L’accès à la cour se
faisait par la porte de la cuisine ou celle de la véranda. Tous les jours, la
bonne m'emmenait au petit bois, un jardin situé à une dizaine de minutes
à peine de la maison. Nous y restions longtemps. Donc, je ne manquais pas
d'air, si je puis dire, car à cela s'ajoutaient les généreuses recréations
à l’école. Le reste du temps, à la maison, je n’étais pas confinée;
je jouais dans la cour, un espace minuscule de 10 m2 seulement qui
regorgeait pourtant de nombreux recoins et présentait de vastes possibilités.
La cour comportait un petit hangar où une bicyclette ou deux y étaient
accrochées. Devant le hangar se trouvait un jardin, oui, un petit jardin qui ne
faisait pas plus d'1 m2. C’était là que maman plantait des oignons de tulipes
en hiver et attendait avec exaltation que les fleurs jaillissent de terre au
printemps. Il m'arrivait souvent de m’asseoir devant le carré de tulipes et
d'attendre patiemment qu'un bouton perce la terre.
Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités.
Il y avait une parcelle sur la gauche, contiguë à la véranda qui comprenait un
petit arbre. Peut-être était-ce un arbuste. Je me servais de ses feuilles pour
faire des sandwiches que je faisais semblant de manger en improvisant des
pique-niques devant le carré de tulipes. M. Banania n'aimait pas la
charcuterie alors je lui donnais de la confiture à la place. Un autre usage de cette petite parcelle
était d'enterrer des petites bêtes, en général des oiseaux. C’est là-bas
qu’éventuellement, mes canaris ont échoué, allongés dans une boîte à
chaussure.
Un de mes jeux préférés était la course d'escargots. J'alignais quelques escargots de la même
taille et tout de suite la course commençait. Je pariais sur un vainqueur. Pas
aussi lente que ça, la course comportait cependant un problème; les escargots
ne marchaient pas toujours tout droit. Certains prenaient la tangente et
perdaient toute chance de gagner. J’aimais bien ces mignonnes bêtes qui
semblaient plus intelligentes qu’on ne le croit avec leurs jolies antennes
grâce auxquelles ils communiquaient sans doute tout le long de la journée.
Au fond de la cour se trouvait une porte fermée à clé,
qui, aux dires de mes anciens, ne l'avait pas toujours été. Cette porte donnait
sur la cour des propriétaires. J'ai le souvenir d'une grande remise,
d'une voiture garée. Il existe une photo de moi à côté d'une voiture
qui a été prise dans cette cour. Je pense que j'ai 4 ans. Maman s’était
peut-être fâchée avec les propriétaires. Pour moi une interrogation
permanente restera au sujet de cette sanction. Devant cette porte se
trouvait un lavoir. J'ai souvent vu la bonne savonner et laver les
vêtements sur ce bac. J'ai le souvenir d'un drap savonneux et de moi brossant
le tissu à petits coups. La bonne est à côté de moi, patiente,
attentive, contente que je m’intéresse à son travail. En face du bac, les
toilettes, fort utiles, les autres étant à l’étage.
Quand j'avais à peu près 6 ans, il m'arriva quelque chose d'effrayant dans la cour mais personne ne
le su car je n'en ai parlé à personne, Cela m’étonnerais bien si la
bonne, qui fut témoin de cet incident, en ait parlé à ses patrons. Maman
l'aurait fustigée sur le champ, peut-être même, renvoyée. J’étais debout dans
la cour à côté de l'arbuste à sandwiches. Des ouvriers
réparaient la toiture de la véranda. Soudain, un marteau s’échappa des mains
d'un ouvrier. Le marteau atterrit si près de moi que je le sentis passer tout
au bout de mon nez. J'entends encore dans ma tête le marteau tomber à mes
pieds. La bonne est dans la cuisine, elle me regarde. Je ne me souviens de rien
d'autre.

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