dimanche 1 novembre 2015
L'atelier - les cabines
Le hall tenait lieu de gymnase au 19e siècle. Il était entouré de cabines que les officiers utilisaient avant et après leur séance d'escrime. Je ne saurais dire exactement quel était le nombre de cabines. Il me semble environ 15, peut-être plus. Mes parents utilisaient ces cabines pour entreposer des vêtements. Je passais dès mon plus jeune âge, un temps illimité à y jouer.
Quand j'étais petite mes jeux reproduisaient plus ou moins les événements qui avaient eu lieu au siècle précèdent. Une petite fenêtre à côté de la porte servait alors à distribuer le savon ou une serviette aux officiers. Je trouvais au bureau des étiquettes et autres fournitures et armée de ces trésors je m'imaginais distribuer aux officiers des produits de nécessité pour leur bref séjour dans la cabine. Je passais d'une cabine à l'autre. Il m'arrivait souvent d'imaginer une cabine libre, d'y pénétrer et de rester rêvasser longtemps sous l'odeur des vêtements de cuir. Souvent il me suffisait de prendre place sous les vestes et blousons pour ressentir un grand apaisement. Seule la voix de maman qui fermait l'atelier à la fin de la journée me sortait de ma torpeur.
A un moment donné je commençai à écrire des mots sur les étiquettes que je faisais passer aux escrimeurs. "Bonjour","Bonne journée", "A demain" et ainsi de suite. J'ajoutais peu à peu des noms. "Bonsoir Etienne", "Vous allez bien Eugène?" Quand j'eus environ 7 ans, une grande transformation affecta le monde des cabines. Les officiers affairés à faire leur toilette devinrent des prisonniers, le système des cabines une prison et moi la geôlière. Les possibilités devinrent insondables. J'avais à ma merci une quinzaine de prisonniers qui attendaient avec angoisse ou avec bonheur que je veuille bien ouvrir la petite fenêtre et leur glisser un repas, des articles de toilette, un livre, du courrier etc.
Vu que j'avais des heures devant moi entre mon retour du lycée et la fin de journée de travail de mes parents, j'avais tout le temps d'élaborer des douzaines de scénarios qui comportaient bien des aventures, en général centrées sur les relations des prisonniers avec le monde extérieur. Celles-ci étaient dévoilées par les lettres qu'ils recevaient de leurs proches et que je leur distribuais. Chaque prisonnier vivait dans son univers, parfois heureux d'une bonne nouvelle et parfois désespéré. Je me hâtais de les consoler ou de les encourager.
Les années passaient et j'aimais les occupants des cabines d'un amour maternel, bon enfant, un amour démesuré et éternel. Il m'arrivait comme dans le passé de trouver une cellule vide et de m'asseoir entre les vêtements entreposés et de m'imaginer moi-même cloîtrée et dépourvue de toute liberté. J'aimais cet endroit sombre loin de tous les bruits. De temps en temps, en ouvrant la porte d'une cabine, il m'arrivait de tomber sur papa qui était assis et ne faisait rien. Alors moi aussi je m'asseyais à côté de lui et je ne faisais rien et je ne disais rien et sans se regarder nous restions ensemble dans la mi-obscurité. Cela durait une minute ou deux et il se levait sans rien dire et s'en allait.
Un jour, alors que j'avais 15 ans je traversai le couloir d'entrée de la fabrique, arrivée au hall je bifurquai à gauche vers les cabines et ouvris la porte de la première cabine, puis la deuxième, la troisième, de toutes les cabines une à une. La veille, mes prisonniers avaient tous reçu une lettre de la geôlière. C'était une lettre d'adieu. Je leur annonçai que le lendemain ils seraient tous libérés. J'ajoutais à la fin de ma lettre cet extrait d'un poème d'Aragon: "Qui peut dire où la mémoire commence, Qui peut dire où le temps présent finit ".
Papa me trouva plus tard assise sur le bas du grand escalier. J'aurais bien voulu lui demander de s'asseoir à côté de moi et j'aurais bien voulu pleurer sur son épaule, mais il passa près de moi comme si je n'étais pas là. Puis, miraculeusement, j'entendis ses pas revenir et il mit sa main sur la mienne. Ses lèvres ne souriaient pas mais ses yeux d'un bleu presque transparent étaient posés sur moi. Son regard était là pour moi, juste pour un instant. Papa, papa, papa, papa. Parfois le géant sortait de son ombre, de sa tristesse et de ses souvenirs. Mais pour si peu de temps. Il fallait être attentif, aux aguets, toujours sur le qui-vive, pour saisir un moment furtif de complicité où, tel un personnage du film muet il savait exprimer toute l’humanité et tout l'amour du monde.
