mercredi 28 août 2019
50 av. de Verdun: la cuisine
Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.
La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté. Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.
On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe, vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.
Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.
Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2019
jeudi 1 novembre 2018
50 av. de Verdun: La véranda
La salle à manger donnait sur une véranda qui faisait le lien entre la cour et la salle à manger. Elle était couverte par un toit gondolé. Il existait également une porte dans la cuisine qui donnait sur la cour. Bien que petite de surface, la véranda offrait de nombreuses possibilités de jeu et je pouvais y passer des heures. Ses centres d'intérêts principaux étaient le placard, le garde-manger, la table et le frigo.
Le garde-manger offrait quant à lui des jeux d'une autre sorte. Il était composé de petits tiroirs. On les ouvrait, puis on les fermait. Puis on les ouvrait et on les fermait. Je ne me souviens pas trop, à vrai dire, des objets rangés dans les petits tiroirs. En fait, je crois que c’était un garde-manger qui ne servait plus de garde-manger. Il contenait des choses hétéroclites dont on ne se servait plus. Ma mère aimait garder les vieilles choses. Au bout de l'armoire se trouvait un grand tiroir qui explosait de nourriture, surtout de friandises et entre autre de chocolat. Les barres de chocolat avaient attrapé les meilleures places, tout en haut. J'ouvrais le tiroir et les regardais avec envie. Je savais que je ne pourrai pas en manger sans recevoir préalablement l'autorisation d'un adulte. Je les regardais longtemps, enragée d'une part mais soumise aussi. Soumise à la loi du plus fort.
Juste en face du tiroir se trouvait le frigo. Mon occupation avec le frigo ressemblait à celle avec le garde-manger. J'ouvrais la porte puis je la fermais. Puis je l'ouvrais et je la fermais. Sur les étagères du frigo je découvrais quotidiennement les restes des plats de la veille ou de ce midi, des bouteilles, chacune avec son odeur particulière, de vin, de jus de fruit, de lait. et puis aussi des légumes et quelques condiments et sauces. Régulièrement, maman confectionnait des desserts au chocolat. Elle faisait bouillir du lait dont l'odeur m’était insupportable. Elle versait le liquide chocolaté dans des mazagrans qui allaient ensuite refroidir au frigo sous mon œil attentif. Un autre jour, une des bouteilles m’intrigua, le liquide était jaunâtre et l'odeur plutôt acide. J'en conclu qu'il s'agissait d'un jus de fruit, empoignai la bouteille et bu au goulot. Je recrachai tout de suite l’infâme boisson. Plus tard on m'apprit que c’était du jus de poireau. Très bon pour la santé, parait-il.
A côté du frigo, se trouvait la table, recouverte d'une nappe en plastique. Parfois je m'y asseyais pour dessiner ou colorier. Le motif répétitif de la nappe était la publicité Y'a bon Banania. Pendant toute mon enfance, cet homme jovial qui avait toujours l'air content et que j'appelais M. Banania, me donna des conseils sur tout. Il aimait bien quand je faisais des calques de son image et les emmenais dans ma chambre ou les mettais dans mon cartable. Comme ca, je pouvais lui parler quand je voulais, quand j’étais seule, ce qui en fait n'arrivait pas souvent puisque la bonne était toujours dans les alentours et ma sœur omniprésente une fois rentrée de l’école. Pourtant, souvent, je me sentais seule. J'avais des jours que j'appelais"camembert" qui étaient doux et calmes et des jours "saucissons" envahis par les pensées rapides, un point d'euphorie et un peu de bonheur. Quand je demandais à M. Banania ce qu'il en pensait il me dit "Reste encore un peu".
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
jeudi 11 octobre 2018
Hannah et Rachel
Hannah est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Hannah a les larmes aux yeux. La mère de Hannah est très élégante dans son tailleur marron doté d'un col de fourrure. Elle se met debout devant Hannah et lui dit:
- Arrête de pleurer.
Hannah continue de pleurer. Elle se dirige vers les escaliers qui montent vers les chambres.
- Arrête de pleurer, insiste sa mère derrière elle.
Hannah court vers sa chambre. Elle s’assoit sur son lit pleurant avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Armée d'un gant de toilette mouillé, la mère de Hannah surgit dans la chambre.
