mardi 3 mai 2016
La rue Ledru-Rollin - Le salon de coiffure
Très régulièrement, maman m'emmenait chez le coiffeur dont le commerce était situé au début de la rue Ledru-Rollin. En général nous y allions toutes les deux à la fin de sa journée de travail à l’atelier. Je ne ferai pas durer le suspens et, sans ambiguïté, je lâcherai toute la vérité: je haïssais nos séances chez le coiffeur. Tandis que nous franchissions la courte distance entre l'atelier et le salon de coiffure, mon corps se révulsait peu à peu. Ma peau, imbibée de sueur sur le cou, la poitrine et les bras suintait de tous ses pores. Ma bouche devenait dure et sèche et la nausée montait en moi, cette fameuse nausée qui m'envahissait à chaque fois que la panique s'installait.
Parfois nous attendions quelques minutes avant qu'une des coiffeuses ou le patron lui-même soit disponible. Maman feuilletait des magazines féminins éparpillés sur une table en verre pendant que résignée, j'attendais, les bras ballants, la gorge serrée. Maman lisait régulièrement Marie-France et Marie-Claire. Elle m'avait confié la charge de les acheter pour elle toutes les semaines au coin de la rue du Palais de Justice et de la rue nationale. Maman était très coquette, impeccablement mise, coiffée, maquillée, habillée. Toujours parfaite.
Elle se coiffait consciencieusement tous les matins devant la glace, vaporisait de la laque sur ses cheveux de jais pour qu'ils ne bougent pas d'un millimètre pendant la journée. Elle maquillait ses yeux noirs et perçants, sans trembler, très concentrée. Elle appliquait un rouge sang sur ses lèvres fines. Tout ce rite de beauté était effectué dans un espace étroit au-dessus de l’évier à côté des toilettes. En bas, dans la salle à manger, déjà habillée et toute pimpante elle s'asseyait près de la table et peignait ses ongles, un à un, lentement. L'odeur du vernis envahissait l'atmosphère. Une odeur qui m'a toujours été abominable et qui a toujours provoqué en moi une sensation d’étouffement puissante et irréversible.
Assise devant le miroir, mise entre les mains d'une coiffeuse, je respirais doucement par petits coups, les dents serrées. Pendant que maman papotait joyeusement avec le patron qui élaborait sa coiffure, je regardais nulle part et comptais les secondes. J’étais muette. Pourtant les coiffeuses ne manquaient jamais de s’esclaffer sur mes cheveux qui étaient très frisés. A l’époque, quand j’étais encore petite, il n'y avait pas d'africains ou de maghrébins à Châteauroux. J’étais la petite métèque du patelin, à la chevelure ingérable, inpeignable, dont il fallait régulièrement réduire la masse. Maman, quant à elle, affichait une belle chevelure lisse sans la moindre volute.
C'est parce que je n'ai pas hérité mes cheveux de maman, ni de sa famille. Je les tiens de mon grand-père paternel. Ce qui est un peu embêtant, c'est qu'aucune photographie de mon grand-père Nahum n'a survécu. J'aurais tant voulu connaître les traits de son visage. Lui non plus n'a pas survécu. Il est mort du typhus en 1942 dans le ghetto de Varsovie. Tous les témoins, mes parents, la sœur et le frère de mon père qui ont échappé à la Shoah, une cousine en Israel, tous affirment qu'il avait des cheveux noirs très frisés. Je suis la seule de ma fratrie à avoir ces cheveux-là. Aucun des enfants de la génération suivante n'a une tête afro comme la mienne, la nôtre devrais-je dire.
A chaque fois que j'ai un nouveau petit-enfant, j'attends avec optimisme. J'attends que le gène soit activé, que les frisettes noires réapparaissent. Pour le moment, sans succès. Peut-être aurait-il fallu que je ne me marie pas avec un blond aux cheveux fins et aux yeux bleus pour avoir plus de chance dans cette course aux bouclettes. Peut-être que cela arrivera dans bien longtemps, dans de futures générations; j'aurais voulu alors que ma descendance regarde ma photo et ne voit pas seulement mes cheveux frisés mais aussi mon nez, aussi ma bouche, aussi la largeur et la couleur de mes yeux, aussi le teint de ma peau, aussi mes sourcils, aussi mes paupières, aussi mes cils, aussi mes oreilles, aussi mon menton, aussi mon cou. J'aurais voulu leur donner aussi un visage.
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mardi 19 avril 2016
La rue Ledru-Rollin - Joe from Maine
Originaire d'Augusta dans le Maine, Joseph Gagné avait débarqué sur la plage d'Omaha Beach surnommée "Omaha la sanglante" le 9 juin 1944. Après la guerre on le retrouve à Paris, puis de retour aux USA et enfin à Châteauroux où, en 1952, il a l’idée de vendre des hamburgers dans son restaurant. Celui-ci deviendra rapidement le refuge des soldats américains installés dans l’énorme base de l'OTAN établie depuis 1951, 10,000 militaires américains et leurs familles à la Martinerie et à Déols représentant 25 à 30% de la population locale.. Notre petite ville vécut à l’américaine jusqu'en 1967. Tous partirent mais Joe resta à Châteauroux au 23 rue Ledru-Rollin à la tête de "Joe from Maine".
Lycéenne, j'avais commencé à fréquenter le bar-restaurant en 1973. Mes premiers souvenirs font resurgir une salle voûtée, au sous-sol, gorgée de la fumée des cigarettes. Nous arrivions souvent par grappes de 2 ou 3 filles, vêtues de noir ou de violet, complices, rieuses et affamées. Je commandai du café et des toasts au fromage. Catherine prenait souvent un panaché. L'odeur de la bière m’était insupportable mais je ne disais rien et humais à plein poumon la fumée ambiante. J'ai toujours vénéré l'odeur du tabac, acre et adhésive sur les cheveux et les vêtements, l'odeur de mon père, sécurisante et permanente.
Chez "Joe from Maine" nous buvions beaucoup, de la bière, du vin, du Scotch, de la vodka. De façon générale je haïssais l'alcool. Je ne pus jamais goûter la bière, par exemple, tant j’étais révulsée par son odeur. Le whisky me dégoûtait au moment-même où ma lèvre inférieure le touchait. Le vin me donnait la nausée. Quant au champagne proposé dans les fêtes, il n’était pour moi que du pipi de chat. Bref, j'avais 17 ans, nous étions en 1973 et je ne buvais pas. Regrettable situation pour une jeune lycéenne soucieuse, comme tout le monde, de se faire des amis.
Je fus sauvée big time par la vodka. Mon père m'avait appris deux ans auparavant à boire de la vodka. Il fallait manger quelque chose de bien solide et ne jamais mélanger avec d'autres alcools. Cet enseignement ne m'avait guère été utile, sauf à la fête de mon quinzième anniversaire dont tous les invités, imbibés de la vodka servie par mon papa qui chaperonnait l’événement, repartirent ivres. Mon père et moi restions sobres même après plusieurs verres et exultions de satisfaction. Ce fut un moment de complicité rare que je n'oubliais jamais. Alors, chez Joe, je devins la fille qui buvait de la vodka.
Quelques essais prouvèrent que même après six verres je restais sobre comme si l'on m'avait servi de l'eau minérale. Cette qualité assez particulière m'ouvrit la porte de toutes les fêtes ou j’étais spontanément affectée au triage des évanouissements. Quand quelqu'un perdait connaissance, étant la seule personne sobre sur place et sous l'effet d'aucune substance, j’étais convoquée par ses amis complètement paniqués et je prenais des décisions: dans la baignoire, par terre les pieds surélevés, renvoyé à la maison, à l’hôpital. Non je plaisante. Je n'ai pas le souvenir d'avoir envoyé quelqu'un à l’hôpital. De toute façon, je cessais rapidement de participer à ces fêtes qui n’étaient pas du tout mon genre.
L'alcool à la rigueur, on l'aura vu, mais les drogues, niet. Jamais. Je ne voyais pas en quoi elles pouvaient m’être utiles. J’étais tout à fait capable de m'évader dans un monde meilleur par mes propres moyens, sans l’artifice d'une substance quelconque. Je pouvais d'ailleurs mettre en pratique cet exercice en l’espace d'une ou deux secondes. J'avais beaucoup d'expérience dans ce domaine, ayant commencé ces glissements d'humeur vers l'âge de trois ans, assise sous la table de la salle à manger.
J'allais chez Joe avec Catherine, mon âme sœur, ma raison de vivre, mais aussi avec Popaul, mon complice du commando de l’écriture automatique avec qui je partageais des poèmes, des centaines de poèmes, et aussi l'amour du théâtre. Plus tard, quand j’étais étudiante, j'y voyais aussi Charlot dont le véritable nom n’était sans doute pas Charlot. Je n'ai jamais su son nom. Nous ne parlions pas beaucoup. Autant avec Cath je communiquais avec le cœur et avec Popaul au travers de l’écriture, avec Charlot le langage manquait de visibilité. Les choses passaient de façon intangible. Je ne me souviens plus comment je l'avais rencontré. Il était l'ami d'un ami, il me semble.
Un soir Charlot et moi, attablés chez Joe, avons fait l’échange de présents, je ne saurais dire pour quelle occasion. Il m'a donné une bague en cuivre qui se démonte et se remonte comme un puzzle. Je lui ai donné mon étoile de David avec la chaîne. Il dit "c'est ma première étoile de David" et l'attacha immédiatement autour de son cou. Il fumait en remuant philosophiquement la tête, personnage mi-comique, mi-tragique qui semblait hésiter à chaque instant sur ses propres émotions. Mais ce soir-là il souriait d'un air moqueur, l’étoile gravée sur la poitrine.
J'ai gardé la bague que Charlot m'a donnée parmi quelques bijoux en cuivre et argent, vestiges de ma jeunesse. Il n'est pas totalement exclu qu'à l'heure où j’écris ces lignes un petit garçon de 7 ans fouille dans les affaires de son grand-père et lui demande, un pendentif dans le creux de la main:
- Papy c'est quoi?
- C'est une étoile.
- J'en voudrais une pareille.
- C'est l’étoile de David, ça va pas être possible.
- Pourquoi? C’est joli. Toi tu en as bien une ...
- Moi c'est pas pareil, Fahim. Moi c'est pas pareil.
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jeudi 14 avril 2016
La rue Ledru-Rollin - La famille Jacquin
La maison de la famille Jacquin
se trouvait en face de l'atelier dans la rue Ledru-Rollin. Anne et moi
qui avions partagé pendant trois ans les bancs de la maternelle aux Capucins,
puis de l’école primaire rue Paul Louis-Courrier, avions rejoint ensemble le
programme bilingue qui se déplaçait chaque année dans un autre établissement;
d'abord le lycée de jeunes filles,
ensuite le lycée de garçons. En 7e, je continuais le programme à l’école
internationale de St Maur mais sans Anne. De ce jour nous fumes séparées. Quand
nous partagions la même classe j'allais souvent chez elle, vue la proximité de
l'atelier et elle faisait partie de ces rares personnes avec qui je jouais dans
les cabines ou dans la cour.
Quand Anne m'emmenait chez elle nous franchissions d'abord une
grande porte d'entrée qui donnait sur une cour intérieure où les parents d'Anne
garaient leur voiture. Au rez-de-chaussée nous étions accueillies par une
atmosphère sombre et feutrée. Encombré de larges meubles en marqueterie, de
fauteuils tapissés de pourpre, le salon dégageait une atmosphère lourde et
austère, un sentiment renforcé par les tableaux sombres, les draperies ternes
et une lumière parcimonieuse. Dans la salle à manger une grande table en bois
massif, inamovible, avait conquis tout l'espace. Je ne me sentais guère à l'aise dans ces pièces
où tout semblait figé. Je levais les yeux vers Anne; elle avait la mine
sérieuse et son air de "ça rigole pas" que je lui connaissais bien.
Quand le frère de maman, Srul Karpman, a réapparu en 1960 après 15
ans d'internement en Sibérie, alors que maman le pensait mort pendant la Shoah
comme les autres (9 frères et sœurs avec leur conjoint et leur enfants), Anne
était déjà mon amie. J'avais 3 ans et demi quand le retour de Srul a réveillé
tous les traumatismes de la Shoah dans notre maison. Dans la cour de la
maternelle Anne s'asseyait par terre avec moi et avec les mains nous déblayons
vigoureusement le sable. Quand nous avions atteint un peu de profondeur nous
ramassions des choses; des feuilles, des petits bâtons, des fleurs. Alors je
les recouvrais de sable juste avant que la cloche sonne et j'étais heureuse.
Anne qui, déjà, aimait que les choses soient à leur place l’était aussi. Infatigable, je reproduisais ce jeu des
centaines de fois pendant une longue période de temps après le retour de Srul.
Et puis un jour j'ai choisi un autre jeu qui consistait à marcher sur les
racines des arbres.
Anne m’accueillait dans sa cuisine moderne et rutilante aux
multiples placards et tiroirs pleins de gadgets électriques. Un énorme
congélateur trônait dans un couloir et dissimulait d'affreuses carcasses, du
gibier, comme Anne l'appelait. Ces grands morceaux de viande me faisaient peur
et me donnaient la nausée. Pendant mes visites, je vivais dans l'effroi que la
bonne ouvre le congélateur et en ressorte un cadavre animal quelconque. Anne se
moquait de moi. "Ton père ne chasse pas?" demandait-elle.
En fait Anne n’était pas vraiment mon style. Elle était rigide,
intransigeante, ténébreuse, parfois introvertie, parfois méchante, mais parfois
douce aussi. Très brune au regard noir perçant, les lèvres minces, elle était
plutôt le portrait de ma mère. Sa grande maison bourgeoise juste en face de
l'atelier n’était pas non plus mon style. Plus tard quand je lus
"L'invitation au voyage" de Baudelaire je me remémorai le salon de la
famille Jacquin qui dans le passé, pourtant, m’était apparu sombre et
étouffant.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
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dimanche 3 janvier 2016
L'atelier - Le jardin, la cave et le grenier
Lorsqu'on dépassait la salle de coupe sur la gauche, le couloir qui longeait les cabines aboutissait à une porte. Elle donnait sur le jardin où peut-être serait-il plus honnête d'appeler cet espace, une cour. J'emmenais parfois une amie à l'atelier et nous y jouions ensemble. Nos jeux se limitaient à la marelle ou sauter à la corde. Je n'aimais pas ce minable jardin. Je ne sais pas pourquoi mais c'était justement dans le seul endroit de la fabrique à ciel ouvert que je me sentais comme emprisonnée et étouffée. Le grand mur de brique nous enfermait et désignait la limite de l'atelier.
Aucune plante, à mon souvenir, n'a jamais poussé sur les deux petites parcelles de terre qui se situaient sur la gauche quand on dépassait la porte de sortie et que l'on descendait les escaliers. Ceci dit, il n'est pas impossible que ma mémoire soit infidèle. C’était là, sur la parcelle de gauche, que mon père, devenu pour l'occurrence fossoyeur, enterrait les chats. Nous avons toujours eu des chats à la maison et comme ils gambadaient sur les toits, la nuit, ils ne vivaient que quelques années. Fidèle, j'étais toujours présente à cette occasion funèbre. Une fois que c’était fini j’essayais de reproduire dans mon esprit la forme du chat couché sous terre. Cela me faisait du bien que papa soit là.
Derrière la petite parcelle où les chats étaient enterrés, se trouvait un tunnel sombre et couvert de toiles d’araignées qui donnait sur la cave. J'ai tenté plusieurs fois d'en franchir l'entrée; je n'ai jamais pu avancer plus de trois pas, saisie par un effroi incommensurable. On pouvait aussi accéder à la cave par une porte située dans le couloir d'entrée juste avant le grand escalier. Je n'ai jamais su quel était le contenu de la cave ni ce que papa allait y faire de temps en temps. Je ne lui ai jamais demandé ni à lui, ni à maman.
Au bout de la cour se trouvait une porte en bas et une fenêtre en haut (voir photo) . La fenêtre appartenait à une petite pièce qui était la continuation de la salle de coupe. Il s'y trouvait également une table de coupe. Quand je jouais dans la cour, l'homme qui était debout devant cette table me regardait et me faisait des signes avec la main. Je ne me souviens plus qui il était. Le souvenir de son visage a disparu. C'était sans doute mon père qui s'exprimait peu en général . La porte du bas reste un mystère. Je n'ai jamais su où elle menait et je n'ai jamais essayé de l'ouvrir. Peut-être s'agissait-il d'une salle où mes parents stockaient des vêtements. Il y en avait d'autres dans la fabrique, notamment une près du hall.
Les plus troublantes étaient celle du deuxième étage où se trouvait un grand grenier et deux salles pour le stockage des peaux de moutons. Je ne m'aventurais guère au delà de la salle des mécaniciennes au premier mais il m'est arrivé de pénétrer dans ces pièces où s'amoncelaient les peaux de moutons . Bien au delà du système olfactif, leur odeur asphyxiait la bouche et les yeux. Le carrelage blanc, les murs lisses sans fenêtre, une sensation claustrophobique aiguë, je frissonnai deux fois et dans ma fuite poussai la porte de l'immense grenier.
Celui-ci se trouvait au dessus de la salle des mécaniciennes. Je n'ai jamais reçu la consigne précise de ne pas pénétrer dans le grenier mais je savais que maman frémissait au seul nom de cet endroit. Ses yeux devenaient plus noirs encore et ses lèvres plus fines et serrées. L'endroit était abandonné, délabré et vide à l'exception d'un gros crochet suspendu au milieu du plafond. Je pris mes jambes à mon cou.
Le cœur battant je dévalai les deux étages et me précipitai vers le bureau où ma mère me jugea bien pâle et fatiguée. Je ne lui dis rien de mon excursion au grenier. Bien qu'elle ait eu l'air préoccupée par ma mauvaise mine pendant un moment, elle reprit ses occupations et ne m'adressa plus la parole. Muette et invisible, je griffonnai quelques lignes assise en face d'elle, me versai un verre d'eau et après une heure décampai sans dire au revoir. Dans le couloir je passai devant la porte de la cave, toujours aussi menaçante, je dépassai l'escalier et les toilettes. Je jetai un coup d’œil dans le hall: personne. Je longeai les cabines, tapai en passant sur une porte ou deux, marmonnai rudement quelques mots aux prisonniers. Aujourd’hui non plus je n’étais pas d'humeur à être aimable. Pour qui se prenaient-ils ces malfrats?
Arrivée à la salle de coupe je restai devant la porte sans entrer. Je voyais papa courbé contre la table de coupe. Il senti mon regard sur lui et releva la tête. Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit. Debout devant moi, sans qu'un pli de son visage ne bouge, sans un mot, il avait enlevé ses lunettes et les nettoyait avec un chiffon. Il ne leva pas les yeux un seul instant. Je respirais les spirales de fumée qui s’échappaient de son visage, j'ouvrais bien ma gorge, mes bronches, jusqu’à mes bronchioles pour que toutes les volutes soient absorbées et qu'aucune ne soit perdue et que tout soit dit et compris. Il rentra dans la salle de coupe et moi derrière lui. J'avais quinze ans, de grands cheveux longs et ondulés. Près de papa je me sentais mieux, moins différente des autres élèves au lycée, moins inadaptée, moins dure envers moi-même.
Malgré ses silences monumentaux, je savais qu'il m'aimait d'un amour lumineux, inéluctable et inconditionnel. Pour ressentir cet amour là il fallait faire un effort, un gros effort. Il fallait trouver un endroit reclus, obscur, détaché de toute activité humaine. Il fallait se concentrer et graduellement ne plus penser à rien. Alors je pouvais entendre ce qui se passait dans mon cœur. Dans le noir, dans l'immense solitude ainsi obtenue, tout devenait clair: j’étais une enfant aimée. Je l'ai toujours été.
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mardi 29 décembre 2015
L'atelier - La salle des mécaniciennes
Toute petite, je grimpais consciencieusement l'imposant escalier de pierre qui menait au premier étage pour aller retrouver un monde effervescent: la salle des mécaniciennes. Ces souvenirs datent du temps où ma tête arrivait tout juste au bord de la table de la machine à coudre. Je connaissais la plupart des employées depuis toujours. Elle faisaient partie de mon quotidien sans y prendre toutefois une trop grande importance vu que j'avais compris qu'elles travaillaient pour mes parents et avaient une vie personnelle loin de l'atelier qui comprenait un mari, des enfants et un poste de télévision.
Je me sentais toujours à l'aise près de ces femmes; elles étaient environ 8 ou 10, peut-être même plus. En entrant je courrais toujours vers la dame des boutons. Elle était plus âgée que les autres et avait beaucoup de patience. Je restais longtemps à jouer avec les boutons de taille, de forme et de couleur différentes. J'imaginais des jeux, des décorations, des routes, des maisons. Les possibilités étaient sans fin. Je regardais aussi comment elle cousait les boutons un à un, sans relâche, avec sur son visage un sourire doux et fatigué.
Parfois une mécanicienne m'appelait et me posait des questions sur l’école, sur ce que j'aimais, par exemple quels animaux, quelles fleurs, quels arbres. J’étais enchantée de cet intérêt et me collais contre elle comme un chat à sa maîtresse. C'est tout juste si on ne m'entendait pas ronronner. Je la regardais travailler, lui demandais comment elle assemblait les pièces du vêtement et toujours elle me faisait une démonstration montant les pièces méthodiquement.
Je ne restais pas toujours debout contre la chaise des mécaniciennes. Souvent je m'asseyais sous les machines et m'occupais à plier des bouts de tissus ou à jouer aux billes avec des boutons. Le dos contre les pieds de la table j’écoutais. J’écoutais le ronflement sporadique des machines. J’écoutais les conversations animées ou s'échangeaient des histoires, des blagues et aussi quelques taquineries. J’écoutais la circulation dans la rue Ledru Rollin. J’écoutais aussi le silence.
Ce silence commençait par un sursaut des machines à coudre. Tels des chevaux bondissant devant un obstacle imprévu, les bruits des machines cessaient une seconde ou deux pour repartir plus furieux encore. Toutes les mécaniciennes se taisaient d'un commun accord. Pas un mot, pas un souffle. Oui, c’était cela. Je ne les entendais plus respirer. Alors moi aussi je cessais mes jeux sous la table, m'immobilisais et attendais. J'avais reconnu ses chaussures, son pantalon et sa blouse grise qui flottait autour de ses jambes. Mais surtout, j'avais humé l'odeur de la cigarette. Silencieux, il se dirigeait vers les machines.
Mon cœur battait très fort. En temps normal je me serais précipitée vers lui, je l'aurais serrée dans mes bras. Je demeurais sous la table, paralysée. Je l'entendais parler aux mécaniciennes. Il demandait à chacune, tour à tour, alors qu'il les regardait travailler si elles avaient un problème avec un vêtement particulier, une coupe, un patron. Il parlait calmement, gentiment. Il prenait son temps passant de l'une à l'autre. Puis il s'en allait, laissant sur son sillage des relents de fumée.
Plus personne dans la salle ne se souvenait de ma présence. De nouveau le silence. Les ronflements de la machine à coudre. Les femmes sont au travail. Je ne les vois pas pour la plupart mais j'imagine que leurs yeux sont braqués devant elles. Deux minutes plus tard j'entends le premier gloussement. Il est tout petit, tout léger, comme s'il voulait s'excuser d'avoir soudain explosé. Puis vient un petit fou-rire, un carillon suivi d'une avalanche. Elles sont toutes là penchées sur leur machine à rire de tout leur soûl. J'entends une des femmes crier à une autre des mots que je ne comprends pas. L'autre est offensée mais les mécaniciennes trouvent cela très drôle et rient de plus belle.
Je sors de dessous la table. Elles m'avaient oubliée. Certaines me regardent d'un air surpris et gêné. Je sais bien qu'elles se demandent si j'ai tout entendu. Oui j'ai tout entendu mais je fais comme si je n'avais pas compris. C'est plus simple comme ça. Je serre les boutons dans ma main. Je les serre encore en sortant de la salle. "Elles se lancent juste des blagues" me dis-je. En bas de l'escalier je tombe sur papa qui sort des toilettes. Il allume une cigarette. Alors "Kocale, où tu étais? ". "Nulle part" lui dis-je. Je m'assieds sur la première marche, le regarde et lui dis:
- Je crois que je vais aller jouer dans les cabines.
- C'est bien, ma chérie.
- Aujourd'hui ils sont punis.
- Qui ça?
- Les prisonniers. Qui d'autre?
- Qu'est-ce qu'ils ont fait les pauvres?
- Ils ont fait les yeux d'eau à une dame.
- Les yeux d'eau?
- Ben oui.
- Comment ils ont fait les yeux d'eau?
- Je sais pas. Mais la dame ça l'a fait rougir.
- Les yeux doux, tu veux dire.
- Oui, c'est ça.
- Au fait tu faisais quoi sous les machines?
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dimanche 8 novembre 2015
L'atelier - La salle de coupe
Lorsqu'on avait dépassé le hall, pris sur la gauche le long des cabines, on continuait tout droit jusqu'au bout du couloir et une porte sur la gauche donnait sur la salle de coupe. C’était l'antre de mon père, ou plutôt le ventre, la baleine, le vaisseau qui le contenait durant toutes ces années où il travaillait à l'atelier bien qu'il ait eu d'autres occupations dans différentes pièces et recoins. La pièce comprenait une table de coupe, des modèles accrochés au mur, des rouleaux de tissus au bout de la table et des peaux éparpillées sur des tréteaux un peu partout. Une forte odeur de cuir régnait dans cet espace enfumé par les cigarettes. Le cuir, les gauloises, en résumé, l'odeur de mon père.
La table de coupe était à mes yeux d'enfant tout à fait gigantesque. Papa me soulevait et me mettait sur la table du haut de laquelle je le regardais travailler. Il avait déposé une peau sur la table, y avait apposé les premières pièces d'un modèle et réfléchissait sur la façon de tirer avantage de sa surface. Papa était devenu avec les années un très bon joueur d’échec et cette disposition naturelle à la réflexion et la vision stratégique l'aidait également à accomplir cette tâche. Une fois les pièces en place, satisfait et même empli de jubilation, il attaquait la coupe du vêtement avec dextérité.
Plus tard, à l'adolescence, papa m'apprit à placer les pièces d'un patron sur une peau et à couper. Ces quelques séances d'apprentissage n’étaient pas suffisantes pour que je puisse être capable de couper un vêtement, ce qui demandait beaucoup d’expérience et de savoir-faire, mais papa voulait que je sache au moins tenir le rasoir au bon angle. Il mettait sa main sur la mienne et dirigeait le mouvement du couteau. Je transpirais un peu mais tenais bon. Je tachais de dissimuler mon peu de motivation concernant cette activité car je comprenais bien que papa cherchait, à travers cet apprentissage, à me dire quelque chose.
Parfois papa était affairé à créer un patron. Cela lui demandait une concentration énorme. Très tenace, il réussissait au bout de quelques heures à produire son oeuvre. Sinon c’était la crise de nerfs où il balançait tout sur son passage et courait se réfugier quelque part pour fumer et réfléchir. C’était à ces occasions que parfois, comme deux oiseaux en hiver réfugiés sous des feuillages, nous nous rencontrions par hasard, dans une des cabines par exemple. Je savais bien alors qu'il ne fallait pas lui parler car les oiseaux ne parlent pas et encore moins les oiseaux blessés.
Somme toute, je n'entrais pas souvent dans la salle de coupe pour la simple raison que mon père y était très rarement seul. Il était toujours flanqué d'un apprenti qui était remplacé régulièrement. Autant j'aimais la compagnie des mécaniciennes qui travaillaient au premier étage, autant les apprentis coupeurs me déplaisaient profondément . Aucun ne m'a jamais inspiré confiance et je ne leur adressais pas la parole.
Lorsqu'il se trouvait en compagnie d'un apprenti, papa se métamorphosait et devenait calme et patient. C’était à vrai dire insoutenable à voir et c'est peut-être la raison pour laquelle la salle de coupe ne fut jamais pour moi un lieu privilégié. Papa prenait cet apprentissage au sérieux et tachait de ne pas apeurer ce jeune homme fragile et pas toujours particulièrement futé que le destin lui avait confié.
Sans doute, dans un lointain passé, quelqu'un avait initié mon père au métier de coupeur. S'il s’était donné le mal de parler de son passé à ses enfants au lieu de communiquer uniquement par télépathie, je saurais peut-être l’identité de cette personne. Pourtant je savais qu'avant d’être coupeur papa avait travaillé dans un atelier à Varsovie, où il confectionnait des tiges de chaussures. Il avait 9 ans et c’était son grand frère, Aaron David, son mentor officiel dans toutes les choses de la vie, qui l'avait aidé à faire ses premiers pas dans le monde du travail. Aaron David fut plus tard assassiné par les Nazis avec sa femme et ses enfants. La grande sœur de papa, Masha, elle aussi trouva la mort avec sa famille. Les parents de papa ont également disparu, happés par leurs bourreaux. Une sœur, Madeleine, et un frère, Sender ont survécu.
Aucune photographie de ma grand-mère et de mon grand-père n'a pu être sauvegardée. Mes grand-parents n'ont pas et n’auront jamais de visage. J'ai 59 ans et je suis grand-mère de 4 petits-enfants. Je me photographie avec eux de façon régulière, laissant le plus de traces possibles sur facebook notamment, pour qu'ils se souviennent un jour de mon visage, de mon rire, de mes cheveux, pour que rien ne constitue un obstacle à la mémoire, pour qu'ils ne connaissent pas ce trou noir et insondable qui, immuable, rugit en moi.
Pendant de nombreuses années, mon frère, mon aîné de 19 ans, avait travaillé avec papa à la coupe. J’étais enfant alors et je considérais sa présence comme une chose qui allait de soi. Pour moi, papa et mon frère étaient la même personne et je le considérais comme l'ombre de papa qui le suivait partout, qui avait les mêmes sentiments que lui et les mêmes envies et soucis. Il ne m'est jamais venu à l'esprit qu'il puisse avoir sa propre identité. D'ailleurs je le voyais peu et ne le connaissais guère. Il partit en Israël avec sa famille alors que j'avais 11 ans.
Quand il revint je commençai ma terminale. J'avais honte de dire la vérité à mon frère: je ne me souvenais pas de lui du tout. Tous mes souvenirs le concernant avaient été effacés sans que j'aie jamais donné mon accord à cette destruction de données. L'année de son retour d’Israël, j'avais 17 ans et il m'emmena plusieurs fois voir des matchs de football au stade de la Berrichonne. Je tachais de dissimuler mon peu d'enthousiasme pour ce sport car je comprenais bien qu'il cherchait, à travers cet apprentissage, à compenser l'absence et le silence qui avaient été notre lot par le passé.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016
dimanche 1 novembre 2015
L'atelier - les cabines
Le hall tenait lieu de gymnase au 19e siècle. Il était entouré de cabines que les officiers utilisaient avant et après leur séance d'escrime. Je ne saurais dire exactement quel était le nombre de cabines. Il me semble environ 15, peut-être plus. Mes parents utilisaient ces cabines pour entreposer des vêtements. Je passais dès mon plus jeune âge, un temps illimité à y jouer.
Quand j'étais petite mes jeux reproduisaient plus ou moins les événements qui avaient eu lieu au siècle précèdent. Une petite fenêtre à côté de la porte servait alors à distribuer le savon ou une serviette aux officiers. Je trouvais au bureau des étiquettes et autres fournitures et armée de ces trésors je m'imaginais distribuer aux officiers des produits de nécessité pour leur bref séjour dans la cabine. Je passais d'une cabine à l'autre. Il m'arrivait souvent d'imaginer une cabine libre, d'y pénétrer et de rester rêvasser longtemps sous l'odeur des vêtements de cuir. Souvent il me suffisait de prendre place sous les vestes et blousons pour ressentir un grand apaisement. Seule la voix de maman qui fermait l'atelier à la fin de la journée me sortait de ma torpeur.
A un moment donné je commençai à écrire des mots sur les étiquettes que je faisais passer aux escrimeurs. "Bonjour","Bonne journée", "A demain" et ainsi de suite. J'ajoutais peu à peu des noms. "Bonsoir Etienne", "Vous allez bien Eugène?" Quand j'eus environ 7 ans, une grande transformation affecta le monde des cabines. Les officiers affairés à faire leur toilette devinrent des prisonniers, le système des cabines une prison et moi la geôlière. Les possibilités devinrent insondables. J'avais à ma merci une quinzaine de prisonniers qui attendaient avec angoisse ou avec bonheur que je veuille bien ouvrir la petite fenêtre et leur glisser un repas, des articles de toilette, un livre, du courrier etc.
Vu que j'avais des heures devant moi entre mon retour du lycée et la fin de journée de travail de mes parents, j'avais tout le temps d'élaborer des douzaines de scénarios qui comportaient bien des aventures, en général centrées sur les relations des prisonniers avec le monde extérieur. Celles-ci étaient dévoilées par les lettres qu'ils recevaient de leurs proches et que je leur distribuais. Chaque prisonnier vivait dans son univers, parfois heureux d'une bonne nouvelle et parfois désespéré. Je me hâtais de les consoler ou de les encourager.
Les années passaient et j'aimais les occupants des cabines d'un amour maternel, bon enfant, un amour démesuré et éternel. Il m'arrivait comme dans le passé de trouver une cellule vide et de m'asseoir entre les vêtements entreposés et de m'imaginer moi-même cloîtrée et dépourvue de toute liberté. J'aimais cet endroit sombre loin de tous les bruits. De temps en temps, en ouvrant la porte d'une cabine, il m'arrivait de tomber sur papa qui était assis et ne faisait rien. Alors moi aussi je m'asseyais à côté de lui et je ne faisais rien et je ne disais rien et sans se regarder nous restions ensemble dans la mi-obscurité. Cela durait une minute ou deux et il se levait sans rien dire et s'en allait.
Un jour, alors que j'avais 15 ans je traversai le couloir d'entrée de la fabrique, arrivée au hall je bifurquai à gauche vers les cabines et ouvris la porte de la première cabine, puis la deuxième, la troisième, de toutes les cabines une à une. La veille, mes prisonniers avaient tous reçu une lettre de la geôlière. C'était une lettre d'adieu. Je leur annonçai que le lendemain ils seraient tous libérés. J'ajoutais à la fin de ma lettre cet extrait d'un poème d'Aragon: "Qui peut dire où la mémoire commence, Qui peut dire où le temps présent finit ".
Papa me trouva plus tard assise sur le bas du grand escalier. J'aurais bien voulu lui demander de s'asseoir à côté de moi et j'aurais bien voulu pleurer sur son épaule, mais il passa près de moi comme si je n'étais pas là. Puis, miraculeusement, j'entendis ses pas revenir et il mit sa main sur la mienne. Ses lèvres ne souriaient pas mais ses yeux d'un bleu presque transparent étaient posés sur moi. Son regard était là pour moi, juste pour un instant. Papa, papa, papa, papa. Parfois le géant sortait de son ombre, de sa tristesse et de ses souvenirs. Mais pour si peu de temps. Il fallait être attentif, aux aguets, toujours sur le qui-vive, pour saisir un moment furtif de complicité où, tel un personnage du film muet il savait exprimer toute l’humanité et tout l'amour du monde.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2016
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