dimanche 21 janvier 2018

50 av. de Verdun: le salon


Avant ma naissance, le salon servait également de chambre à mon grand-frère qui est de 19 ans mon aîné. J'aurais bien du mal à décrire cette époque pour moi complètement opaque puisque inexistante. De façon générale je peine à imaginer la présence de mon frère à la maison, étant adolescent, étant jeune homme. Il en va de même pour ma grande sœur, cela va de soi, puisqu'elle avait plus de 20 ans quand je suis née et habitait déjà à Paris. Pourtant j'ai toujours ressenti la présence de ma sœur, je veux dire que dans ma mémoire ma grande sœur a toujours eu une place. Mon frère, non. Lorsque, enfant, je cherchais ses traces dans la maison bâtie sur trois étages, je ne trouvais rien, ni un livre ou un bibelot qui lui aurait appartenu, ni un vêtement ou un flacon dont l'odeur aurait pu me guider vers un souvenir quelconque, un bruit de pas peut-être, le son d'une voix qui dévalerait les escaliers, un sourire furtif. Mais rien de cela et lorsque qu'on entrait dans le salon, rien ne laissait penser qu'un jeune homme y avait vécu dans le passé.

Sur la gauche, les instruments de culture donnaient le ton: le piano d'abord, puis la télévision. Sous la fenêtre, une table ronde pour déposer les plateaux, les assiettes, les tasses de thé et de façon générale des victuailles à manger rapidement. En face de la télé, un lit servant de canapé, près de lui, un fauteuil, puis une lampe, et un autre fauteuil identique. Ma sœur et moi (ma petite sœur, de 8 ans seulement mon aînée) nous asseyons sur le lit, mon père sur le fauteuil qui y était contigu et ma mère dans l'autre fauteuil. Il n'était pas question d'échanger nos places. Nous étions collés à nos sièges comme des personnages de fresque moyenâgeuse, sculptés dans la pierre. Mais reprenons du début: le piano.

J'avais passé beaucoup de temps, étant petite, à regarder ma sœur jouer. Debout à côté d'elle, j'étais émerveillée par son talent et la musique que ses  longs doigts légers arrivaient à créer. Il faut dire que tout en elle m'émerveillait mais ces moments ressortaient pour moi de la magie.  Je me collais à elle comme si mon existence dépendait des sons qui résonnaient dans le piano et ressentais une sorte d'exaltation qui insufflait la vie. Ainsi, pendant les années qui allaient suivre, mon piano allait devenir le dispositif qui me reliait à ma propre existence. Je m’exerçais à tout moment de la journée, pendant de longues heures. Tout disparaissait lorsque mes mains virevoltaient sur le clavier. Tout disparaissait. Mon cerveau vibrait dans des sphères lointaines, inconnues. Il fallait que ma mère m'interrompe pour venir à table, faire mes devoirs, retourner à l’école. J'avais bien du mal à m'arracher au clavier.

La télévision trônait dans le salon mais aussi dans la salle à manger durant les repas. Il n’était pas question de manquer un seul journal d'information et, ainsi, tous nous mangions un œil sur l’écran, l'autre sur la soupe. Les programmes, assez parcimonieux, consistaient de dessins animés, de séries américaines, de feuilletons français, et quelques films et émissions le soir. De tout ce bric-à-brac resurgissent quelques moments privilégiés et en premier la série américaine des années soixante "Le sous-marin de l'apocalypse - Voyage to the bottom of the sea" de Irvin Allen. 

J'avais un féroce béguin pour Kowalski, un membre de l'équipage du sous-marin Seaview, interprété par Del Monroe. Je guettais sa présence sur l’écran, toute énamourée. Même à 17 ans, au retour de mon père de 10 mois d'hospitalisation, j'en pinçais encore pour Kowalski. Mon père regardait la série avec moi et lui aussi s’était pris d'affection pour Kowalski, à cause de son nom polonais. Nous avions pris l'habitude de crier "Kowalski" à chaque fois que celui-ci apparaissait. Nous partagions cette hilarité éphémère à chaque fois, telles des groupies toutes échevelées. C'est comme ça que j'ai fini par comprendre que mon père n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Il avait échappé à la mort qui l'avait poursuivi pendant de cruels mois à Paris. Pendant ce temps-là je m'échappais à la vie, effacée, absente déjà. Mais en fin de compte, grâce à Kowalski, je vis le regard de mon père luire et il s’entremêlait au mien comme pour me dire tout le bonheur du monde.

Le soir, après dîner, nous regardions tous ensemble la télé. Aucune censure, de façon générale, n’était appliquée. On n'envoyait pas les enfants au lit, le dimanche, quand les images du film hebdomadaire étaient un peu osées. J'absorbais tout avidement, consciente de ma bonne augure. Un soir pourtant, il y eu exception à la règle. Cela arriva une seule fois lorsque "Le repos du guerrier" de Roger Vadim fut diffusé avec Robert Hossein et Brigitte Bardot dans les rôles principaux. L’éblouissante courbure de l’actrice, déployée sur une peau d'ours devant un feu de cheminée eu raison de la placidité de mon père. Il décréta que la jeunesse devait aller se coucher. 

Maman s'endormait toujours au milieu du film. Papa restait vaillant devant l’écran. J’étais assise sur le lit à côté de son fauteuil et lui donnais la main durant toute la soirée. C’était un geste quotidien et immuable. Il faut dire que papa parlait peu et qu'il fallait utiliser toute son imagination et détermination pour créer des liens de communication avec lui. Après le déjeuner que nous prenions en famille, mon père faisait la sieste sur le lit du salon pendant exactement vingt minutes. Alors que je continuais à jouer au piano, avec son autorisation, bien entendu, il s'endormait immédiatement et se mettait promptement à ronfler. Plus tard il se levait tout reposé et lui et maman repartaient au travail et nous, les enfants, reprenions le chemin de l’école. 



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