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mercredi 28 octobre 2015
L'atelier - Le hall
Quand on entrait dans la fabrique, on allait tout droit et traversait un long et grand passage ou s'entassaient quelques rouleaux de tissu. On dépassait l'escalier sur la gauche ainsi que les toilettes et l'on arrivait au hall. Cette énorme salle était en général occupée par papa mais aussi par maman, qui s'affairait à y faire des colis entre deux bordereaux. Le bâtiment abritait autrefois, au XIXe siècle, la première salle d'armes de Châteauroux et le hall servait de gymnase pour les officiers.
Mes premiers souvenirs de cette salle sont les séances de pesée que maman me faisait subir sur la balance qui servait à l'ordinaire à peser les colis. Je me juchais dessus, ravie de faire un peu d'acrobatie et attendais que sortent de la bouche de ma mère les mots si redoutés: "elle fait toujours 17 kilos". Un de mes buts à l’époque était de dépasser les 20 kilos et de ne plus pouvoir utiliser la balance de l'atelier. Mais les 20 kilos tardaient à s’accumuler et même à l' âge de 6 ans, j'en étais loin. C’était malgré tout une grande cérémonie qui me faisait chaud au cœur car j’étais au centre du drame qui se poursuivait le long de ces années, intitulé "pourquoi la petite ne grossit pas".
Plus tard, je découvris toute seule la raison de ma maigreur; j’étais intolérante au lactose ce qui expliquait pourquoi je vomissais tous les matins les bols de chicorée de ma mère me faisait ingurgiter. Ensuite, l’œsophage et l'estomac écorchés par les vomissements quotidiens que l'on finit par mettre sur le compte de la nervosité, je n'avais plus d’appétit.
Une fois les vêtements fabriqués et les commandes remplies, il fallait faire le colis pour le client. Pour une raison qui ne s'explique pas, malgré une quinzaine d’employés à son service, c’était ma mère qui faisait les colis. Elle se vantait d’être une vraie championne et d’être capable de ficeler un colis de 80 kilos. Maman m'apprit la technique pour faire les colis et il m'arrivait souvent d'en faire quelques uns après le lycée.
A vrai dire j'y avais pris goût, apparemment pour la même raison que ma mère. C’était un travail physique et l’adrénaline ne tardait pas à se pointer. Quand on avait terminé 5 à 6 colis, on faisait une pause, en sueur, les yeux luisants, un peu hilare, et on ressentait un bonheur bizarre, le bonheur de la tâche bien faite, le bonheur du labeur.
C'est dans le hall que mes parents faisaient les essayages des clients qui voulaient du sur mesure. Quelques particuliers préféraient commander des vêtements de cuir exactement à leur taille. Parfois il s'agissait de personnes fortes mais pas toujours. Maman était très performante en ce qui concernait la communication avec les clients. Toujours souriante, elle les charmait de son regard noir et envoûtant, de sa bouche vermeille et sa voix douce. Papa présentait également bien de sa personne, très bel homme aux yeux bleu clair et au visage ciselé. Il n’était cependant pas toujours aimable et pouvait manquer de patience.
Une fois maman se mit en grogne car il avait fait des remontrances à une cliente. La pauvre était venue à deux essayages différents portant deux soutien-gorges différents. Résultat de l'affaire, au deuxième essayage le vêtement n’était plus à sa place au niveau de la poitrine. Je trouvais cela très drôle mais maman était furieuse que papa en ait fait la remarque à la cliente qui s’était bien évidemment vexée.
Les disputes de mes parents résonnaient souvent dans le hall. Personne ne s'en offusquait et cela faisait partie du bruit de fond. Ils pouvaient aussi se raconter des blagues ou discuter du travail des représentants, des hommes qu'ils respectaient tous et avec qui ils maintenaient des rapports amicaux. Nous allions régulièrement leur rendre visite, en général dans des petites villes ou des villages. La rencontre était très conviviale; après que nos hôtes aient versé à mes parents leur meilleur vin, j’étais présentée aux enfants de la maison et nous partions jouer dans la cour ou sur la place du village.