- Tu vas arrêter de pleurer, lui dit-elle tout en passant le gant mouillé sur son visage, arrête immédiatement!
Les larmes continuent, devenues silencieuses.
- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je saute par la fenêtre, dit la maman de Hannah.
Hannah a un petit sursaut, une petite secousse, presque indicible. Sa mère parle encore mais elle ne l'entend plus très bien, comme si quelqu'un avait baissé le volume du son. Ses larmes coulent encore. Elle les essuie discrètement du revers de la main droite. Elle baisse le nez et regarde le plancher. Elle ressent quelque chose de bizarre, comme si la pièce commençait à disparaître, les meubles à s'effacer, les rideaux à flamber.
Entre-temps la maman de Hannah a rejoint le bord de la fenêtre. Elle s'assoit sur le radiateur, le dos à la fenêtre ouverte.
- Alors? Tu arrêtes de pleurer, dit-elle? Je vais sauter, tu vas voir.
Mais, déjà, Hannah n'entend pas sa mère. Elle voudrait bien ne plus pleurer mais c'est trop tard, trop tard pour pleurer ou pas, sourire, chanter, aimer ou pas. La maman de Hannah a soulevé légèrement ses jambes pour pivoter sur le bord de la fenêtre. Elle est face au vide. Elle se retourne alors vers l'enfant lui lançant un regard glacé et perçant tout à la fois:
- Tu vois, tu ne pleures plus.
Hannah ne répond pas. Elle ne pleure plus. Elle n'est plus là.
Rachel est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Rachel a les larmes aux yeux. La mère de Rachel est toute belle dans une robe fleurie sans manche. Elle se penche vers l'enfant et lui dit:
- Mais tu pleures , Rachel?
- Non. C'est rien maman.
- Mais si, je le vois bien, tu pleures. Pourquoi tu pleures ma chérie?
Rachel se met à pleurer avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Elle s'assoit à la table de la salle à manger et sa mère vient s’asseoir près d'elle. Elle pose sa main sur les cheveux de Rachel.
- Comment une si jolie petite fille peut-elle pleurer? Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon trésor?
- Corine a été méchante avec moi.
- Comment ça? Avec toi qui est toujours si sympa avec tes petites copines? Elle t'a dit quelque chose?
- Oui, elle m'a dit que j'avais des cheveux de négresse.
- Mais ma chérie, tu crois pas que c'est joli des cheveux de négresse?
- Non, maman. C'est moche. Je veux avoir des cheveux lisses comme toi.
La mère prend l'enfant dans ses bras. Elle pose un gros baiser sur chacune de ses joues et aussi sur son front. Elle lui dit dans l'oreille:
- J'adore tes cheveux frisés. Je t'aime, ma petite négresse. Tu veux du gâteau?
La mère de Rachel rapporte de la cuisine un gâteau au chocolat et sort des assiettes du buffet. Elle découpe des tranches.
- On va se faire un petit goûter, dit-elle. On le mérite bien. Ta sœur a téléphoné tu sais, ça se passe bien à l’université, elle s'est faite plein d'amis. Elle m'a dit que tu lui manquais beaucoup.
Rachel baisse le nez. D'un geste grandiloquent elle essuie sa morve avec la main droite. Elle reste comme ça, le regard fixé sur sa fourchette.
- Je sais que c'est difficile pour toi, dit la maman de Rachel. Avec le temps ça va s'arranger tu verras. Moi aussi des fois je me fais du souci pour elle, je pleurniche un peu. C'est normal, tu sais. Si tu veux, on peut s'aider toi et moi et quand ta sœur te manquera tu viendras m'en parler et quand elle me manquera je viendrai te voir pour que tu me donnes un gros bisou. Tu veux bien?
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
jeudi 30 août 2018
29-30-31 : les derniers jours
29 août 1976 : je suis allongée sur la plage de la Grande Motte, flanquée de ma mère qui affiche un bronzage encore plus noir que d'habitude. La station balnéaire n’est pas très fréquentée. Maman n'a pas le moral car papa est fatigué. Elle répète fébrilement "je suis inquiète, je suis inquiète". J'ai fait un rêve qui m'a électrifiée. J'ai abandonné brusquement un projet de voyage avec des amis et rejoint la Camargue, début août, dans un sentiment d'urgence qui me submergeait totalement, me donnant à penser que le pire pouvait arriver. Je trouvais mes parents sains et saufs, heureux de me voir. L’été se terminait mais j’étais inquiète pour papa, moi aussi. Dans mon rêve, j'avais vu un cerveau déchiré par une explosion. Il ne faisait pas de doute dans mon esprit que mon père, atteint d'une maladie cardio-vasculaire depuis 1972, était en danger.
30 août 1976 : nous faisons nos bagages et remontons sur Châteauroux, ma ville natale. Papa s’est levé de mauvaise humeur et s’énerve sur tout et rien. Il parle sèchement et durement. Il est désagréable avec maman et la traite comme si elle est incapable de faire quoi que ce soit proprement. Pour couronner le tout, sur la route du retour il fait des écarts brusques et injustifiés mettant en danger d'autres véhicules et nous-même, bien entendu. Il n’est pas question de lui en faire la remarque. Maman et moi échangeons des regards apeurés . En général papa est un excellent conducteur et ne prend jamais de risques. Que signifie ce soudain changement? Cela n'a aucun sens.
31 août 1976, le matin : je dois prendre le train ce soir pour Paris. Demain je monte sur un vol pour Tel-Aviv. Je suis toute heureuse à l’idée de revoir ma sœur qui doit accoucher en novembre. Je vais passer quelques semaines avec elle, au kibboutz. Je prépare ma valise et rejoins maman à l'atelier, la fabrique de vêtements de mes parents. Elle veut m'emmener faire des achats avant mon voyage. Après 4 semaines sur la plage en tête à tête à discuter, lire, se raconter des histoires, manger et dormir ensemble, ma mère et moi connaissent un niveau de connivence et intimité jamais atteint. Ces vacances en Camargue nous ont enfin réunies. Dans 3 mois j'aurai 20 ans et j'ai enfin trouvé ma mère. Un vrai miracle.
31 août 1976, l’après-midi : maman m’achète une jupe avec une fermeture éclair sur tout le devant et aussi des sandales. Je suis heureuse, non pas de recevoir ces cadeaux mais de l'attention que maman me porte. A notre retour à l'atelier elle s'assoie à son bureau et téléphone à son ophtalmo. "Ma vue a changé dit-elle, d'un seul coup!" Elle obtient un rendez-vous pour le lendemain matin. L'heure de mon train s'approche. Je vais à la gare toute seule. Comment me suis-je séparée de maman? Je ne m'en souviens pas. J’étais toute excitée de partir en voyage comme une jeune fille qui n'a même pas 20 ans est en droit de l’être. J'ai du lui dire au revoir rapidement et merci pour la jupe et hop dans le train pour Paris.
31 août 1976, le soir : Débarquée à Austerlitz je roule vers Saint-Mandé chez ma grande sœur. Dans l'entrée mon beau-frère me dit: "Elle est au téléphone". Je vois ma sœur assise dans un large fauteuil, écoutant attentivement son interlocuteur, le corps un peu penché vers l'avant, le visage décomposé. Elle lève son regard vers moi. "Il va falloir que je lui dise", se dit-elle, "il va bien falloir". Mais je n’écoute pas. Je marche sur une plage ensoleillée bien loin d'ici. Maman me dit:
- Tu as bien fait.
- J'ai bien fait quoi?
- De ne pas partir avec tes amis, de venir ici.
31 août 1976, la nuit : maman est atteinte d'une très grave hémiplégie. Ma grande sœur et moi avons pris le premier train pour Châteauroux. Il n'y a pas de places assises. Je me demande ce qu'elle ressent. Elle ne me dit rien et m'adresse des petits sourires de temps en temps comme pour m'encourager à respirer quelques minutes de plus. C'est curieux, ça m'est égal, en fait, ce qu'elle ressent. Ce que je ressens aussi. J'ai envie de mourir, là, tout de suite, pour ne pas voir maman aux soins intensifs mais surtout pour ne pas voir la tête de papa. Ça non, ça je ne peux pas. Je ne suis pas capable de voir mon père malheureux.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
dimanche 19 août 2018
50 av. de Verdun: la salle à manger II
Dans le
coin de la pièce, près de la table à
manger, se tenait la radio de papa. Je l'appelle ainsi car je n'ai jamais
vu qui que ce soit d'autre que lui en tourner les boutons. Tous les jours, à la
première heure, on le voyait penché sur l'appareil, à l’écoute des premiers
flashes de la matinée. Je n’étais personnellement jamais réveillée à 6h30 pour
saisir cette image de lui dès l'aurore. Personne d'autre d'ailleurs ne l’était
dans la maison et c’était là ses moments préférés, dans la solitude,
le silence, la concentration.
Pendant mon enfance, bien que les postes de télévision aient déjà envahi les demeures, la
radio avait encore une place très importante. Je me souviens de la voix de
Pierre Bellemare qui tous les jours, il me semble, emplissait la salle
à manger. Des récits mystérieux, un peu noirs, parfois un peu biscornus
que Bellemare dotait souvent d'une petite morale à sa façon. Ainsi, je
n'oublierai jamais ce récit qui parlait d'un jeune homme charmant qui avait
rencontré une jeune fille. Il allait chez elle et là, gros malentendu, il
l'empoigne et veut coucher avec elle, elle non. Il lui brise le cou par mégarde
en essayant de la mobiliser sur le lit. Morale de M. Bellemare, que son âme
soit en paix quand même, “une jeune fille qui emmène un garçon chez elle ne
sait-elle pas à quoi s'attendre?" Oui mais là oh Pierrot, une
nuque brisée c'est pas la punition automatique pour les demoiselles qui disent
"non". Enfin je dis ça comme ça ... Et puis j'oublie qu'on est au
début des années 70.
La radio était le domaine de mon père, le placard celui de ma mère. Il n'y a pas de
mots pour décrire le placard de maman mais j’écrirai quand même cette phrase
par souci de réalisme: c’était un vrai bordel. Un incroyable, inextricable
bordel. Seule maman s'y retrouvait parmi des papiers datant de la 2ème guerre
mondiale, des lettres de la semaine dernière, des photos, des bibelots cassés,
des bouteilles diverses dont une énorme de whisky, des objets divers sans aucun
usage, des petits vases, des bijoux, de l'argent. Toute sa vie elle y a engrangé
tout et n'importe quoi sans jamais y faire le moindre ménage. J'ai
moi-même hérité de cette manie du fourre-tout. J'ai tendance
à choisir un tiroir et à m'en servir de la même manière, y accumulant
des choses diverses. En général je nettoie ce tiroir une fois l'an.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
mardi 30 janvier 2018
50 av. de Verdun: la salle à manger I
Les principaux acteurs de la salle à manger se tenaient modestement à leur place. Rien d'extraordinaire ni de particulier ne semblait les singulariser. Et pourtant... une grande partie des souvenirs que j'ai engrangés durant mon enfance et adolescence sont issus de ma rencontre avec eux et de la relation intime et carrément passionnelle que j'ai fini par développer avec eux les années aidant: la table, le buffet, le placard de maman, la radio de papa.
Nous avions chacun notre territoire. Tout d'abord notre place à table, immuable. J’étais assise à son bout avec, à ma droite, papa et sa radio, et maman à ma gauche. A côté de papa, la place de ma sœur. Quand celle-ci est partie étudier à Paris, j'avais 11 ans. A partir de ce moment, ce fut les parents et moi, une petite famille en osmose totale qui respirait dans un même souffle, pleurait des mêmes yeux, riait et hurlait du même gosier. Pendant mes plus jeunes années, en déployant mille artifices, ma sœur s'était appliquée à me cacher la vérité et se mettait entre moi et le sombre gouffre qui avait happé nos parents pour toujours. Elle voulait que je vive, que j'ai des racines. Mais après son départ à l’université, je me mis à souffrir de la même maladie que mes parents: l'absence, le vide et le manque.
A l'âge de 2 ans, je découvris la barre sous la table de la salle à manger. On pouvait s'y asseoir confortablement. Rapidement, cet endroit se convertit en siège stratégique. Je m'y réfugiais lorsqu'un ennemi redoutable me poursuivait avec une assiette d'épinards. Je m’étais créée un domaine tranquille à l'ombre de la nappe. La bonne n'allait pas se mettre à quatre pattes pour me rejoindre et de toute façon je lui aurais échappé. Mise en confiance par la lumière douce, le silence, et surtout mon état d'isolement, je jouais calmement avec des objets trouvés sur place: une serviette, une cuillère à soupe, des miettes de pain, une tache claire sur le tapis. De temps en temps la bonne m'apportait à boire. Cela ne la dérangeait pas que je sois coincée sous la table pendant des heures, bien au contraire, elle pouvait faire le ménage ou cuisiner comme elle l'entendait puisque je n'étais pas dans ses pattes.
Ma relation avec la nourriture fut établie à table entre papa et maman. Le matin je buvais une grande tasse de chicorée au lait, mangeais une tartine et dans la demi-heure qui suivait vomissais tout ça avant d'aller à la maternelle ou à l'école. Maman mettait cet événement quotidien sur le compte du stress et commença à cette époque à me créer un profil de petite fille en sous-poids, fragile et nerveuse. Cela dura jusqu'à mes 8 huit ans et l'on peut seulement imaginer l'état de mon œsophage et de mon estomac à cette période de ma vie. Aujourd'hui cette histoire est risible, tout le monde aura compris quel était le problème car nous avons l'habitude au 21ème siècle d'enfants intolérants au lait.
Un jour, assise à table, je me penchai vers la tasse de café de mon père.
- Pourquoi c'est noir? Lui dis-je.
- Je ne mets pas de lait.
- Pourquoi tu ne mets pas de lait?
- Parce que je n'aime pas trop le lait. Il fit avec la main un geste circulaire sur sa poitrine et une petite grimace.
Et voilà... J'avais tout compris en un instant. Du haut de mes huit ans je demandai à maman de ne plus verser de lait dans mon bol de chicorée.
- Mais ça va pas être bon sans lait, dit-elle.
- Je ne veux pas de lait, lui dis-je catégoriquement.
C'est ainsi que je cessai de vomir tous les matins et pus commencer une vie nutritionnelle normale et prendre du poids. Et mon estomac blessé par les vomissements perpétuels, qu'est-il devenu? Il n'a rien dit, il s'est tu poliment pendant des années, que dis-je, des décennies. Et puis un jour en hiver 2006, alors que ma grande sœur, malade d'un cancer, vivait les dernières semaines de sa vie, mon estomac s'est réveillé de son long sommeil. Il s'est souvenu de l'enfant que j'avais été, de la brûlure acide constante dans mon estomac, des nausées quotidiennes, du ventre vide à l'école, de l'envie de se précipiter sur la nourriture mais en même temps aussi la répulsion de la nourriture. Alors, finalement, après tout ce temps, il s'est mis à parler mais il ne parlait pas; il hurlait des choses comme "ça fait mal", "je suis pas d'accord", "on m'a pas demandé mon avis", "je vous emmerde", "j'en peux plus". Des fois, quand vraiment on en peut plus, c'est notre ventre qui prend la parole.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
dimanche 21 janvier 2018
50 av. de Verdun: le salon
Avant
ma naissance, le salon servait également de chambre
à mon grand-frère qui est de 19 ans mon aîné. J'aurais bien du mal
à décrire cette époque pour moi complètement opaque puisque inexistante.
De façon générale je peine à imaginer la présence de mon frère à la
maison, étant adolescent, étant jeune homme. Il en va de même pour ma grande
sœur, cela va de soi, puisqu'elle avait plus de 20 ans quand je suis née et
habitait déjà à Paris. Pourtant j'ai toujours ressenti la présence de ma
sœur, je veux dire que dans ma mémoire ma grande sœur a toujours eu une place.
Mon frère, non. Lorsque, enfant, je cherchais ses traces dans la maison bâtie
sur trois étages, je ne trouvais rien, ni un livre ou un bibelot qui lui aurait
appartenu, ni un vêtement ou un flacon dont l'odeur aurait pu me guider vers un
souvenir quelconque, un bruit de pas peut-être, le son d'une voix qui
dévalerait les escaliers, un sourire furtif. Mais rien de cela et lorsque qu'on
entrait dans le salon, rien ne laissait penser qu'un jeune homme y avait vécu
dans le passé.
Sur la gauche, les instruments de culture donnaient le ton: le piano d'abord, puis
la télévision. Sous la fenêtre, une table ronde pour déposer les plateaux, les
assiettes, les tasses de thé et de façon générale des victuailles à manger
rapidement. En face de la télé, un lit servant de canapé, près de lui, un
fauteuil, puis une lampe, et un autre fauteuil identique. Ma sœur et moi (ma
petite sœur, de 8 ans seulement mon aînée) nous asseyons sur le lit, mon père
sur le fauteuil qui y était contigu et ma mère dans l'autre fauteuil. Il
n'était pas question d'échanger nos places. Nous étions collés à nos
sièges comme des personnages de fresque moyenâgeuse, sculptés dans la pierre.
Mais reprenons du début: le piano.
J'avais passé beaucoup de temps, étant petite, à regarder ma sœur jouer. Debout à
côté d'elle, j'étais émerveillée par son talent et la musique que
ses longs doigts légers arrivaient à créer. Il faut dire que tout en
elle m'émerveillait mais ces moments ressortaient pour moi de la magie.
Je me collais à elle comme si mon existence dépendait des sons qui
résonnaient dans le piano et ressentais une sorte d'exaltation qui insufflait
la vie. Ainsi, pendant les années qui allaient suivre, mon piano allait
devenir le dispositif qui me reliait à ma propre existence. Je m’exerçais
à tout moment de la journée, pendant de longues heures. Tout disparaissait
lorsque mes mains virevoltaient sur le clavier. Tout disparaissait. Mon cerveau
vibrait dans des sphères lointaines, inconnues. Il fallait que ma mère
m'interrompe pour venir à table, faire mes devoirs, retourner
à l’école. J'avais bien du mal à m'arracher au clavier.
La télévision trônait dans le salon mais aussi dans la salle à manger durant les
repas. Il n’était pas question de manquer un seul journal d'information et,
ainsi, tous nous mangions un œil sur l’écran, l'autre sur la soupe. Les
programmes, assez parcimonieux, consistaient de dessins animés, de séries
américaines, de feuilletons français, et quelques films et émissions le soir.
De tout ce bric-à-brac resurgissent quelques moments privilégiés et en
premier la série américaine des années soixante "Le sous-marin de
l'apocalypse - Voyage to the bottom of the sea" de Irvin Allen.
J'avais un féroce béguin pour Kowalski, un membre de l'équipage du sous-marin Seaview,
interprété par Del Monroe. Je guettais sa présence sur l’écran, toute
énamourée. Même à 17 ans, au retour de mon père de 10 mois
d'hospitalisation, j'en pinçais encore pour Kowalski. Mon père regardait la
série avec moi et lui aussi s’était pris d'affection pour Kowalski,
à cause de son nom polonais. Nous avions pris l'habitude de crier
"Kowalski" à chaque fois que celui-ci apparaissait. Nous
partagions cette hilarité éphémère à chaque fois, telles des groupies
toutes échevelées. C'est comme ça que j'ai fini par comprendre que mon père
n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Il avait échappé à la
mort qui l'avait poursuivi pendant de cruels mois à Paris. Pendant ce
temps-là je m'échappais à la vie, effacée, absente déjà. Mais en fin
de compte, grâce à Kowalski, je vis le regard de mon père luire et il s’entremêlait au
mien comme pour me dire tout le bonheur du monde.
Le soir, après dîner, nous regardions tous ensemble la télé. Aucune censure, de
façon générale, n’était appliquée. On n'envoyait pas les enfants au lit,
le dimanche, quand les images du film hebdomadaire étaient un peu osées.
J'absorbais tout avidement, consciente de ma bonne augure. Un soir pourtant, il
y eu exception à la règle. Cela arriva une seule fois lorsque "Le repos du
guerrier" de Roger Vadim fut diffusé avec Robert Hossein et Brigitte
Bardot dans les rôles principaux. L’éblouissante courbure de l’actrice,
déployée sur une peau d'ours devant un feu de cheminée eu raison de la
placidité de mon père. Il décréta que la jeunesse devait aller se
coucher.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016-2017-2018
Inscription à :
Articles (Atom)







