lundi 15 août 2016

Les rues: la rue de la Poste I



La rue de la Poste croisait la rue Ledru-Rollin et l'hôtel des postes se trouvait à 3 minutes à pied de l'atelier. Tous les jours, quelqu'un s'y rendait pour mettre les lettres à la poste. Lorsque j'avais 9 ans environ, j'eus l'initiative d’écrire des lettres à une amie épistolaire totalement imaginaire à qui je racontais en détail tout ce qui me passait par la tête. Je mettais régulièrement mes lettres à la poste. Cette correspondance dura quelques semaines jusqu’à ce que maman reçut un coup de téléphone des bureaux de poste. Mes lettres n’étaient que des feuilles de papier pliées et collées avec du scotch.  A la poste, ils en avaient un peu marre de tomber sur mes missives quotidiennes, bien évidemment non-timbrées. 

Comme mon nom de famille figurait sur les lettres, on en fit part poliment à ma mère qui me transmit le message sans me gronder et sans me laisser penser que j'avais fait quelque chose de répréhensible. Je crus même discerner sur ses lèvres un sourire et compris que cette histoire ne lui déplaisait pas outre mesure. Alors que nous rentrions à la maison et allions monter dans la DS, maman raconta à papa ce qui s’était passé. Il garda un visage stoïque tout en me regardant un peu obliquement. Je ne sais à quel moment exact il passa la main dans mes cheveux, sans rien dire et sans sourire, mais c’était une belle journée.

Quand j’étais petite, maman m'emmenait chez l'oto-rhino, rue de la Poste, qui se nommait, il me semble, Dr. Samuels. Cet homme que je rencontrais par ailleurs dans les différentes activités de la communauté juive, ne m’était pas vraiment sympathique. Je n'aimais pas du tout la façon dont il plantait sa lampe dans ma gorge pour inspecter mes amygdales. Mais je préférais cela à une lampe agencée sur son front et de drôles d'instruments pointés dans la même direction. Ma visite la plus désagréable fut celle où en plus de la lampe et des instruments s’ajouta une forte odeur de chloroforme suivie par un petit sommeil dont je me réveillais effarée et, de façon générale, pas contente. Le Dr. Samuels m'expliqua qu'il m'avait enlevé les amygdales mais que j'avais de la chance car maintenant il fallait que je mange de la glace uniquement. Il me parlait gentiment et je notai que son oreille droite était complètement estropiée.  Je ne sus jamais s'il s'agissait d'une vieille blessure ou d'une malformation.

Maman prenait pendant ce temps-là des poses théâtrales à travers lesquelles transpirait toute une cacophonie de sentiments qui allaient de l’angoisse à la terreur, du chagrin à la douleur, de la fierté à la culpabilité, de l’humilité à l'arrogance. Troublée par toutes ces émotions emmêlées, elle tenait un mouchoir et se séchait discrètement le coin des yeux. Elle ne pouvait pas supporter l’idée que l'on puisse me faire mal. Quand, étant bébé, le Dr. Rosenberg voulut me vacciner contre la variole, maman refusa tout net de le laisser faire. Il réussit à la persuader en lui proposant d'appliquer le vaccin sur le pied au lieu du bras. Elle accepta à contre cœur.

A l'âge de 11 ans, il fallut que je me rende à l'évidence: j’étais myope. L'oculiste nous recevait maman et moi, rue de la Poste. Chez l'opticien qui était à quelques mètres, je choisis des lunettes avec très peu d’enthousiasme, indifférente de mon sort. Je venais de rentrer en sixième; c’était l’époque où je ne me voyais pas. Sur la photo de classe mes cheveux, pourtant courts, sont en désordre, j'ai une chaussette en bas, l'autre en haut,  et mes lunettes sont de travers. Quelques années plus tard, à la place de maman, c’était Bernard, mon ami d'enfance, qui m'accompagnait chez l'opticien. A 18 ans, j’étais alors consciente de chaque battement de cils, de chaque parole, de chaque mouvement.

Après l'essayage de lunettes, nous nous sommes assis dans un bistrot assez tranquille, en face. Nous avons commandé et nous avons parlé comme d'habitude, les yeux dans les yeux. Nous pouvions également rester longtemps sans rien dire à écouter notre respiration, à boire le café brûlant, à fumer. Tels des personnages de roman de Tolstoy, nous nous sachions destinés l'un à l'autre. L’enchaînement des jours allaient forcement se conclure par notre union, dans un monde prédestiné et tranquille où notre famille et nos amis nous salueraient avec plaisir et soulagement. Pourtant ce mariage n'eut jamais lieu, ce destin partit bien vite en fumée. Comme le dit Bernard après mes fiançailles: "De toute façon, on se ressemble trop."




Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016

Aucun commentaire: