La
rue de la Poste croisait la rue Ledru-Rollin et l'hôtel des postes se
trouvait à 3 minutes à pied de l'atelier. Tous les jours,
quelqu'un s'y rendait pour mettre les lettres à la poste. Lorsque
j'avais 9 ans environ, j'eus l'initiative d’écrire des
lettres à une amie épistolaire totalement imaginaire à qui
je racontais en détail tout ce qui me passait par la tête. Je mettais
régulièrement mes lettres à la poste. Cette correspondance dura
quelques semaines jusqu’à ce que maman reçut un coup de téléphone des
bureaux de poste. Mes lettres n’étaient que des feuilles de papier pliées et
collées avec du scotch. A la poste, ils en avaient un peu marre de
tomber sur mes missives quotidiennes, bien évidemment non-timbrées.
Comme
mon nom de famille figurait sur les lettres, on en fit part
poliment à ma mère qui me transmit le message sans me gronder et sans
me laisser penser que j'avais fait quelque chose de répréhensible. Je crus
même discerner sur ses lèvres un sourire et compris que cette histoire ne lui
déplaisait pas outre mesure. Alors que nous rentrions à la maison et
allions monter dans la DS, maman raconta à papa ce qui s’était passé.
Il garda un visage stoïque tout en me regardant un peu obliquement. Je ne
sais à quel moment exact il passa la main dans mes cheveux, sans rien
dire et sans sourire, mais c’était une belle journée.
Quand
j’étais petite, maman m'emmenait chez l'oto-rhino, rue de la Poste,
qui se nommait, il me semble, Dr. Samuels. Cet homme que je rencontrais par
ailleurs dans les différentes activités de la communauté juive, ne m’était pas
vraiment sympathique. Je n'aimais pas du tout la façon dont il plantait sa
lampe dans ma gorge pour inspecter mes amygdales. Mais je préférais
cela à une lampe agencée sur son front et de drôles
d'instruments pointés dans la même direction. Ma visite la plus
désagréable fut celle où en plus de la lampe et des instruments s’ajouta une
forte odeur de chloroforme suivie par un petit sommeil dont je me réveillais
effarée et, de façon générale, pas contente. Le Dr.
Samuels m'expliqua qu'il m'avait enlevé les amygdales mais que
j'avais de la chance car maintenant il fallait que je mange de la glace
uniquement. Il me parlait gentiment et je notai que son oreille droite était
complètement estropiée. Je ne sus jamais s'il s'agissait d'une vieille
blessure ou d'une malformation.
Maman
prenait pendant ce temps-là des poses théâtrales à travers lesquelles
transpirait toute une cacophonie de sentiments qui allaient de l’angoisse à la
terreur, du chagrin à la douleur, de la fierté à la
culpabilité, de l’humilité à l'arrogance. Troublée par toutes
ces émotions emmêlées, elle tenait un mouchoir et se séchait
discrètement le coin des yeux. Elle ne pouvait pas supporter l’idée que l'on
puisse me faire mal. Quand, étant bébé, le Dr. Rosenberg voulut me vacciner
contre la variole, maman refusa tout net de le laisser faire. Il réussit à la
persuader en lui proposant d'appliquer le vaccin sur le pied au lieu du bras. Elle
accepta à contre cœur.
A
l'âge de 11 ans, il fallut que je me rende à l'évidence: j’étais myope. L'oculiste
nous recevait maman et moi, rue de la Poste. Chez l'opticien qui
était à quelques mètres, je choisis des lunettes avec très peu
d’enthousiasme, indifférente de mon sort. Je venais de
rentrer en sixième; c’était l’époque où je ne me voyais pas. Sur la photo de
classe mes cheveux, pourtant courts, sont en désordre, j'ai une chaussette en
bas, l'autre en haut, et mes lunettes sont de travers. Quelques années
plus tard, à la place de maman, c’était Bernard, mon ami d'enfance, qui
m'accompagnait chez l'opticien. A 18 ans, j’étais alors consciente de chaque
battement de cils, de chaque parole, de chaque mouvement.
Après
l'essayage de lunettes, nous nous sommes assis dans un bistrot assez
tranquille, en face. Nous avons commandé et nous avons parlé comme
d'habitude, les yeux dans les yeux. Nous pouvions également rester longtemps
sans rien dire à écouter notre respiration, à boire le
café brûlant, à fumer. Tels des personnages de roman de
Tolstoy, nous nous sachions destinés
l'un à l'autre. L’enchaînement des jours allaient forcement se
conclure par notre union, dans un monde prédestiné et
tranquille où notre famille et nos amis nous salueraient avec plaisir
et soulagement. Pourtant ce mariage n'eut jamais lieu, ce destin partit bien vite
en fumée. Comme le dit Bernard après mes fiançailles: "De toute façon, on
se ressemble trop."
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

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