Un seul représentant venait à la maison régulièrement, c’était monsieur Paquet. Mes parents et lui s'entendaient parfaitement. Il venait de loin et restait dormir chez nous. Je l'aimais beaucoup et il m'inspirait particulièrement confiance. Dans un grand élan de témérité, je décidai un jour de lui montrer mes poèmes que j’écrivais depuis l'âge de 13 ans. Je ne les avais jamais montrés à qui que se soit. Il m'encouragea sur le champ à continuer d’écrire.
Merveilleux M. Paquet dont la bonne humeur et la grâce remplissaient la maison au 50 avenue de Verdun, à Châteauroux dans l'Indre, où ma mère avait trouvé refuge pendant la guerre et avait survécu avec ses deux enfants. Les yeux de ma mère s'illuminaient plus encore et mon père souriait paisiblement, ce qui n’était pas coutume vu qu'il abordait en général un visage glacé et triste.
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jeudi 22 octobre 2015
L'atelier - Le bureau
Mes premiers souvenirs de l'atelier, au 53 bis rue Ledru-Rollin, à Châteauroux, sont bien flous, même inexistants. Pourtant j'ai vécu depuis toujours dans cet antre qui faisait partie intégrale de ma vie dès le départ. A la sortie de l’école, je n'allais pas à la maison mais bien à l'atelier, là ou mes parents dirigeaient leur fabrique de vêtements. Au début je trouvais l'atelier immense, insondable. Il est vrai que dans le hall qui fut dans le passé un gymnase pour des escrimeurs, les plafonds perçaient deux étages,
Mes parents avaient acheté l'atelier après la guerre, quand papa fut rapatrié du Stalag ou il avait été prisonnier pendant 5 ans. Ils n'avaient pas d'argent mais le propriétaire leur avait permis d’étaler les paiements sur une longue période. Au lendemain de la guerre ils fabriquaient des gabardines qui s'arrachaient sur les marchés, puis des uniformes, des vêtements pour la chasse et la pèche et finalement des vêtements de cuir; l'affaire prospérait d’année en année.
Historique du monument:
http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre/Communes/Ch%C3%A2teauroux/n/Contenus/Articles/2015/08/20/La-premiere-salle-d-armes-rue-Ledru-Rollin-2436123
Quand on entrait par la porte principale on avait à gauche le bureau. C’était le territoire de maman. Elle s'occupait de tout le travail administratif, flanquée d'une secrétaire pour la correspondance. Le bureau comportait deux pièces, celle ou on entrait d'abord avec au fond une longue table derrière laquelle la secrétaire tapait ses lettres, sur le côté des vêtements accrochés, et un miroir sur le mur prés de la table. Cette pièce donnait sur la rue Ledru-Rollin.
Une autre pièce y était adjacente; le bureau de ma mère était placé dans un décor sobre sur fond d'étagères pleines de dossiers. Devant le bureau se trouvait une table avec une chaise qui faisait face à ma mère. C'est là ou à l'âge de la maternelle je dessinais des maisons et des bateaux, puis j'y faisais mes devoirs, j’écrivais des lettres, des poèmes. De temps en temps je levais la tête et contemplais ma mère qui s’affairait à ses dossiers ou parlait avec jovialité au téléphone. Un jour en 1976, je l’écoutais parler à son oculiste. Elle disait que sa vue avait changé. Le médecin lui donna rendez-vous pour le lendemain, mais le lendemain c’était trop tard: ma mère fit une grave hémiplégie le soir même.
A côté du bureau de maman ce trouvait un genre de cagibis ou le coffre-fort, énorme, régnait silencieusement. Seuls mes parents et mon frère en connaissaient la combinaison. En 1972 mon père tomba malade et fut hospitalisé pour une très longue période, Mon frère vivait à l’époque en Israël. Mes parents me convoquèrent dans la chambre d’hôpital de papa et m’annoncèrent qu'ils avaient décidé de me divulguer la combinaison du coffre car dans la nouvelle situation seule maman y avait accès. J’étais très fière de la confiance que mes parents m'octroyaient. J'avais alors 16 ans et demi. Je n'ai jamais oublié la combinaison.
Le bureau était un endroit agréable ou je pouvais rester des heures entières après l’école. De temps en temps mon père y faisait une apparition, souvent accompagné de clients qui voulaient acheter du sur-mesure. Un jour en revenant du lycée je trouvais mon père assis dans la première pièce du bureau sous les tringles des vêtements de cuir. Je ne vis pas tout de suite qu'il pleurait car je fus d'abord saisie par le bruit de ses sanglots si amers et brutaux. Ni maman, ni la secrétaire n’étaient présentes. Il me regarda mais ne bougea pas. J'avais l'habitude.
