mercredi 11 mars 2020

50 av. de Verdun: la cour



L’accès à la cour se faisait par la porte de la cuisine ou celle de la véranda. Tous les jours, la bonne m'emmenait au petit bois, un jardin situé à une dizaine de minutes à peine de la maison. Nous y restions longtemps. Donc, je ne manquais pas d'air, si je puis dire, car à cela s'ajoutaient les généreuses recréations à l’école. Le reste du temps, à la maison, je n’étais pas confinée; je jouais dans la cour, un espace minuscule de 10 m2 seulement qui regorgeait pourtant de nombreux recoins et présentait de vastes possibilités. 

La cour comportait un petit hangar où une bicyclette ou deux y étaient accrochées. Devant le hangar se trouvait un jardin, oui, un petit jardin qui ne faisait pas plus d'1 m2. C’était là que maman plantait des oignons de tulipes en hiver et attendait avec exaltation que les fleurs jaillissent de terre au printemps. Il m'arrivait souvent de m’asseoir devant le carré de tulipes et d'attendre patiemment qu'un bouton perce la terre. 

Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités. 

Il y avait une parcelle sur la gauche, contiguë à la véranda qui comprenait un petit arbre. Peut-être était-ce un arbuste. Je me servais de ses feuilles pour faire des sandwiches que je faisais semblant de manger en improvisant des pique-niques devant le carré de tulipes. M. Banania n'aimait pas la charcuterie alors je lui donnais de la confiture à la place. Un autre usage de cette petite parcelle était d'enterrer des petites bêtes, en général des oiseaux. C’est là-bas qu’éventuellement, mes canaris ont échoué, allongés dans une boîte à chaussure. 

Un de mes jeux préférés était la course d'escargots. J'alignais quelques escargots de la même taille et tout de suite la course commençait. Je pariais sur un vainqueur. Pas aussi lente que ça, la course comportait cependant un problème; les escargots ne marchaient pas toujours tout droit. Certains prenaient la tangente et perdaient toute chance de gagner. J’aimais bien ces mignonnes bêtes qui semblaient plus intelligentes qu’on ne le croit avec leurs jolies antennes grâce auxquelles ils communiquaient sans doute tout le long de la journée. 

Au fond de la cour se trouvait une porte fermée à clé, qui, aux dires de mes anciens, ne l'avait pas toujours été. Cette porte donnait sur la cour  des propriétaires. J'ai le souvenir d'une grande remise, d'une voiture garée. Il existe une photo de moi à côté d'une voiture qui a été prise dans cette cour. Je pense que j'ai 4 ans. Maman s’était peut-être fâchée avec les propriétaires. Pour moi une interrogation permanente restera au sujet de cette sanction.  Devant cette porte se trouvait un lavoir. J'ai souvent vu la bonne savonner et laver les vêtements sur ce bac. J'ai le souvenir d'un drap savonneux et de moi brossant le tissu à petits coups. La bonne est à côté de moi, patiente, attentive, contente que je m’intéresse à son travail. En face du bac, les toilettes, fort utiles, les autres étant à l’étage.


Quand j'avais à peu près 6 ans, il m'arriva quelque chose d'effrayant dans la cour mais personne ne le su car je n'en ai parlé à personne, Cela m’étonnerais bien si la bonne, qui fut témoin de cet incident, en ait parlé à ses patrons. Maman l'aurait fustigée sur le champ, peut-être même, renvoyée. J’étais debout dans la cour à côté de l'arbuste à sandwiches. Des ouvriers réparaient la toiture de la véranda. Soudain, un marteau s’échappa des mains d'un ouvrier. Le marteau atterrit si près de moi que je le sentis passer tout au bout de mon nez. J'entends encore dans ma tête le marteau tomber à mes pieds. La bonne est dans la cuisine, elle me regarde. Je ne me souviens de rien d'autre.




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jeudi 19 décembre 2019

50 av. de Verdun: l'escalier


Je suis assise sur le bas de l'escalier. Deux jolies petites souris trottinent dans le couloir entre la véranda et l'escalier. Là, elles y sont tout à leur aise pouvant à leur gré pointer leurs museaux dehors pour inspecter le monde des humains tout en menant leur vie quotidienne au sous le sol de la maison.  Je m'amuse avec elles. Je leur donne à manger. Elle sont mes amies. Je leur raconte mes petites histoires.

Quand la bonne s'affaire silencieusement dans un coin à plier des vêtements ou recoudre des bas, et que la maison tombe dans le silence, elles aussi me chuchotent des secrets.
- Alors? C'est un jour saucisson ou camembert? demandent-elles avec curiosité.
- Plutôt camembert, dis-je. Tout me fatigue et m'ennuie.
- On a un scoop pour toi sur les papiers peints. Ça t'intéresse?
- Je n'aime pas l'odeur de la colle.
- D'accord. Alors on te raconte? Ce n'est pas long.
- Oui, oui, si vous voulez.

Quand tu étais toute petite tu as monté les escaliers avec les mains toutes tachées. Était-ce du chocolat, de la peinture?  Personne ne s'en souvient plus. Bref, tu étais petite et pour monter, tu t'appuyais sur le mur. La bonne et ta maman essayèrent en vain de nettoyer les taches mais elles résistaient. En fin de compte ta maman se résigna. Elle ne voulait pas changer le papier peint, alors sur chaque tache elle peint délicatement une fleur, des roses surtout. Longtemps tu écartais les doigts sur chaque fleur le long du mur, sachant que chacune d'elle témoignait de ta petite enfance. Puis ta maman fit venir Monsieur Charlot et il changea les papiers peints dans toute la maison. Les fleurs disparurent une à une et tombèrent dans l'oubli.

En général, je m’asseyais en bas de l'escalier et j'attendais l'apparition des souris. Il m'arrivait aussi de m’asseoir tout en haut. C’était la dernière marche avant la salle de bain.  Je pouvais voir l'horloge entre le mur de la véranda et le début de l'escalier. J'observais ses aiguilles, lentes mais assidues. Dans le calme, la grande aiguille battait du tambour: boum boum, boum. Autant que je le sache j'ai toujours discerné les bruits plus fort, les lumières plus intenses, les odeurs plus envahissantes. Ces sensations que je percevais très fortes alors qu'elles n’étaient qu'anodines, pouvaient longtemps rester avec moi, particulièrement les odeurs. L'odeur de la colle, par exemple, me hante depuis toujours et je ne sais pas pourquoi.

De mon perchoir j'observais la circulation dans le couloir entre la salle à manger et la cuisine. Maman, maman, la bonne, la bonne, la bonne, la bonne, maman, maman, ma sœur qui monte l'escalier, elle ne compromet pas ma surveillance. La bonne, la bonne, maman. Maman rentre dans la véranda. La bonne la rejoint. Papa vient en bas des escaliers. Il lève la tête et me voit. Il me regarde sans rien dire. Il ne sourit pas. Son beau visage est immobile, comme pétrifié. Il allume une cigarette. C'est comme ça que je l'aime dans l’écran des gauloises filtres, submergé par la fumée. Maman et la bonne sortent de la véranda, l'une va dans la salle a manger, l'autre dans la cuisine. Papa recule vers la salle à manger et demande à maman: quel âge elle a, la petite?





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mercredi 28 août 2019

50 av. de Verdun: la cuisine



Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui  montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à  toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.

La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté.  Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.

On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe,  vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.

Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.

Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.




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jeudi 1 novembre 2018

50 av. de Verdun: La véranda


La salle à manger donnait sur une véranda qui faisait le lien entre la cour et la salle à manger. Elle était couverte par un toit gondolé.  Il existait également une porte dans la cuisine qui donnait sur la cour. Bien que petite de surface, la véranda offrait de nombreuses possibilités de jeu et je pouvais y passer des heures. Ses centres d'intérêts principaux étaient le placard, le garde-manger, la table et le frigo.

J'ai hérité de ma mère la capacité de créer un foutoir innommable dans les placards et armoires. Surtout les placards. Celui de la véranda était blanc, haut et étroit, avec un grand tiroir en bas et quelques étagères. Maman y rangeait tout et rien, des accessoires, de vieux tissus. Dès mon plus jeune âge, j'aimais ouvrir le tiroir et me hausser dessus pour admirer le contenu du meuble. Souvent j'en sortais des affaires pour les essayer plus tard: un chapeau, des foulards, des vêtements. La bonne me laissait jouer dans le placard pendant un bon moment. C’était son intérêt car pendant ce temps-là je la laissais tranquille. Maman non plus, ne s'offusquait guère quand je vidais la moitié du placard. Elle avait l'air de trouver ça tout à fait normal.

Le garde-manger offrait quant à lui des jeux d'une autre sorte. Il était composé de petits tiroirs. On les ouvrait, puis on les fermait. Puis on les ouvrait et on les fermait. Je ne me souviens pas trop, à vrai dire, des objets rangés dans les petits tiroirs. En fait, je crois que c’était un garde-manger qui ne servait plus de garde-manger. Il contenait des choses hétéroclites dont on ne se servait plus. Ma mère aimait garder les vieilles choses. Au bout de l'armoire se trouvait un grand tiroir qui explosait de nourriture, surtout de friandises et entre autre de chocolat. Les barres de chocolat avaient attrapé les meilleures places, tout en haut. J'ouvrais le tiroir et les regardais avec envie. Je savais que je ne pourrai pas en manger sans recevoir préalablement l'autorisation d'un adulte. Je les regardais longtemps, enragée d'une part mais soumise aussi. Soumise à la loi du plus fort.

Juste en face du tiroir se trouvait le frigo. Mon occupation avec le frigo ressemblait à celle avec le  garde-manger. J'ouvrais la porte puis je la fermais. Puis je l'ouvrais et je la fermais. Sur les étagères du frigo je découvrais quotidiennement les restes des plats de la veille ou de ce midi, des bouteilles, chacune avec son odeur particulière, de vin, de jus de fruit, de lait. et puis aussi des légumes et quelques condiments et sauces. Régulièrement, maman confectionnait des desserts au chocolat. Elle faisait bouillir du lait dont l'odeur m’était insupportable. Elle versait le liquide chocolaté dans des mazagrans qui allaient ensuite refroidir au frigo sous mon œil attentif. Un autre jour, une des bouteilles m’intrigua, le liquide était jaunâtre et l'odeur plutôt acide. J'en conclu qu'il s'agissait d'un jus de fruit, empoignai la bouteille et bu au goulot. Je recrachai tout de suite l’infâme boisson. Plus tard on m'apprit que c’était du jus de poireau. Très bon pour la santé, parait-il.


A côté du frigo, se trouvait la table, recouverte d'une nappe en plastique. Parfois je m'y asseyais pour dessiner ou colorier. Le motif répétitif de la nappe était la publicité Y'a bon Banania. Pendant toute mon enfance, cet homme jovial qui avait toujours l'air content et que j'appelais M. Banania, me donna des conseils sur tout. Il aimait bien quand je faisais des calques de son image et les emmenais dans ma chambre ou les mettais dans mon cartable. Comme ca, je pouvais lui parler quand je voulais, quand j’étais seule, ce qui en fait n'arrivait pas souvent puisque la bonne était toujours dans les alentours et ma sœur omniprésente une fois rentrée de l’école. Pourtant, souvent, je me sentais seule. J'avais des jours que j'appelais"camembert" qui étaient doux et calmes et des jours "saucissons" envahis par les pensées rapides, un point d'euphorie et un peu de bonheur. Quand je demandais à M. Banania ce qu'il en pensait il me dit "Reste encore un peu".



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jeudi 11 octobre 2018

Hannah et Rachel


Hannah est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Hannah a les larmes aux yeux. La mère de Hannah est très élégante dans son tailleur marron doté d'un col de fourrure. Elle se met debout devant Hannah et lui dit:
- Arrête de pleurer.
Hannah continue de pleurer. Elle se dirige vers les escaliers qui montent vers les chambres.
- Arrête de pleurer, insiste sa mère derrière elle.

Hannah court vers sa chambre. Elle s’assoit sur son lit pleurant avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Armée d'un gant de toilette mouillé, la mère de Hannah surgit dans la chambre.
- Tu vas arrêter de pleurer, lui dit-elle tout en passant le gant mouillé sur son visage, arrête immédiatement!
Les larmes continuent, devenues silencieuses.
- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je saute par la fenêtre, dit la maman de Hannah.
Hannah a un petit sursaut, une petite secousse, presque indicible. Sa mère parle encore mais elle ne l'entend plus très bien, comme si quelqu'un avait baissé le volume du son. Ses larmes coulent encore. Elle les essuie discrètement du revers de la main droite. Elle baisse le nez et regarde le plancher. Elle ressent quelque chose de bizarre, comme si la pièce commençait à disparaître, les meubles à s'effacer, les rideaux à flamber.

Entre-temps la maman de Hannah a rejoint le bord de la fenêtre. Elle s'assoit sur le radiateur, le dos à la fenêtre ouverte.
- Alors? Tu arrêtes de pleurer, dit-elle? Je vais sauter, tu vas voir.
Mais, déjà, Hannah n'entend pas sa mère. Elle voudrait bien ne plus pleurer mais c'est trop tard, trop tard pour pleurer ou pas, sourire, chanter, aimer ou pas. La maman de Hannah a soulevé légèrement ses jambes pour pivoter sur le bord de la fenêtre. Elle est face au vide. Elle se retourne alors vers l'enfant lui lançant un regard glacé et perçant tout à la fois:
- Tu vois, tu ne pleures plus.
Hannah ne répond pas. Elle ne pleure plus. Elle n'est plus là.

Rachel est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Rachel a les larmes aux yeux. La mère de Rachel est toute belle dans une robe fleurie sans manche. Elle se penche vers l'enfant et lui dit:
- Mais tu pleures , Rachel?
- Non. C'est rien maman.
- Mais si, je le vois bien, tu pleures. Pourquoi tu pleures ma chérie?

Rachel se met à pleurer avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Elle s'assoit à la table de la salle à manger et sa mère vient s’asseoir près d'elle. Elle pose sa main sur les cheveux de Rachel.
- Comment une si jolie petite fille peut-elle pleurer? Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon trésor?
- Corine a été méchante avec moi.
- Comment ça? Avec toi qui est toujours si sympa avec tes petites copines? Elle t'a dit quelque chose?
- Oui, elle m'a dit que j'avais des cheveux de négresse.
-  Mais ma chérie, tu crois pas que c'est joli des cheveux de négresse?
- Non, maman. C'est moche. Je veux avoir des cheveux lisses comme toi.

La mère prend l'enfant dans ses bras. Elle pose un gros baiser sur chacune de ses joues et aussi sur son front. Elle lui dit dans l'oreille:
- J'adore tes cheveux frisés. Je t'aime, ma petite négresse. Tu veux du gâteau?
La mère de Rachel rapporte de la cuisine un gâteau au chocolat et sort des assiettes du buffet. Elle découpe des tranches.
- On va se faire un petit goûter, dit-elle. On le mérite bien. Ta sœur a téléphoné tu sais, ça se passe bien à l’université, elle s'est faite plein d'amis. Elle m'a dit que tu lui manquais beaucoup.

Rachel baisse le nez. D'un geste grandiloquent elle essuie sa morve avec la main droite. Elle reste comme ça, le regard fixé sur sa fourchette.
- Je sais que c'est difficile pour toi, dit la maman de Rachel. Avec le temps ça va s'arranger tu verras. Moi aussi des fois je me fais du souci pour elle, je pleurniche un peu. C'est normal, tu sais. Si tu veux, on peut s'aider toi et moi et quand ta sœur te manquera tu viendras m'en parler et quand elle me manquera je viendrai te voir pour que tu me donnes un gros bisou. Tu veux bien?



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jeudi 30 août 2018

29-30-31 : les derniers jours


29 août 1976 : je suis allongée sur la plage de la Grande Motte, flanquée de ma mère qui affiche un bronzage encore plus noir que d'habitude. La station balnéaire n’est pas très fréquentée. Maman n'a pas le moral car papa est fatigué. Elle répète fébrilement "je suis inquiète, je suis inquiète".  J'ai fait un rêve qui m'a électrifiée. J'ai abandonné brusquement un projet de voyage avec des amis et rejoint la Camargue, début août, dans un sentiment d'urgence qui me submergeait totalement, me donnant à penser que le pire pouvait arriver. Je trouvais mes parents sains et saufs, heureux de me voir. L’été se terminait mais j’étais inquiète pour papa, moi aussi. Dans mon rêve, j'avais vu un cerveau déchiré par une explosion. Il ne faisait pas de doute dans mon esprit que mon père, atteint d'une maladie cardio-vasculaire depuis 1972, était en danger.

30 août 1976 : nous faisons nos bagages et remontons sur Châteauroux, ma ville natale. Papa s’est levé de mauvaise humeur et s’énerve sur tout et rien. Il parle sèchement et durement. Il est désagréable avec maman et la traite comme si elle est incapable de faire quoi que ce soit proprement. Pour couronner le tout, sur la route du retour il fait des écarts brusques et injustifiés mettant en danger d'autres véhicules et nous-même, bien entendu. Il n’est pas question de lui en faire la remarque. Maman et moi échangeons des regards apeurés . En général papa est un excellent conducteur et ne prend jamais de risques. Que signifie ce soudain changement? Cela n'a aucun sens.

31 août 1976, le matin : je dois prendre le train ce soir pour Paris. Demain je monte sur un vol pour Tel-Aviv. Je suis toute heureuse à l’idée de revoir ma sœur qui doit accoucher en novembre. Je vais passer quelques semaines avec elle, au kibboutz. Je prépare ma valise et rejoins maman à  l'atelier, la fabrique de vêtements de mes parents. Elle veut m'emmener faire des achats avant mon voyage. Après 4 semaines sur la plage  en tête à tête à discuter, lire, se raconter des histoires, manger et dormir ensemble, ma mère et moi connaissent un niveau de connivence et intimité jamais atteint. Ces vacances en Camargue nous ont enfin réunies. Dans 3 mois j'aurai 20 ans et j'ai enfin trouvé ma mère. Un vrai miracle.

31 août 1976, l’après-midi : maman m’achète une jupe avec une fermeture éclair sur tout le devant et aussi des sandales. Je suis heureuse, non pas de recevoir ces cadeaux mais de l'attention que maman me porte. A notre retour à l'atelier elle s'assoie à son bureau et téléphone à son ophtalmo. "Ma vue a changé dit-elle, d'un seul coup!" Elle obtient un rendez-vous pour le lendemain matin. L'heure de mon train s'approche. Je vais à la gare toute seule. Comment me suis-je séparée de maman? Je ne m'en souviens pas. J’étais toute excitée de partir en voyage comme une jeune fille qui n'a même pas 20 ans est en droit de l’être. J'ai du lui dire au revoir rapidement et merci pour la jupe et hop dans le train pour Paris.

31 août 1976, le soir : Débarquée à Austerlitz je roule vers Saint-Mandé chez ma grande sœur. Dans l'entrée mon beau-frère me dit: "Elle est au téléphone". Je vois ma sœur assise dans un large fauteuil, écoutant attentivement son interlocuteur, le corps un peu penché vers l'avant, le visage décomposé. Elle lève son regard vers moi. "Il va falloir que je lui dise", se dit-elle, "il va bien falloir". Mais je n’écoute pas. Je marche sur une plage ensoleillée bien loin d'ici. Maman me dit:
- Tu as bien fait.
- J'ai bien fait quoi?
- De ne pas partir avec tes amis, de venir ici.

31 août 1976, la nuit : maman est atteinte d'une très grave hémiplégie. Ma grande sœur et moi avons pris le premier train pour Châteauroux. Il n'y a pas de places assises. Je me demande ce qu'elle ressent. Elle ne me dit rien et m'adresse des petits sourires de temps en temps comme pour m'encourager à respirer quelques minutes de plus. C'est curieux, ça m'est égal, en fait, ce qu'elle ressent. Ce que je ressens aussi. J'ai envie de mourir, là, tout de suite, pour ne pas voir maman aux soins intensifs mais surtout pour ne pas voir la tête de papa. Ça non, ça je ne peux pas. Je ne suis pas capable de voir mon père malheureux.




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dimanche 19 août 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger II


Dans le coin de la pièce, près de la table à manger, se tenait la radio de papa. Je l'appelle ainsi car je  n'ai jamais vu qui que ce soit d'autre que lui en tourner les boutons. Tous les jours, à la première heure, on le voyait penché sur l'appareil, à l’écoute des premiers flashes de la matinée. Je n’étais personnellement jamais réveillée à 6h30 pour saisir cette image de lui dès l'aurore. Personne d'autre d'ailleurs ne l’était dans la maison et c’était là ses moments préférés, dans la solitude,  le silence, la concentration.

Pendant mon enfance, bien que les postes de télévision aient déjà envahi les demeures, la radio avait encore une place très importante. Je me souviens de la voix de Pierre Bellemare qui tous les jours, il me semble, emplissait la salle à manger. Des récits mystérieux, un peu noirs, parfois un peu biscornus que Bellemare dotait souvent d'une petite morale à sa façon. Ainsi, je n'oublierai jamais ce récit qui parlait d'un jeune homme charmant qui avait rencontré une jeune fille. Il allait chez elle et là, gros malentendu, il l'empoigne et veut coucher avec elle, elle non. Il lui brise le cou par mégarde en essayant de la mobiliser sur le lit. Morale de M. Bellemare, que son âme soit en paix quand même, “une jeune fille qui emmène un garçon chez elle ne sait-elle pas à quoi s'attendre?" Oui mais là oh Pierrot, une nuque brisée c'est pas la punition automatique pour les demoiselles qui disent "non". Enfin je dis ça comme ça ... Et puis j'oublie qu'on est au début des années 70.

La radio était le domaine de mon père, le placard celui de ma mère. Il n'y a pas de mots pour décrire le placard de maman mais j’écrirai quand même cette phrase par souci de réalisme: c’était un vrai bordel. Un incroyable, inextricable bordel. Seule maman s'y retrouvait parmi des papiers datant de la 2ème guerre mondiale, des lettres de la semaine dernière, des photos, des bibelots cassés, des bouteilles diverses dont une énorme de whisky, des objets divers sans aucun usage, des petits vases, des bijoux, de l'argent. Toute sa vie elle y a engrangé tout et n'importe quoi  sans jamais y faire le moindre ménage. J'ai moi-même hérité de cette manie du fourre-tout. J'ai tendance à choisir un tiroir et à m'en servir de la même manière, y accumulant des choses diverses. En général je nettoie ce tiroir une fois l'an.

Autre personnage de la salle à manger, le buffet, ou maman gardait ses beaux services à thé venus de Chine. J'ouvrais les portes du buffet et caressais les tasses fragiles, certaines transparentes, même. J'aimais beaucoup mettre mes doigts dans la salière et me passer le sel sur la langue. De mes petites mains je touchais chaque théière, chaque soucoupe, chaque assiette. Je ne les sortais jamais du buffet par peur de les casser et d'avoir à affronter les yeux de maman. Maman ne crierait pas, elle ne criait jamais. Elle ne me gronderait pas, elle ne me grondait jamais. Elle ne dirait pas un mot, me regarderait sans bouger les traits de son visage, et ce serait comme si je n'existais plus.

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