mardi 9 août 2016
Les rues : la rue Nationale
Très tôt, parallèlement à la rue Ledru-Rollin, j'ai dévalé la rue Nationale. Je n’étais pas seule, ma sœur m'accompagnait. A vrai dire c’était moi qui l'accompagnais puisque elle allait à son cours de piano et je la suivais comme un chien suit son maître, avide de nouvelles aventures, avide de bonheur, avide d'attention. J'avais 4 ans, je crois, quand je commençai à faire cette promenade entre la maison et la rue ou habitaient Monsieur et Madame Hadt.
La rue Nationale n'offrait à vrai dire que peu d’intérêt. C’était une morne suite de maisons provinciales grises et peu attrayantes. L’œil ne s’arrêtait sur rien. Deux coins de rue cependant me reviennent en mémoire. Au coin de la rue Nationale et la rue du Palais de Justice, se trouvait le marchand chez qui j'allais régulièrement pour acheter les magazines féminins de maman: Marie-Claire, Marie-France. Je les feuilletais mais je ne les aimais pas. Je n'aurais pu dire ce qui me déplaisait.
Derrière ce pâté de maison, donnant sur la rue du Palais de Justice, se trouvait un endroit complètement anodin, les bureaux locaux du parti communiste. Lorsque que nous passions devant, maman me serrait toujours la main très fort, comme si elle avait peur que par hasard ou malchance, je m'y égare et y disparaisse. Pendant ce temps-là, je fermais les yeux et me laissais guider par le staccato des pas de ma mère, puissant et déterminé.
Plus loin sur la rue Nationale, une charcuterie faisait le coin de la rue Paul Louis Courrier. Je rentrais peu dans le magasin. J'aimais regarder les étalages, toutes les formes de cochonnailles intouchables, les carcasses de lapins pendus comme des malfrats. Les relents envahissaient tout mon appareil respiratoire, mon appareil digestif et toutes les circonvolutions de mon cerveau. Je me sentais agressée par ces odeurs enivrantes, comme si elles appartenaient à un autre monde, une autre enfance qui ne pouvait pas être la mienne.
Non loin de là, rue Paul Louis Courrier, mon école en 10eme (les Capucins) voisinait curieusement avec la prison municipale. Puis, la chaleur intense, la noirceur de l'atelier barrée d'une lumière foudroyante, les coups sur l'enclume: le forgeron, déjà métier disparu dans les années 60, mais encore là en face de mon école. Encore là.
Je n'ai pas réussi à retrouver sur la carte l'adresse de M. et Me Hadt. Peut-être les noms des rues ont-ils changé ou tout simplement je les ai oubliés. Je trouve cela triste aujourd'hui d'avoir perdu l'adresse de ce charmant couple, tous deux professeurs de musique qui m'avaient initiée à l'amour des notes, à la beauté de la musique, à son importance. A 4 ans j'apprenais chez Me Hadt à écrire des notes. A 15 ans j’arrêtai mes cours brusquement, possédée par un immense désir de rupture.
Le long de la rue Nationale je ruminais souvent en allant à mon cours de piano. Je m'en voulais de n'avoir pas suffisamment travaillé mes morceaux. Pourtant, je jouais du piano tous les jours, plusieurs fois par jour. Mon cœur battait très fort alors que l'heure de mon cours approchait. Je ne voyais n'y n'entendais plus rien. Je sonnai et me précipitai au premier étage dans la pièce ou Me Hadt donnait ses cours. Elle m'attendait, le visage sérieux, calme. L'examen tant redouté du conservatoire était pour bientôt; elle comptait sur moi. Ce n’était pas le moment de la laisser tomber.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016
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