Parfois j'entrais dans une pièce, que ce soit à la maison ou à l'atelier, tout naturellement, comme d'habitude, et j'y trouvais un de mes parents en larmes. Ils regardaient devant eux d'une façon presque surréelle, comme si soudain des fantômes étaient venus à leur rencontre. Je me suis souvent demandée qu'elle était la combinaison secrète pour soigner les larmes de mes parents. Pourquoi étais-je si démunie? Ce jour-la papa ne put pas me parler. Il fit un geste de la main que j’interprétai par "c'est comme ça ma chérie, ça va passer".
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lundi 21 septembre 2015
Il n'y a qu'au cinéma
J'avais déjà vu le film de Baillie Walsh, "Flashbacks of a fool" et je l'avais apprécié. C'est en le regardant une deuxième fois que j'ai réalisé à quel point j’étais littéralement transportée par le récit. Joe Scot (Daniel Craig), star hollywoodienne d'origine anglaise est un homme à la dérive. Sur le point de détruire sa carrière par le biais de l'alcool, la cocéine et autres comportements autodestructeurs, il est sans attaches réelles.
Tout le monde lui fera d'ailleurs faux bond ce jour-là, son agent (le magnifique Mark Strong) et même son assistante personnelle qui rend son tablier, fatiguée de nettoyer après lui au sens propre comme au sens figuré. Un coup de fil lui annoncera la mort subite par rupture d'anévrisme de son ami d'enfance et le voici en un instant sur les lieux du crime, là ou il a grandi et là ou un drame plus grand que nature s'est déroulé sous ses yeux et l'a poussé le lendemain à s'enfuir de chez lui, à l'age de 16 ans.
Une adolescence dans les années 70. Tiens, cela résonne dans ma mémoire. La musique que Joe écoute et partage avec ses amis n'est pas celle, pourtant, que j'ai connue. Je ne connaissais pas Roxy Music au milieu des années 70. A vrai dire, je ne les ai jamais connus et je les découvre aujourd'hui. Quand j’entends Bryan Ferry qui chante 'If there is something" je pleure comme une midinette, sans raison, Je pleure parce qu'il restent encore des larmes de cette époque là. Je ne savais pas qu'elles existaient encore, tenaces comme des statues, mystères archéologiques.
Mon premier disque était des Manfred Mann, je ne saurais dire de quel album il s'agissait, ni qui me l'avait offert. Il fut suivi rapidement par "Abbey Road" des Beatles qui me plaisait beaucoup. Mais mon cœur allait à Reggiani, Barbara, Moustaki. Je liquidais tout mon argent de poche pour l'achat de leurs disques. Je jouais plusieurs de leurs chansons sur mon piano. C’était encore du temps ou mes mains s'accordaient ensemble sur le piano. Je composais des chansons et de la musique, souvent inspirée de mes auteurs-compositeurs préférées. Je n'ai pas gardé ces chansons. Elles sont peut-être encore chez mon amie d'enfance à qui j'ai préféré tout laisser.
Quand Joe Scot revient en Angleterre, il sait qu'il lui faudra affronter les paysages qui ont brisé sa vie en un instant. Pourtant ce sont les mêmes paysages qui l'on construit. Les mêmes. Il va lui falloir faire un choix: rester en arrière ou aller de l'avant. Quant a moi je n'aurais pas du arrêter de jouer du piano à l'age de 20 ans. Je jouais très bien. J'aimais beaucoup composer sur des paroles que j’écrivais. Mon piano et moi vivions le grand amour depuis que j'avais 5 ans, depuis mes premières leçons chez Me Hadt. Il me rendait heureuse même si les exercices de Me Hadt étaient parfois difficiles et rébarbatifs.
Je l'ai quitté comme on quitte un amant en lui claquant la porte sur les doigts. Je l'ai quitté parce que je n'avais pas le choix. Si j'avais pu partir, je l'aurais fait, je me serais enfuie bien loin, la ou je n'aurais plus mal de voir ma mère paralysée, devitalisée, fracturée. C’était ma façon de dire: je ne joue plus, mes mains sont mortes, mon cœur aussi.
Il n'y a qu'au cinéma que l'on a le choix: rester en arrière ou aller de l'avant.
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mercredi 5 août 2015
Au retour il faisait nuit
Il y a quelque temps, j'ai rêvé de mon père. Son visage était serein mais énigmatique, laissant deviner une source de contentement sans toutefois se donner la peine de sourire. Grosso modo il avait l'air satisfait. Je me réveillai avec ce visage devant moi qui me parlait tout en restant coït et dégageait une aura phénoménale. A ma stupéfaction, lorsque je lançai mes jambes vers la droite pour descendre de mon lit, le visage resta immuable devant mes yeux.
Assise sur mon lit, le dos courbé, je frottai mes yeux plusieurs fois mais cela ne servit à rien: le visage de mon père était toujours là. Je ne trouvais rien de mieux à faire que de verser quelques larmes et elles chassèrent le visage en un instant. Pouvoir me souvenir de mon père m'a toujours préoccupée; ma plus grande angoisse est de me lever un matin et de ne plus me souvenir de lui. Sans la mémoire de mon père, tout mon être s’écroulerait et je ne serais plus qu'un pantin.
Je parle de papa alors que c'est le yahrzeit d'Albert z"l que nous venons de marquer. Albert qui était mon beau-frère a été le témoin de toute ma vie puisqu'il m'a connue quand j'avais 3 ans et s'est marié avec ma sœur quand j'avais 3 ans et demi. Si mon père m'a construite, a forgé mon caractère, la force inflexible de mon cœur et mes nombreuses faiblesses, c'est Albert qui a pris le relai. Sans vouloir faire un travail éducatif, ses actions, surtout dans le domaine du judaïsme, constituaient pour moi un modèle vivant. Je trouvais naturel de copier tout chez lui, ses opinions politiques, sa soif sans limite du savoir, son acharnement à aller jusqu'au bout de ses initiatives.
Il y a bien longtemps, dans les années 80, Albert et moi sommes descendus en voiture de Paris à Châteauroux. Notre visite terminée (une petite virée chez mon frère) nous avons pris le chemin du retour. A un moment donné je me rendis compte que nous avions bifurqué et n’étions plus sur la route vers Paris. Je le regardais, étonnée, et il me répondit en riant : " Tu vas voir, c'est une surprise". Une fois dépassées Issoudun et Reuilly, il fut bien évident que nous nous dirigions vers Preuilly. "On va à Preuilly! On va à Preuilly! criai-je en sautant sur mon siège. En quelques minutes j’étais tombée dans un état d'excitation incontrôlable.
C’était comme ca. Albert m'avait emmenée à Preuilly juste pour me faire plaisir. Nous avons rendu visite aux Sorbe et c’était surréaliste tant c’était beau, simple et chaleureux. Avant même de rentrer dans la maison j'avais aperçu une immense silhouette derrière la fenêtre et j'ai tout de suite reconnu Jean-Michel. Alors qu'Albert tentait une explication "ce n'est pas Geneviève, c'est Nathalie" Jean-Michel l'interrompu pour dire qu'il le savait du moment ou il m'avait aperçue.
Au retour, il faisait nuit. Albert a mis France Culture et j'ai pleuré contre la vitre de la voiture. Ce n’était pas de mauvaises larmes, pas du tout, et mon beau-frère qui l'avait compris, nous ramena à Paris dans le silence.
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dimanche 7 juin 2015
Intermède psy
- Alors chère madame Licht, je vous donne un mot et vous me dites soit maman, soit papa. Oui, je sais madame, je n'ai pas inventé le fil à couper le beurre, Freud y a pensé avant moi.
-Je croyais que Freud préconisait les associations libres. C'est pas très libre votre affaire ...
- Allez madame Licht. On le fait quand même, d'accord?
- Jeu d’échec.
- Papa.
- La Reine.
- Maman.
- A la pèche.
- Papa.
- Ha la pêche!
- Maman
- Rivière.
- Papa.
- Laque.
- Maman.
- Torrent.
- Papa.
- Torride.
- Maman.
- Hamecon.
- Papa
- Ame sœur.
- Maman. Attendez je me suis trompée, c'est le contraire.
- Ame sœur, papa?
- Ben oui.
- D'accord.
- Poisson.
- Papa. Vous n'allez pas me dire poison, tout de même?
- Si, poison.
- ...
- Bon, on va s’arrêter là monsieur le psy. Vous êtes un malade. Une honte pour l'institution médicale, que dis-je psychiatrique. Vous n'allez pas bien de la tête. Mais vous êtes affreux! Une abomination! Un monstre!
- Vous avez fini?
- Non. oui.
- Je vous ai bien fait transpiré hein?
- Ce n'est pas légal, ce que vous faites, la, Docteur. Vous marquez quoi au juste? Qu'est-ce que vous écrivez? J'exige de voir votre carnet. Tout de suite!!
- Bon Madame Licht vous revenez lundi. D'accord?
- Non! Si ...
-Au revoir Madame.
- Docteur, le poison, c'est vous. Je vous hais.
- D'accord. A lundi.
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mercredi 4 mars 2015
Lost
Mon premier souvenir de Pourim date de l’époque ou la base de l'OTAN était encore à Châteauroux. La fête de Pourim s'y déroulait dans une salle qui me semblait immense et avec un nombre très important d’invités. Imprimé dans mon souvenir un événement ou plutôt une situation: Monsieur Perla qui aimait bien faire des blagues en général et qui n'allait pas s'en priver le jour de Pourim, me demanda de lui prêter ma perruque. J’étais déguisée en petite fille russe vêtue d'un costume folklorique de couleur verte, des bottes et une perruque blonde avec deux longues nattes. Je ne sais pas quel age j'avais. Peut-être 10 ans. Les américains sont partis le 20 mars 1967 et j'avais 10 ans et demi. Monsieur Perla dont la tête chauve était à présent garnie de ma perruque dansait en faisant virevolter les nattes. Les rires fusaient de partout.
Plus tard, d'autres fêtes de Pourim eurent lieu mais je ne m'en souviens pas. Seule celle de la base de l'OTAN m'est restée à l'esprit comme si elle avait tenu également le rôle de la dernière fête, le dernier bonheur, le dernier adieu aux américains que j'avais tant aimés et qui me l'avait bien rendu. J'avais du laisser partir Vicky, ma partenaire que l'on m'avait choisie au tirage au sort et que j'avais appris à aimer, apprivoisée. Comment nous conversions ensemble en anglais des notre première rencontre demeure encore un mystère. A ses dires, je parlais déjà l'anglais au tout début de l’année, une improbabilité allant sur l'impossible puisque nous commencions seulement cette année-là les cours d'anglais au programme bilingue de l’école américaine de l'OTAN.
A la fête de fin d’année, j'avais reçu un prix "Le prix de la sincérité". Je n'étais guère impressionnée comprenant tout de suite qu'il s'agissait de n'importe quoi, du bullshit en anglais. Mais je jouais le jeu et acceptais avec le sourire le livre enveloppé de papier brillant que l'on me tendait. Je jetai un oeil sur la couverture; c'était l'histoire d'un chien - la barbe! Je n'aimais pas les chiens. Le lendemain je lisais le livre, en anglais bien entendu et avec des illustrations. Le chien s'etait perdu et recherchait tout le long de l'histoire sa famille. Il trouvait d'autres familles qui l’accueillaient mais il s’échappait toujours pour chercher sa vraie famille. Ainsi il errait seul et malheureux et puis un jour, après avoir mis des annonces un peu partout, sa famille le retrouve et il rentre chez lui fou de bonheur.
Longtemps je gardais ce livre sous mon oreiller. Les américains, entre temps, étaient partis emportant avec eux leurs sourires éblouissants, leurs mâchoires majestueuses, des tonalités qui me charmaient, des rires irrésistibles, toute une atmosphère qui m'avait séduite et intoxiquée malgré mon jeune age. Vicky aussi me manquait et la belle institutrice aux yeux bleus, si douce et si patiente.
Quand ils sont partis les américains, j'avais bien compris qu'ils étaient partis. Ce que je n'avais pas compris c'était qu'ils ne reviendraient jamais. Le temps passait et je croyais qu'ils allaient revenir. Je les attendais. Je perfectionnais mon anglais. Un jour, en regardant une série télévisée américaine avec mon père, je fus saisie par une révélation: c’était fini et il fallait que je les oublie. Mon père ne comprit pas pourquoi ce soir la je lui demandai de me parler en allemand pour améliorer ma conversation. Il en était ravi. Justement, il avait tout le temps du monde; il avait fait une crise cardiaque et se reposait à la maison.
Les années passèrent et je savais au fond de moi que l’Amérique était ma famille et mon nom malgré l'incontournable réalité qui m'avait fait naitre et grandir en France. J'attendais de la retrouver. J'attendais que quelqu’un mette des annonces sur tous les murs de la planète avec le message "Petite fille un peu timide et assez spéciale, très sincère, perdue en 1967 sur la base de l'OTAN à Châteauroux, recherchée par son futur époux pour rentrer à la maison."
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