télévision aient déjà envahi les demeures, la radio avait encore une place très importante. Je me souviens de la voix de Pierre Bellemare qui tous les jours, il me semble, emplissait la salle à manger. Des récits mystérieux, un peu noirs, parfois un peu biscornus que Bellemare dotait souvent d'une petite morale à sa façon. Ainsi, je n'oublierai jamais ce récit qui parlait d'un jeune homme charmant qui avait rencontré une jeune fille. Il allait chez elle et là, gros malentendu, il l'empoigne et veut coucher avec elle, elle non. Il lui brise le cou par mégarde en essayant de la mobiliser sur le lit. Morale de M. Bellemare, que son âme soit en paix quand même, “une jeune fille qui emmène un garçon chez elle ne sait-elle pas à quoi s'attendre?" Oui mais là oh Pierrot, une nuque brisée c'est pas la punition automatique pour les demoiselles qui disent "non". Enfin je dis ça comme ça ... Et puis j'oublie qu'on est au début des années 70.

La radio était le domaine de mon père, le placard celui de ma mère. Il n'y a pas de mots pour décrire le placard de maman mais j’écrirai quand même cette phrase par souci de réalisme: c’était un vrai bordel. Un incroyable, inextricable bordel. Seule maman s'y retrouvait parmi des papiers datant de la 2ème guerre mondiale, des lettres de la semaine dernière, des photos, des bibelots cassés, des bouteilles diverses dont une énorme de whisky, des objets divers sans aucun usage, des petits vases, des bijoux, de l'argent. Toute sa vie elle y a engrangé tout et n'importe quoi  sans jamais y faire le moindre ménage. J'ai moi-même hérité de cette manie du fourre-tout. J'ai tendance à choisir un tiroir et à m'en servir de la même manière, y accumulant des choses diverses. En général je nettoie ce tiroir une fois l'an.

Autre personnage de la salle à manger, le buffet, ou maman gardait ses beaux services à thé venus de Chine. J'ouvrais les portes du buffet et caressais les tasses fragiles, certaines transparentes, même. J'aimais beaucoup mettre mes doigts dans la salière et me passer le sel sur la langue. De mes petites mains je touchais chaque théière, chaque soucoupe, chaque assiette. Je ne les sortais jamais du buffet par peur de les casser et d'avoir à affronter les yeux de maman. Maman ne crierait pas, elle ne criait jamais. Elle ne me gronderait pas, elle ne me grondait jamais. Elle ne dirait pas un mot, me regarderait sans bouger les traits de son visage, et ce serait comme si je n'existais plus.

Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018

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