Avant
ma naissance, le salon servait également de chambre
à mon grand-frère qui est de 19 ans mon aîné. J'aurais bien du mal
à décrire cette époque pour moi complètement opaque puisque inexistante.
De façon générale je peine à imaginer la présence de mon frère à la
maison, étant adolescent, étant jeune homme. Il en va de même pour ma grande
sœur, cela va de soi, puisqu'elle avait plus de 20 ans quand je suis née et
habitait déjà à Paris. Pourtant j'ai toujours ressenti la présence de ma
sœur, je veux dire que dans ma mémoire ma grande sœur a toujours eu une place.
Mon frère, non. Lorsque, enfant, je cherchais ses traces dans la maison bâtie
sur trois étages, je ne trouvais rien, ni un livre ou un bibelot qui lui aurait
appartenu, ni un vêtement ou un flacon dont l'odeur aurait pu me guider vers un
souvenir quelconque, un bruit de pas peut-être, le son d'une voix qui
dévalerait les escaliers, un sourire furtif. Mais rien de cela et lorsque qu'on
entrait dans le salon, rien ne laissait penser qu'un jeune homme y avait vécu
dans le passé.
Sur la gauche, les instruments de culture donnaient le ton: le piano d'abord, puis
la télévision. Sous la fenêtre, une table ronde pour déposer les plateaux, les
assiettes, les tasses de thé et de façon générale des victuailles à manger
rapidement. En face de la télé, un lit servant de canapé, près de lui, un
fauteuil, puis une lampe, et un autre fauteuil identique. Ma sœur et moi (ma
petite sœur, de 8 ans seulement mon aînée) nous asseyons sur le lit, mon père
sur le fauteuil qui y était contigu et ma mère dans l'autre fauteuil. Il
n'était pas question d'échanger nos places. Nous étions collés à nos
sièges comme des personnages de fresque moyenâgeuse, sculptés dans la pierre.
Mais reprenons du début: le piano.
J'avais passé beaucoup de temps, étant petite, à regarder ma sœur jouer. Debout à
côté d'elle, j'étais émerveillée par son talent et la musique que
ses longs doigts légers arrivaient à créer. Il faut dire que tout en
elle m'émerveillait mais ces moments ressortaient pour moi de la magie.
Je me collais à elle comme si mon existence dépendait des sons qui
résonnaient dans le piano et ressentais une sorte d'exaltation qui insufflait
la vie. Ainsi, pendant les années qui allaient suivre, mon piano allait
devenir le dispositif qui me reliait à ma propre existence. Je m’exerçais
à tout moment de la journée, pendant de longues heures. Tout disparaissait
lorsque mes mains virevoltaient sur le clavier. Tout disparaissait. Mon cerveau
vibrait dans des sphères lointaines, inconnues. Il fallait que ma mère
m'interrompe pour venir à table, faire mes devoirs, retourner
à l’école. J'avais bien du mal à m'arracher au clavier.
La télévision trônait dans le salon mais aussi dans la salle à manger durant les
repas. Il n’était pas question de manquer un seul journal d'information et,
ainsi, tous nous mangions un œil sur l’écran, l'autre sur la soupe. Les
programmes, assez parcimonieux, consistaient de dessins animés, de séries
américaines, de feuilletons français, et quelques films et émissions le soir.
De tout ce bric-à-brac resurgissent quelques moments privilégiés et en
premier la série américaine des années soixante "Le sous-marin de
l'apocalypse - Voyage to the bottom of the sea" de Irvin Allen.
J'avais un féroce béguin pour Kowalski, un membre de l'équipage du sous-marin Seaview,
interprété par Del Monroe. Je guettais sa présence sur l’écran, toute
énamourée. Même à 17 ans, au retour de mon père de 10 mois
d'hospitalisation, j'en pinçais encore pour Kowalski. Mon père regardait la
série avec moi et lui aussi s’était pris d'affection pour Kowalski,
à cause de son nom polonais. Nous avions pris l'habitude de crier
"Kowalski" à chaque fois que celui-ci apparaissait. Nous
partagions cette hilarité éphémère à chaque fois, telles des groupies
toutes échevelées. C'est comme ça que j'ai fini par comprendre que mon père
n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Il avait échappé à la
mort qui l'avait poursuivi pendant de cruels mois à Paris. Pendant ce
temps-là je m'échappais à la vie, effacée, absente déjà. Mais en fin
de compte, grâce à Kowalski, je vis le regard de mon père luire et il s’entremêlait au
mien comme pour me dire tout le bonheur du monde.
Le soir, après dîner, nous regardions tous ensemble la télé. Aucune censure, de
façon générale, n’était appliquée. On n'envoyait pas les enfants au lit,
le dimanche, quand les images du film hebdomadaire étaient un peu osées.
J'absorbais tout avidement, consciente de ma bonne augure. Un soir pourtant, il
y eu exception à la règle. Cela arriva une seule fois lorsque "Le repos du
guerrier" de Roger Vadim fut diffusé avec Robert Hossein et Brigitte
Bardot dans les rôles principaux. L’éblouissante courbure de l’actrice,
déployée sur une peau d'ours devant un feu de cheminée eu raison de la
placidité de mon père. Il décréta que la jeunesse devait aller se
coucher.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018

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