jeudi 14 avril 2016

La rue Ledru-Rollin - La famille Jacquin




La maison de la famille Jacquin  se trouvait en face de l'atelier dans la rue Ledru-Rollin. Anne et moi qui avions partagé pendant trois ans les bancs de la maternelle aux Capucins, puis de l’école primaire rue Paul Louis-Courrier, avions rejoint ensemble le programme bilingue qui se déplaçait chaque année dans un autre établissement; d'abord  le lycée de jeunes filles, ensuite le lycée de garçons. En 7e, je continuais le programme à l’école internationale de St Maur mais sans Anne. De ce jour nous fumes séparées. Quand nous partagions la même classe j'allais souvent chez elle, vue la proximité de l'atelier et elle faisait partie de ces rares personnes avec qui je jouais dans les cabines ou dans la cour.

Quand Anne m'emmenait chez elle nous franchissions d'abord une grande porte d'entrée qui donnait sur une cour intérieure où les parents d'Anne garaient leur voiture. Au rez-de-chaussée nous étions accueillies par une atmosphère sombre et feutrée. Encombré de larges meubles en marqueterie, de fauteuils tapissés de pourpre, le salon dégageait une atmosphère lourde et austère, un sentiment renforcé par les tableaux sombres, les draperies ternes et une lumière parcimonieuse. Dans la salle à manger une grande table en bois massif, inamovible, avait conquis tout l'espace.  Je ne me sentais guère à l'aise dans ces pièces où tout semblait figé. Je levais les yeux vers Anne; elle avait la mine sérieuse et son air de "ça rigole pas" que je lui connaissais bien.

Quand le frère de maman, Srul Karpman, a réapparu en 1960 après 15 ans d'internement en Sibérie, alors que maman le pensait mort pendant la Shoah comme les autres (9 frères et sœurs avec leur conjoint et leur enfants), Anne était déjà mon amie. J'avais 3 ans et demi quand le retour de Srul a réveillé tous les traumatismes de la Shoah dans notre maison. Dans la cour de la maternelle Anne s'asseyait par terre avec moi et avec les mains nous déblayons vigoureusement le sable. Quand nous avions atteint un peu de profondeur nous ramassions des choses; des feuilles, des petits bâtons, des fleurs. Alors je les recouvrais de sable juste avant que la cloche sonne et j'étais heureuse. Anne qui, déjà, aimait que les choses soient à leur place l’était aussi.  Infatigable, je reproduisais ce jeu des centaines de fois pendant une longue période de temps après le retour de Srul. Et puis un jour j'ai choisi un autre jeu qui consistait à marcher sur les racines des arbres.

Anne m’accueillait dans sa cuisine moderne et rutilante aux multiples placards et tiroirs pleins de gadgets électriques. Un énorme congélateur trônait dans un couloir et dissimulait d'affreuses carcasses, du gibier, comme Anne l'appelait. Ces grands morceaux de viande me faisaient peur et me donnaient la nausée. Pendant mes visites, je vivais dans l'effroi que la bonne ouvre le congélateur et en ressorte un cadavre animal quelconque. Anne se moquait de moi. "Ton père ne chasse pas?" demandait-elle.

En fait Anne n’était pas vraiment mon style. Elle était rigide, intransigeante, ténébreuse, parfois introvertie, parfois méchante, mais parfois douce aussi. Très brune au regard noir perçant, les lèvres minces, elle était plutôt le portrait de ma mère. Sa grande maison bourgeoise juste en face de l'atelier n’était pas non plus mon style. Plus tard quand je lus "L'invitation au voyage" de Baudelaire je me remémorai le salon de la famille Jacquin qui dans le passé, pourtant, m’était apparu sombre et étouffant.

, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.






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dimanche 3 janvier 2016

L'atelier - Le jardin, la cave et le grenier


Lorsqu'on dépassait la salle de coupe sur la gauche, le couloir qui longeait les cabines aboutissait à une porte. Elle donnait sur le jardin où peut-être serait-il plus honnête d'appeler cet espace, une cour. J'emmenais parfois une amie à l'atelier et nous y jouions ensemble. Nos jeux se limitaient à la marelle ou sauter à la corde. Je n'aimais pas ce minable jardin. Je ne sais pas pourquoi mais c'était justement dans le seul endroit  de la fabrique à ciel ouvert que je me sentais comme emprisonnée et étouffée. Le grand mur de brique nous enfermait et désignait la limite de l'atelier.

Aucune plante, à mon souvenir, n'a jamais poussé sur les deux petites parcelles de terre qui se situaient sur la gauche quand on dépassait la porte de sortie et que l'on descendait les escaliers. Ceci dit, il n'est pas impossible que ma mémoire soit infidèle. C’était là, sur la parcelle de gauche, que mon père, devenu pour l'occurrence fossoyeur, enterrait les chats. Nous avons toujours eu des chats à la maison et comme ils gambadaient sur les toits, la nuit, ils ne vivaient que quelques années. Fidèle, j'étais toujours présente à cette occasion funèbre. Une fois que c’était fini j’essayais de reproduire dans mon esprit la forme du chat couché sous terre. Cela me faisait du bien que papa soit là.

Derrière la petite parcelle où les chats étaient enterrés, se trouvait un tunnel sombre et couvert de toiles d’araignées qui donnait sur la cave. J'ai tenté plusieurs fois d'en franchir l'entrée; je n'ai jamais pu avancer plus de trois pas, saisie par un effroi incommensurable.  On pouvait aussi accéder à la cave par une porte située dans le couloir d'entrée juste avant le grand escalier. Je n'ai jamais su quel était le contenu de la cave ni ce que papa allait y faire de temps en temps. Je ne lui ai jamais demandé ni à lui, ni à maman.

Au bout de la cour se trouvait une porte en bas et une fenêtre en haut (voir photo) . La fenêtre appartenait à une petite pièce qui était la continuation de la salle de coupe. Il s'y trouvait également une table de coupe.  Quand je jouais dans la cour, l'homme qui était debout devant cette table me regardait et me faisait des signes avec la main. Je ne me souviens plus qui il était. Le souvenir de son visage a disparu. C'était sans doute mon père qui s'exprimait peu en général . La porte du bas reste un mystère. Je n'ai jamais su où elle menait et je n'ai jamais essayé de l'ouvrir. Peut-être s'agissait-il d'une salle où mes parents stockaient des vêtements. Il y en avait d'autres dans la fabrique, notamment une près du hall.

Les plus troublantes étaient celle du deuxième étage où se trouvait un grand grenier et deux salles pour le stockage des peaux de moutons. Je ne m'aventurais guère au delà de la salle des mécaniciennes au premier mais il m'est arrivé de pénétrer dans ces pièces où s'amoncelaient les peaux de moutons . Bien au delà du système olfactif, leur odeur asphyxiait la bouche et les yeux. Le carrelage blanc, les murs lisses sans fenêtre, une sensation claustrophobique aiguë, je frissonnai deux fois et dans ma fuite poussai la porte de l'immense grenier.

Celui-ci se trouvait au dessus de la salle des mécaniciennes. Je n'ai jamais reçu la consigne précise de ne pas pénétrer dans le grenier mais je savais que maman frémissait au seul nom de cet endroit. Ses yeux devenaient plus noirs encore et ses lèvres plus fines et serrées. L'endroit était abandonné, délabré et vide à l'exception d'un gros crochet suspendu au milieu du plafond. Je pris mes jambes à mon cou.

Le cœur battant je dévalai les deux étages et me précipitai vers le bureau où ma mère me jugea bien pâle et fatiguée. Je ne lui dis rien de mon excursion au grenier. Bien qu'elle ait eu l'air préoccupée par ma mauvaise mine pendant un moment, elle reprit ses occupations et ne m'adressa plus la parole. Muette et invisible, je griffonnai quelques lignes assise en face d'elle, me versai un verre d'eau et après une heure décampai sans dire au revoir. Dans le couloir je passai devant la porte de la cave, toujours aussi menaçante, je dépassai l'escalier et les toilettes. Je jetai un coup d’œil dans le hall: personne. Je longeai les cabines, tapai en passant sur une porte ou deux, marmonnai rudement quelques mots aux prisonniers. Aujourd’hui non plus je n’étais pas d'humeur à être aimable. Pour qui se prenaient-ils ces malfrats?

Arrivée à la salle de coupe je restai devant la porte sans entrer. Je voyais papa courbé contre la table de coupe. Il senti mon regard sur lui et releva la tête. Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit. Debout devant moi, sans qu'un pli de son visage ne bouge, sans un mot, il avait enlevé ses lunettes et les nettoyait avec un chiffon. Il ne leva pas les yeux un seul instant. Je respirais les spirales de fumée qui s’échappaient de son visage, j'ouvrais bien ma gorge,  mes bronches, jusqu’à mes bronchioles pour que toutes les volutes soient absorbées et qu'aucune ne soit perdue et que tout soit dit et compris. Il rentra dans la salle de coupe et moi derrière lui. J'avais quinze ans, de grands cheveux longs et ondulés. Près de papa je me sentais mieux, moins différente des autres élèves au lycée, moins inadaptée, moins dure envers moi-même.

Malgré ses silences monumentaux, je savais qu'il m'aimait d'un amour lumineux, inéluctable et inconditionnel.  Pour ressentir cet amour là il fallait faire un effort, un gros effort. Il fallait trouver un endroit reclus, obscur, détaché de toute activité humaine. Il fallait se concentrer et graduellement ne plus penser à rien. Alors je pouvais entendre ce qui se passait dans mon cœur. Dans le noir, dans l'immense solitude ainsi obtenue, tout devenait clair: j’étais une enfant aimée. Je l'ai toujours été.




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mardi 29 décembre 2015

L'atelier - La salle des mécaniciennes


Toute petite, je grimpais consciencieusement l'imposant escalier de pierre qui menait au premier étage pour aller retrouver un monde effervescent: la salle des mécaniciennes. Ces souvenirs datent du temps où ma tête arrivait tout juste au bord de la table de la machine à coudre. Je connaissais la plupart des employées depuis toujours. Elle faisaient partie de mon quotidien sans y prendre toutefois une trop grande importance vu que j'avais compris qu'elles travaillaient pour mes parents et avaient une vie personnelle loin de l'atelier qui comprenait un mari, des enfants et un poste de télévision.

Je me sentais toujours à l'aise près de ces femmes; elles étaient environ 8 ou 10, peut-être même plus. En entrant je courrais toujours vers la dame des boutons. Elle était plus âgée que les autres et avait beaucoup de patience. Je restais longtemps à jouer avec les boutons de taille, de forme et de couleur différentes. J'imaginais des jeux, des décorations, des routes, des maisons. Les possibilités étaient sans fin. Je regardais aussi comment elle cousait les boutons un à un, sans relâche, avec sur son visage un sourire doux et fatigué.

Parfois une mécanicienne m'appelait et me posait des questions sur l’école, sur ce que j'aimais, par exemple quels animaux, quelles fleurs, quels arbres. J’étais enchantée de cet intérêt et me collais contre elle comme un chat à sa maîtresse. C'est tout juste si on ne m'entendait pas ronronner. Je la regardais travailler, lui demandais comment elle assemblait les pièces du vêtement et toujours elle me faisait une démonstration montant les pièces méthodiquement.

Je ne restais pas toujours debout contre la chaise des mécaniciennes. Souvent je m'asseyais sous les machines et m'occupais à plier des bouts de tissus ou à jouer aux billes avec des boutons. Le dos contre les pieds de la table j’écoutais. J’écoutais le ronflement sporadique des machines. J’écoutais  les conversations animées ou s'échangeaient des histoires, des blagues et aussi quelques taquineries. J’écoutais la circulation dans la rue Ledru Rollin. J’écoutais aussi le silence.

Ce silence commençait par un sursaut des machines à coudre. Tels des chevaux bondissant devant un obstacle imprévu, les bruits des machines cessaient une seconde ou deux pour repartir plus furieux encore. Toutes les mécaniciennes se taisaient d'un commun accord. Pas un mot, pas un souffle. Oui, c’était cela. Je ne les entendais plus respirer. Alors moi aussi je cessais mes jeux sous la table,  m'immobilisais et attendais. J'avais reconnu ses chaussures, son pantalon et sa blouse grise qui flottait autour de ses jambes. Mais surtout, j'avais humé l'odeur de la cigarette. Silencieux, il se dirigeait vers les machines.

Mon cœur battait très fort. En temps normal je me serais précipitée vers lui, je l'aurais serrée dans mes bras. Je demeurais sous la table, paralysée. Je l'entendais parler aux mécaniciennes. Il demandait à chacune, tour à tour, alors qu'il les regardait travailler si elles avaient un problème avec un vêtement particulier, une coupe, un patron. Il parlait calmement, gentiment. Il prenait son temps passant de l'une à l'autre. Puis il s'en allait, laissant sur son sillage des relents de fumée.

Plus personne dans la salle ne se souvenait de ma présence. De nouveau le silence. Les ronflements de la machine à coudre. Les femmes sont au travail. Je ne les vois pas pour la plupart mais j'imagine que leurs yeux sont braqués devant elles. Deux minutes plus tard j'entends le premier gloussement. Il est tout petit, tout léger, comme s'il voulait s'excuser d'avoir soudain explosé. Puis vient un petit fou-rire, un carillon suivi d'une avalanche. Elles sont toutes là penchées sur leur machine à rire de tout leur soûl. J'entends une des femmes crier à une autre des mots que je ne comprends pas. L'autre est offensée mais les mécaniciennes trouvent cela très drôle et rient de plus belle.

Je sors de dessous la table. Elles m'avaient oubliée. Certaines me regardent d'un air surpris et gêné. Je sais bien qu'elles se demandent si j'ai tout entendu. Oui j'ai tout entendu mais je fais comme si je n'avais pas compris. C'est plus simple comme ça. Je serre les boutons dans ma main. Je les serre encore en sortant de la salle. "Elles se lancent juste des blagues" me dis-je. En bas de l'escalier je tombe sur papa qui sort des toilettes. Il allume une cigarette. Alors "Kocale, où tu étais? ". "Nulle part" lui dis-je. Je m'assieds sur la première marche, le regarde et lui dis:

-  Je crois que je vais aller jouer dans les cabines.
-  C'est bien, ma chérie.
-   Aujourd'hui ils sont punis.
-  Qui ça?
-  Les prisonniers. Qui d'autre?
-  Qu'est-ce qu'ils ont fait les pauvres?
-  Ils ont fait les yeux d'eau à une dame.
-  Les yeux d'eau?
-  Ben oui.
-  Comment ils ont fait les yeux d'eau?
-  Je sais pas. Mais la dame ça l'a fait rougir.
-  Les yeux doux, tu veux dire.
-  Oui, c'est ça.
-  Au fait tu faisais quoi sous les machines?




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dimanche 8 novembre 2015

L'atelier - La salle de coupe



Lorsqu'on avait  dépassé le hall, pris sur la gauche le long des cabines, on continuait tout droit jusqu'au bout du couloir et une porte sur la gauche donnait sur la salle de coupe. C’était l'antre de mon père, ou  plutôt le ventre, la baleine, le vaisseau qui le contenait durant toutes ces années où il travaillait à l'atelier bien qu'il ait eu d'autres occupations dans différentes pièces et recoins. La pièce comprenait une table de coupe, des modèles accrochés au mur, des rouleaux de tissus au bout de la table et des peaux éparpillées sur des tréteaux un peu partout. Une forte odeur de cuir régnait dans cet espace enfumé par les cigarettes. Le cuir, les gauloises, en résumé, l'odeur de mon père.

La table de coupe était à mes yeux d'enfant tout à fait gigantesque. Papa me soulevait et me mettait sur la table du haut de laquelle je le regardais travailler. Il avait déposé une peau sur la table, y avait apposé les premières pièces d'un modèle et réfléchissait sur la façon de tirer avantage de sa surface. Papa était devenu avec les années un très bon joueur d’échec et cette disposition naturelle à la réflexion et la vision stratégique l'aidait également à accomplir cette tâche. Une fois les pièces en place, satisfait et même empli de jubilation, il attaquait la coupe du vêtement avec dextérité.

Plus tard, à l'adolescence, papa m'apprit à placer les pièces d'un patron sur une  peau et à couper. Ces quelques séances d'apprentissage n’étaient pas suffisantes pour que je puisse être capable de couper un vêtement, ce qui demandait beaucoup d’expérience et de savoir-faire, mais papa voulait que je sache au moins tenir le rasoir au bon angle. Il mettait sa main sur la mienne et dirigeait le mouvement du couteau. Je transpirais un peu mais tenais bon. Je tachais de dissimuler mon peu de motivation concernant cette activité car je comprenais bien que papa cherchait, à travers cet apprentissage, à me dire quelque chose.

Parfois papa était affairé à créer un patron. Cela lui demandait une concentration énorme. Très tenace, il réussissait  au bout de quelques heures à produire son oeuvre. Sinon c’était la crise de nerfs où il balançait tout sur son passage et courait se réfugier quelque part pour fumer et réfléchir. C’était à ces occasions que parfois, comme deux oiseaux en hiver réfugiés sous des feuillages, nous nous rencontrions par hasard, dans une des cabines par exemple. Je savais bien alors qu'il ne fallait pas lui parler car les oiseaux ne parlent pas et encore moins les oiseaux blessés.

Somme toute, je n'entrais pas souvent dans la salle de coupe pour la simple raison que mon père y était très rarement seul. Il était  toujours flanqué d'un apprenti qui était remplacé régulièrement. Autant j'aimais la compagnie des mécaniciennes qui travaillaient au premier étage, autant les apprentis coupeurs me déplaisaient profondément . Aucun ne m'a jamais inspiré confiance et je ne leur adressais pas la parole.

Lorsqu'il se trouvait en compagnie d'un apprenti, papa se métamorphosait et devenait calme et patient. C’était à vrai dire insoutenable à voir et c'est peut-être la raison pour laquelle la salle de coupe ne fut jamais pour moi un lieu privilégié. Papa prenait cet apprentissage au sérieux et tachait de ne pas apeurer ce jeune homme fragile et pas toujours particulièrement futé que le destin lui avait confié.

Sans doute, dans un lointain passé, quelqu'un avait initié mon père au métier de coupeur. S'il s’était donné le mal de parler de son passé à ses enfants au lieu de communiquer uniquement par télépathie, je saurais peut-être l’identité de cette personne. Pourtant je savais qu'avant d’être coupeur papa avait travaillé dans un atelier à Varsovie, où il confectionnait des tiges de chaussures. Il avait 9 ans et c’était son grand frère, Aaron David, son mentor officiel dans toutes les choses de la vie, qui l'avait aidé à faire ses premiers pas dans le monde du travail. Aaron David fut plus tard assassiné par les Nazis avec sa femme et ses enfants. La grande sœur de papa, Masha, elle aussi trouva la mort avec sa famille. Les parents de papa ont également disparu, happés par leurs bourreaux. Une sœur, Madeleine, et un frère, Sender ont survécu.

Aucune photographie de ma grand-mère et de mon grand-père n'a pu être sauvegardée. Mes grand-parents n'ont pas et n’auront jamais de visage. J'ai 59 ans et je suis grand-mère de 4 petits-enfants. Je me photographie avec eux de façon régulière, laissant le plus de traces possibles sur facebook notamment, pour qu'ils se souviennent un jour de mon visage, de mon rire, de mes cheveux, pour que rien ne constitue un obstacle à la mémoire, pour qu'ils ne connaissent pas ce trou noir et insondable qui, immuable,  rugit en moi.

Pendant de nombreuses années, mon frère, mon aîné de 19 ans, avait travaillé avec papa à la coupe. J’étais enfant alors et je considérais sa présence comme une chose qui allait de soi. Pour moi, papa et mon frère étaient la même personne et je le considérais comme l'ombre de papa qui le suivait partout, qui avait les mêmes sentiments que lui et les mêmes envies et soucis. Il ne m'est jamais venu à l'esprit qu'il puisse avoir sa propre identité. D'ailleurs je le voyais peu et ne le connaissais guère. Il partit en Israël avec sa famille alors que j'avais 11 ans.

Quand il revint je commençai ma terminale.  J'avais honte de dire la vérité à mon frère: je ne me souvenais pas de lui du tout. Tous mes souvenirs le concernant avaient été effacés sans que j'aie jamais donné mon accord à cette destruction de données.  L'année de son retour d’Israël, j'avais 17 ans et il m'emmena plusieurs fois voir des matchs de football au stade de la Berrichonne. Je tachais de dissimuler mon peu d'enthousiasme pour ce sport car je comprenais bien qu'il cherchait, à travers cet apprentissage, à compenser l'absence et le silence qui avaient été notre lot par le passé.


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dimanche 1 novembre 2015

L'atelier - les cabines


Le hall tenait lieu de gymnase au 19e siècle. Il était entouré de cabines que les officiers utilisaient avant et après leur séance d'escrime. Je ne saurais dire exactement quel était le nombre de cabines. Il me semble environ 15, peut-être plus. Mes parents utilisaient ces cabines pour entreposer des vêtements. Je passais dès mon plus jeune âge, un temps illimité à y jouer.

Quand j'étais petite mes jeux reproduisaient plus ou moins les événements qui  avaient eu lieu au siècle précèdent. Une petite fenêtre à côté de la porte servait alors à distribuer le savon ou une serviette aux officiers. Je trouvais au bureau des étiquettes et autres fournitures et armée de ces trésors je m'imaginais distribuer aux officiers des produits de nécessité pour leur bref séjour dans la cabine. Je passais d'une cabine à l'autre. Il m'arrivait souvent d'imaginer une cabine libre, d'y pénétrer et de rester rêvasser longtemps sous l'odeur des vêtements de cuir. Souvent il me suffisait de prendre place sous les vestes et blousons pour ressentir un grand apaisement. Seule la voix de maman qui fermait l'atelier à la fin de la journée me sortait de ma torpeur. 

A un moment donné je commençai à écrire des mots sur les étiquettes que je faisais passer aux escrimeurs.  "Bonjour","Bonne journée", "A demain" et ainsi de suite. J'ajoutais peu à peu  des noms. "Bonsoir Etienne", "Vous allez bien Eugène?" Quand j'eus environ 7 ans, une grande transformation affecta le monde des cabines. Les officiers affairés à faire leur toilette devinrent des prisonniers, le système des cabines une prison et moi la geôlière. Les possibilités devinrent insondables. J'avais à ma merci une quinzaine de prisonniers qui attendaient avec angoisse ou avec bonheur que je veuille bien ouvrir la petite fenêtre et leur glisser un repas, des articles de toilette, un livre, du courrier etc. 

Vu que j'avais des heures devant moi entre mon retour du lycée et la fin de journée de travail de mes parents, j'avais tout le temps d'élaborer des douzaines de scénarios qui comportaient bien des aventures, en général centrées sur les relations des prisonniers avec le monde extérieur. Celles-ci étaient dévoilées par les lettres qu'ils recevaient de leurs proches et que je leur distribuais. Chaque prisonnier vivait dans son univers, parfois heureux d'une bonne nouvelle et parfois désespéré. Je me hâtais de les consoler ou de les encourager.

Les années passaient et j'aimais les occupants des cabines d'un amour maternel, bon enfant, un amour démesuré et éternel. Il m'arrivait comme dans le passé de trouver une cellule vide et de m'asseoir entre les vêtements entreposés et de m'imaginer moi-même cloîtrée et dépourvue de toute liberté. J'aimais cet endroit sombre loin de tous les bruits. De temps en temps, en ouvrant la porte d'une cabine, il m'arrivait de tomber sur papa qui était assis et ne faisait rien. Alors moi aussi je m'asseyais à côté de lui et je ne faisais rien et je ne disais rien et sans se regarder nous restions ensemble dans la mi-obscurité. Cela durait une minute ou deux et il se levait sans rien dire et s'en allait.

Un jour, alors que j'avais 15 ans je traversai le couloir d'entrée de la fabrique, arrivée au hall je bifurquai à gauche vers les cabines et ouvris la porte de la première cabine, puis la deuxième, la troisième, de toutes les cabines une à une. La veille, mes prisonniers avaient tous reçu une lettre de la geôlière. C'était une lettre d'adieu. Je leur annonçai que le lendemain ils seraient tous libérés. J'ajoutais à la fin de ma lettre cet extrait d'un poème d'Aragon: "Qui peut dire où la mémoire commence, Qui peut dire où le temps présent finit ". 

Papa me trouva plus tard assise sur le bas du grand escalier. J'aurais bien voulu lui demander de s'asseoir à côté de moi et j'aurais bien voulu pleurer sur son épaule, mais il passa près de moi comme si je n'étais pas là. Puis, miraculeusement,  j'entendis ses pas revenir et il mit sa main sur la mienne. Ses lèvres ne souriaient pas mais ses yeux d'un bleu presque transparent étaient posés sur moi. Son regard était là pour moi, juste pour un instant. Papa, papa, papa, papa. Parfois le géant sortait de son ombre, de sa tristesse et de ses souvenirs. Mais pour si peu de temps. Il fallait être attentif, aux aguets, toujours sur le qui-vive, pour saisir un moment furtif de complicité , tel un personnage du film muet il savait exprimer toute l’humanité et tout l'amour du monde. 


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mercredi 28 octobre 2015

L'atelier - Le hall


Quand on entrait dans la fabrique, on allait tout droit et traversait un long et grand passage ou s'entassaient quelques rouleaux de tissu. On dépassait l'escalier sur la gauche ainsi que les toilettes et l'on arrivait au hall. Cette énorme salle était en général occupée par papa mais aussi par maman, qui s'affairait à y faire des colis entre deux bordereaux. Le bâtiment abritait autrefois, au XIXe siècle, la première salle d'armes de Châteauroux et le hall servait de gymnase pour les officiers.

Mes premiers souvenirs de cette salle sont les séances de pesée que maman me faisait subir sur la balance qui servait à l'ordinaire à peser les colis. Je me juchais dessus, ravie de faire un peu d'acrobatie et attendais que sortent de la bouche de ma mère les mots si redoutés: "elle fait toujours 17 kilos". Un de mes buts à l’époque était de dépasser les 20 kilos et de ne plus pouvoir utiliser la balance de l'atelier. Mais les 20 kilos tardaient à s’accumuler et même à l' âge de 6 ans, j'en étais loin. C’était malgré tout une grande cérémonie qui me faisait chaud au cœur car j’étais au centre du drame qui se poursuivait le long de ces années, intitulé "pourquoi la petite ne grossit pas".

Plus tard, je découvris toute seule la raison de ma maigreur; j’étais intolérante au lactose ce qui expliquait pourquoi je vomissais tous les matins les bols de chicorée de ma mère  me faisait ingurgiter. Ensuite, l’œsophage et l'estomac écorchés par les vomissements quotidiens que l'on finit par mettre sur le compte de la nervosité, je n'avais plus d’appétit.

Une fois les vêtements fabriqués et les commandes remplies, il fallait faire le colis pour le client. Pour une raison qui ne s'explique pas, malgré une quinzaine d’employés à son service, c’était ma mère qui faisait les colis. Elle se vantait d’être une vraie championne et d’être capable de ficeler un colis de 80 kilos. Maman m'apprit la technique pour faire les colis et il m'arrivait souvent d'en faire quelques uns après le lycée.

A vrai dire j'y avais pris goût, apparemment pour la même raison que ma mère. C’était un travail physique et l’adrénaline ne tardait pas à se pointer. Quand on avait terminé 5 à 6 colis, on faisait une pause, en sueur, les yeux luisants, un peu hilare, et on ressentait un bonheur bizarre, le bonheur de la tâche bien faite, le bonheur du labeur.

C'est dans le hall que mes parents faisaient les essayages des clients qui voulaient du sur mesure.  Quelques particuliers préféraient commander des vêtements de cuir exactement à leur taille. Parfois il s'agissait de personnes fortes mais pas toujours. Maman était très performante en ce qui concernait la communication avec les clients. Toujours souriante, elle les charmait de son regard noir et envoûtant, de sa bouche vermeille et sa voix douce. Papa présentait également bien de sa personne, très bel homme aux yeux bleu clair et au visage ciselé. Il n’était cependant pas toujours aimable et pouvait manquer de patience.

Une fois maman se mit en grogne car il avait fait des remontrances à une cliente. La pauvre était venue à deux essayages différents portant deux soutien-gorges différents. Résultat de l'affaire, au deuxième essayage le vêtement n’était plus à sa place au niveau de la poitrine.  Je trouvais cela très drôle mais maman était furieuse que papa en ait fait la remarque à la cliente qui s’était bien évidemment vexée.

Les disputes de mes parents résonnaient souvent dans le hall. Personne ne s'en offusquait et cela faisait partie du bruit de fond. Ils pouvaient aussi se raconter des blagues ou discuter du travail des représentants, des hommes qu'ils respectaient tous et avec qui ils maintenaient des rapports amicaux. Nous allions régulièrement leur rendre visite, en général dans des petites villes ou des villages. La rencontre était très conviviale; après que nos hôtes aient versé à mes parents leur meilleur vin, j’étais présentée aux enfants de la maison et nous partions jouer dans la cour ou sur la place du village.

Un seul représentant venait à la maison régulièrement, c’était monsieur Paquet. Mes parents et lui s'entendaient parfaitement. Il venait de loin et restait dormir chez nous. Je l'aimais beaucoup et il m'inspirait particulièrement confiance. Dans un grand élan de témérité, je décidai un jour de lui montrer mes poèmes que j’écrivais depuis l'âge  de 13 ans. Je ne les avais jamais montrés à qui que se soit. Il m'encouragea sur le champ à continuer d’écrire.

Merveilleux M. Paquet dont la bonne humeur et la grâce remplissaient la maison au 50 avenue de Verdun, à Châteauroux dans l'Indre, où ma mère avait trouvé refuge pendant la guerre et avait survécu avec ses deux enfants. Les yeux de ma mère s'illuminaient plus encore et mon père souriait paisiblement, ce qui n’était pas coutume vu qu'il abordait en général un visage glacé et triste.



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jeudi 22 octobre 2015

L'atelier - Le bureau



Mes premiers souvenirs de l'atelier, au 53 bis rue Ledru-Rollin, à Châteauroux, sont bien flous, même inexistants. Pourtant j'ai vécu depuis toujours dans cet antre qui faisait partie intégrale de ma vie dès le départ. A la sortie de l’école, je n'allais pas à la maison mais bien à l'atelier, là ou mes parents dirigeaient leur fabrique de vêtements.  Au début je trouvais l'atelier immense, insondable. Il est vrai que dans le hall qui fut dans le passé un gymnase pour des escrimeurs,  les plafonds perçaient deux étages,

Mes parents avaient acheté l'atelier après la guerre, quand papa fut rapatrié du Stalag ou il avait été prisonnier pendant 5 ans. Ils n'avaient pas d'argent mais le propriétaire leur avait permis d’étaler les paiements sur une longue période. Au lendemain de la guerre ils fabriquaient  des gabardines qui s'arrachaient sur les marchés, puis des uniformes, des vêtements pour la chasse et la pèche et finalement des vêtements de cuir; l'affaire prospérait d’année en année.

Historique du monument:
http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre/Communes/Ch%C3%A2teauroux/n/Contenus/Articles/2015/08/20/La-premiere-salle-d-armes-rue-Ledru-Rollin-2436123

Quand on entrait par la porte principale on avait à gauche le bureau. C’était le territoire de maman. Elle s'occupait de tout le travail administratif, flanquée d'une secrétaire pour la correspondance. Le bureau comportait deux pièces, celle ou on entrait d'abord avec au fond une longue table derrière laquelle la secrétaire tapait ses lettres, sur le côté des vêtements accrochés, et un miroir sur le mur prés de la table. Cette pièce donnait sur la rue Ledru-Rollin.

Une autre pièce y était adjacente; le bureau de ma mère était placé dans un décor sobre sur fond d'étagères pleines de dossiers. Devant le bureau se trouvait une table avec une chaise qui faisait face à ma mère. C'est là ou à l'âge de la maternelle je dessinais des maisons et des bateaux, puis j'y faisais mes devoirs, j’écrivais des lettres, des poèmes. De temps en temps je levais la tête et contemplais ma mère qui s’affairait à ses dossiers ou parlait avec jovialité au téléphone. Un jour en 1976, je l’écoutais parler à son oculiste. Elle disait que sa vue avait changé. Le médecin lui donna rendez-vous pour le lendemain, mais le lendemain c’était trop tard: ma mère fit une grave hémiplégie le soir même.

A côté du bureau de maman ce trouvait un genre de cagibis ou le coffre-fort, énorme,  régnait silencieusement. Seuls mes parents et mon frère en connaissaient la combinaison. En 1972 mon père tomba malade et fut hospitalisé pour une très longue période, Mon frère vivait  à l’époque en Israël. Mes parents me convoquèrent dans la chambre d’hôpital de papa et m’annoncèrent qu'ils avaient décidé de me divulguer la combinaison du coffre car dans la nouvelle situation seule maman y avait accès.  J’étais très fière de la confiance que mes parents m'octroyaient. J'avais alors 16 ans et demi. Je n'ai jamais oublié la combinaison.

Le bureau était un endroit agréable ou je pouvais rester des heures entières après l’école. De temps en temps mon père y faisait une apparition, souvent accompagné de clients qui voulaient acheter du sur-mesure. Un jour en revenant du lycée je trouvais mon père assis dans la première pièce du bureau sous les tringles des vêtements de cuir.  Je ne vis pas tout de suite qu'il pleurait car je fus d'abord saisie par le bruit de ses sanglots si amers et brutaux. Ni maman, ni la secrétaire n’étaient présentes. Il me regarda mais ne bougea pas. J'avais l'habitude.

Parfois j'entrais dans une pièce, que ce soit à la maison ou à l'atelier, tout naturellement, comme d'habitude, et j'y trouvais un de mes parents en larmes. Ils regardaient devant eux d'une façon presque surréelle, comme si soudain des fantômes étaient venus à leur rencontre. Je me suis souvent demandée qu'elle était la combinaison secrète pour soigner les larmes de mes parents. Pourquoi étais-je si démunie? Ce jour-la papa ne put pas me parler. Il fit un geste de la main que j’interprétai par "c'est comme ça ma chérie, ça va passer".



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