lundi 8 janvier 2018
50 av. de Verdun: le vestibule
Cela fait plus d'un an que je n'ai pas écrit sur ce blog. Ce n'est ni anodin, ni fortuit. J'avais tracé d'avance la suite de mon exploration dans l'avenue de Verdun et il ne me restait plus qu'à tourner la clé et m'introduire dans la maison située au 50 avenue de Verdun. Ma maison.
J'ai fait un rêve lorsque j'avais environ 30 ans. Je descendais l'avenue de Verdun qui s’était transformée en rivière de sang. Je me tenais devant la porte d'entrée qui était fermée et je voulais franchir le seuil de ma maison. Je le voulais mais je ne savais pas comment. Je restais ainsi tandis que les flots rouges dans la rue menaçaient de m'emporter. Comment ouvrir la porte? La peur me tenaillait. Alors je me suis mise à hurler de tout mon saoul. Je rugissais et plus ma voix s'amplifiait, plus je me sentais forte et invulnérable. Dans mon rêve une voix m'encourageait et me disait que je pouvais tout conquérir, ouvrir toutes les portes.
La porte de ma maison s'ouvrit enfin et je continuai à rugir en franchissant le vestibule, en le traversant, en ouvrant la porte qui donnait sur le salon. Papa y lisait son journal tranquillement, confortablement calé sur son fauteuil. Maman, debout, une tasse de thé à la main se dirigeait vers lui. Ils ne me voyaient pas et n'entendaient pas mes cris. Je traversai le salon et m'appuyai sur le mur de la salle à manger. Je hurlais toujours. J’étais devenue une bête féroce. De mes griffes, je caressai des taches roses, à peine visibles sur le papier peint.
J'aimais bien le vestibule. Il accordait un moment pour rentrer sa chemise et la reboutonner, lisser son pantalon, renouer ses lacets, attacher ses cheveux. Avant de rentrer à la maison je me refaisais un visage, une attitude, un rictus de rigueur. Mes parents attendaient de me voir entrer avec une mine enjouée. Maman aussi émergeait du vestibule avec le sourire mais cela ne voulait rien dire. Elle était seulement fidèle au principe qu'il fallait toujours avoir bonne mine et faire bonne figure. Apparemment, maman s’était convaincue elle-même que la seule explication de sa survie était son sourire indélébile et permanent qui lui avait toujours garanti d’être dans le camp des vainqueurs. Dans ce cas de figure, un vainqueur est quelqu'un qui a échappé à la solution finale.
Le vestibule avait deux portes, une qui donnait sur le salon, l'autre sur la salle à manger. Mes parents avaient condamné celle qui donnait sur la salle à manger afin de mieux tirer parti de l'espace ainsi libéré. Lorsque que nous avions des visites, le cadrant de la porte donnant sur le salon devenait le théâtre de mille artifices et clameurs. J'ai encore en mémoire le spectacle de ma grande sœur surgissant dans le salon avec ses bambins sur les bras, mon beau-frère embarrassé de valises, puis les aller-retours de chacun pour récupérer tous les bagages dans la voiture. La maison se remplissait subitement de gazouillis et babillages, d'odeurs douces et amères, de chansons, de livres d'enfants. Je regardais ma sœur avidement, émerveillée par son calme, par la tendresse qu'elle promulguait tout naturellement à ses enfants. Mon père avait troqué un visage habituellement sombre et opaque avec une tronche hilare, des yeux frémissants d’excitation, un sourire radieux. Ma grande sœur a toujours fait cet effet-là sur lui; je ne lui en voulais pas.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire