lundi 13 juillet 2020

50 av. de Verdun: la chambre des parents


Petite, je dormais dans la chambre de mes parents au premier étage, dans un lit en bois à barreaux. Je me souviens de ma couette rose au toucher rassurant et doux et aussi d'un petit tableau qui représentait Bambi, accroché au mur. C’était un cadeau de ma grande sœur Mali pour mes deux ans. Le jour où la chatte décida de mettre bas sur mon lit, je fus apeurée par les bébêtes qui grouillaient sur son ventre. Elles étaient plus grosses que les souris que je connaissais au rez de chaussée, en bas de l'escalier. 

Apparemment, j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait mais la tache rouge étalée sur mon couvre-lit ne me disait rien qui vaille. Je sautai en vitesse sur le lit de mes parents et hurlai de tout mon soûl jusqu’à ce que la bonne apparaisse et me rassure. Elle m'expliqua que la chatte venait de faire des petits et qu'il valait mieux ne pas la déranger pour le moment. On extirperait plus tard mon couvre-lit de dessous l'animal. C'est le lendemain, en fait, que ma couette rose disparut après trois ans de bons services.

La fenêtre de la chambre donnait sur le toit de la véranda et le petit jardin. La chatte et ses chatons qui avaient grandi depuis, aimaient se frotter contre la balustrade et profiter du soleil. Je m'amusais avec eux en été après l’école et leur faisais la conversation. Un jour un couple de chat siamois me laboura l’intérieur de la main et j'en garde encore les cicatrices aujourd'hui; deux petites taches blanches. Je passais beaucoup de temps près de la fenêtre, à côté du lit de maman.  J'aimais jouer seule, souvent sans jouet. 

Cet endroit me rassurait. Je m’asseyais sur la descente de lit, caressais de la joue le couvre-lit de mes parents qui fut d’abord vert, puis bleu. Je couvrais d'un regard aimant et possessif la lampe de chevet de maman, une jolie danseuse avec une robe verte, et le tableau au-dessus du lit dont la description resta impossible pour moi pendant longtemps. Il s'agissait d'une reproduction du XIXe siècle, révélant une femme en blanc semi allongée sur un divan. Un homme en costume noir, debout et penché sur elle, lui offrait un baiser langoureux. Je n'ai pas été capable, plus tard, d’identifier ce tableau. 

Du côté de papa un petit guéridon et un cendrier lui servaient à déposer ses cigarettes. Il fumait trois paquets de Gauloises par jour. Près du lit se trouvait une grande armoire où maman faisait régner le désordre le plus total. Elle n'aimait pas jeter et associait sur les étagères les vieilles choses avec le neuf. Rien n’était logique dans sa façon de ranger; certains de mes vêtements, par exemple, étaient placés dans l'armoire des parents, bien que leur place fût normalement sur mes étagères, dans mon armoire, dans ma chambre.  Maman élaborait dans sa tête des algorithmes mystérieux qui entretenaient un désordre perpétuel dans les placards. J'ai hérité d'elle cette façon incohérente de remplir les armoires. Mais comme chez elle, c’est un chaos qui relève de l’entropie et les connaisseurs y reconnaîtront un équilibre. 

Je dormais souvent avec mes parents et disposais même d'un petit oreiller blanc placé au centre du lit conjugal. Mes parents m'avaient eu tard et s'amusaient avec moi à l'âge où ils auraient pu se divertir avec des petits-enfants.  Maman était experte en chatouilles, chansonnettes et comptines en polonais. Ma préférée était "Kuj, kuj kowalu!" Papa, quant à lui, me faisait rebondir sur sa poitrine en mordant sa cigarette pour qu'elle ne s’échappe pas. Parfois il arrivait à lire le journal en même temps, l'agrippant d'une main et  me serrant de l'autre, ce qui nécessitait de bonnes qualités de coordination.  

Un soir, en avril 1960, je fus réveillée d'un profond sommeil. J'avais trois ans et demi. Je me mis debout en tenant les barreaux du lit. Ma mère se trouvait à côté d'un homme un peu plus grand qu'elle. Je ne le reconnaissais pas, et pour cause, il s'agissait du frère de maman qui surgissait de l'ombre après quinze ans d'internement en Sibérie. Ma mère le croyait mort comme les autres, comme tous les autres. Elle le rencontrait ce jour-là pour la première fois depuis l'avant-guerre. 


Quand il me vit l'homme éclata en sanglots. Il approcha son visage du mien avec dans le regard une lumière effrayante. Soudain il se mit à rire aux éclats au milieu des larmes. C'est son rire qui me glaça les sangs. Je me mis à pleurer devant cet homme au regard halluciné qui derrière les barreaux tenta de me caresser les cheveux en chuchotant des mots que je ne comprenais pas. J'eu l'instinct de reculer devant cette chimère, ce diable vivant. Mais que me voulait donc ce revenant sorti de l'ombre? Qui était-il ? Et qui étais-je pour produire en lui tant de douleur mêlée de joie et de folie?




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dimanche 15 mars 2020

50 av. de Verdun: la salle de bain







La salle de bain se situait à mi- étage entre le rez de chaussée et les chambres. C’était la seule pièce de la maison qui pouvait se fermer à clé. Souvent j'y allais pour le plaisir de tourner lentement la clé et de rejoindre mon endroit favori, entre la lessive en poudre et la baignoire. Je fermais les yeux et je me reposais. Enveloppée d'une grande tranquillité, je rêvais de pays lointains, de Michel Strogoff, le héros de Jules Verne au regard bleu comme celui de mon père et de princesses orientales aux yeux brûlants comme ceux de ma mère.

De ma place, assise sur une chaise basse, je voyais la baignoire, la machine à laver, l’étroite porte ondulée qui donnait sur l’évier et les toilettes. Sur la gauche se trouvait une fenêtre à deux battants. C’était là où mon père se rasait, accrochant un miroir à une poignée de la fenêtre et maniant son rasoir avec dextérité. Il avait la mâchoire fort belle,  un véritable exploit géométrique, droite et douce, dure et lisse, si parfaite qu'elle n'aurait pas fait honte à une star de cinéma. J'aimais bien regarder papa se raser en pantalon de pyjama et maillot de corps blanc. Ses yeux bleus pales jetaient parfois un regard sur moi. 

- Qu'est-ce que tu regardes? Disait-il en passant lentement le rasoir sous son nez.
Je ne répondais pas. Je regardais mon héros, évadé des steppes de Sibérie, armé de son  courage perpétuel et de son sabre, le visage hermétique. Il parlait peu, c'est vrai, et il  mourut quand j'avais 24 ans, ce qui freina quelque peu nos conversations.  Il me fallut beaucoup de temps, mais je finis par comprendre qu'il m'avait aimé inconditionnellement. Je le regardais alors que la lumière tombait sur les carreaux de la fenêtre; son visage s'enflamma, ses yeux se plissèrent. Le rasoir glissa et coupa sa peau. 

- Et Meerde, dit-il sèchement. Kokale, apporte-moi une serviette, une serviette mouillée. Bon, ce n’est pas trop grave. C’est le soleil qui m’a ébloui. 
- Quand tu étais prisonnier, papa, tu te rasais souvent? Tu avais un rasoir?
- C'est le soleil, tu comprends. Ça n'arrive pas très souvent. Allez, je dois aller m'habiller. 
- Papa, quand tu étais ....
- C'est une belle journée aujourd'hui. Une belle journée. 

-Ma mère surgit soudain sur le palier, les cheveux défaits, enveloppée d’une robe de chambre et des pantoufles aux pieds. Elle touche une goutte de sang sur le maillot de corps de papa. 
- Vas iz geshen mit dir, Lejbele? (Qu’est-ce qui t'est arrivé?)
- Es gornisht. (C'est rien)
- Vas gornisht? Es iz blut. (Quoi rien? C'est du sang)
-Ne t’inquiète pas, c'est le soleil, maman. C'est juste le soleil.
-Bon, je me lave. Tout le monde dehors. Mais avant mon départ, pendant que papa lave son rasoir, le sèche et le remet en place dans son étui, elle se met debout devant le miroir et s’esclaffe : « ne va surtout pas copier ma coiffure ». Elle rit aux éclats, bruyamment, brandissant ses cheveux en l’air. Moi aussi je rie. Elle fait cette blague très souvent et à chaque fois je m’amuse à la vue de ses cheveux hirsutes, de ses airs d’Anna Magnani, sauvage et violente, d’une beauté sublime et triomphante.  

Souvent j’entrais dans la salle de bain pour guetter mes voisins. Ils habitaient dans une maison  semblable et contiguë à la nôtre. Dans cet immeuble, la propriétaire avait divisé l’espace en petits appartements. Les voisins qui m'intéressaient habitaient au premier étage et leur fenêtre donnait sur notre cour et la fenêtre de la salle de bain. Quand il faisait beau, j'aimais bien  voir ce jeune couple s'appuyer sur le bord de la fenêtre, leurs bras enlacés. Ils me connaissaient car ils me faisaient toujours un petit signe de la main et parfois me disaient "Coucou" ou "Bonjour". Je ne savais rien d'eux et me basais sur leur apparence pour me faire une opinion. L'homme avait la peau noire, des cheveux courts et crépus. Sa femme  était blanche et avait de longs cheveux blonds. Je sus plus tard par ma sœur que l'homme était un footballeur professionnel de la Berrichonne issu de la Guadeloupe. 


Presque tous les matins, à  cette époque, je prenais le bus pour aller à l’école. J'avais alors 9 ans. En sortant de chez lui, il passait derrière moi à l’arrêt du bus, caressait mes cheveux tout noirs et frisés, et il disait toujours la même chose; "mon petit mouton noir". Son sourire m’éblouissait en un instant. En le voyant s’éloigner vers sa voiture, je pensais qu'il reviendrait demain et passerait de nouveau sa main dans mes cheveux. Il le savait bien: j’étais le petit mouton noir et lui, le grand. 


J'ouvrais la fenêtre de la salle de bains et je me contentais parfois de regarder dans la direction de leur appartement. Quand ils apparaissaient tous les deux, mon cœur battait très fort. Quand il se montrait seul dans l'embrasure de la fenêtre, mon cœur se figeait.  Il me fallut encore quelques années pour comprendre la signification de cet arrêt impromptu et la paralysie qui m'envahissait. Le grand mouton noir me parlait de mon avenir que j'ignorais encore et moi, le petit mouton noir, je lui rappelais peut-être quelque chose de son passé. 





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mercredi 11 mars 2020

50 av. de Verdun: la cour



L’accès à la cour se faisait par la porte de la cuisine ou celle de la véranda. Tous les jours, la bonne m'emmenait au petit bois, un jardin situé à une dizaine de minutes à peine de la maison. Nous y restions longtemps. Donc, je ne manquais pas d'air, si je puis dire, car à cela s'ajoutaient les généreuses recréations à l’école. Le reste du temps, à la maison, je n’étais pas confinée; je jouais dans la cour, un espace minuscule de 10 m2 seulement qui regorgeait pourtant de nombreux recoins et présentait de vastes possibilités. 

La cour comportait un petit hangar où une bicyclette ou deux y étaient accrochées. Devant le hangar se trouvait un jardin, oui, un petit jardin qui ne faisait pas plus d'1 m2. C’était là que maman plantait des oignons de tulipes en hiver et attendait avec exaltation que les fleurs jaillissent de terre au printemps. Il m'arrivait souvent de m’asseoir devant le carré de tulipes et d'attendre patiemment qu'un bouton perce la terre. 

Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités. 

Il y avait une parcelle sur la gauche, contiguë à la véranda qui comprenait un petit arbre. Peut-être était-ce un arbuste. Je me servais de ses feuilles pour faire des sandwiches que je faisais semblant de manger en improvisant des pique-niques devant le carré de tulipes. M. Banania n'aimait pas la charcuterie alors je lui donnais de la confiture à la place. Un autre usage de cette petite parcelle était d'enterrer des petites bêtes, en général des oiseaux. C’est là-bas qu’éventuellement, mes canaris ont échoué, allongés dans une boîte à chaussure. 

Un de mes jeux préférés était la course d'escargots. J'alignais quelques escargots de la même taille et tout de suite la course commençait. Je pariais sur un vainqueur. Pas aussi lente que ça, la course comportait cependant un problème; les escargots ne marchaient pas toujours tout droit. Certains prenaient la tangente et perdaient toute chance de gagner. J’aimais bien ces mignonnes bêtes qui semblaient plus intelligentes qu’on ne le croit avec leurs jolies antennes grâce auxquelles ils communiquaient sans doute tout le long de la journée. 

Au fond de la cour se trouvait une porte fermée à clé, qui, aux dires de mes anciens, ne l'avait pas toujours été. Cette porte donnait sur la cour  des propriétaires. J'ai le souvenir d'une grande remise, d'une voiture garée. Il existe une photo de moi à côté d'une voiture qui a été prise dans cette cour. Je pense que j'ai 4 ans. Maman s’était peut-être fâchée avec les propriétaires. Pour moi une interrogation permanente restera au sujet de cette sanction.  Devant cette porte se trouvait un lavoir. J'ai souvent vu la bonne savonner et laver les vêtements sur ce bac. J'ai le souvenir d'un drap savonneux et de moi brossant le tissu à petits coups. La bonne est à côté de moi, patiente, attentive, contente que je m’intéresse à son travail. En face du bac, les toilettes, fort utiles, les autres étant à l’étage.


Quand j'avais à peu près 6 ans, il m'arriva quelque chose d'effrayant dans la cour mais personne ne le su car je n'en ai parlé à personne, Cela m’étonnerais bien si la bonne, qui fut témoin de cet incident, en ait parlé à ses patrons. Maman l'aurait fustigée sur le champ, peut-être même, renvoyée. J’étais debout dans la cour à côté de l'arbuste à sandwiches. Des ouvriers réparaient la toiture de la véranda. Soudain, un marteau s’échappa des mains d'un ouvrier. Le marteau atterrit si près de moi que je le sentis passer tout au bout de mon nez. J'entends encore dans ma tête le marteau tomber à mes pieds. La bonne est dans la cuisine, elle me regarde. Je ne me souviens de rien d'autre.




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jeudi 19 décembre 2019

50 av. de Verdun: l'escalier


Je suis assise sur le bas de l'escalier. Deux jolies petites souris trottinent dans le couloir entre la véranda et l'escalier. Là, elles y sont tout à leur aise pouvant à leur gré pointer leurs museaux dehors pour inspecter le monde des humains tout en menant leur vie quotidienne au sous le sol de la maison.  Je m'amuse avec elles. Je leur donne à manger. Elle sont mes amies. Je leur raconte mes petites histoires.

Quand la bonne s'affaire silencieusement dans un coin à plier des vêtements ou recoudre des bas, et que la maison tombe dans le silence, elles aussi me chuchotent des secrets.
- Alors? C'est un jour saucisson ou camembert? demandent-elles avec curiosité.
- Plutôt camembert, dis-je. Tout me fatigue et m'ennuie.
- On a un scoop pour toi sur les papiers peints. Ça t'intéresse?
- Je n'aime pas l'odeur de la colle.
- D'accord. Alors on te raconte? Ce n'est pas long.
- Oui, oui, si vous voulez.

Quand tu étais toute petite tu as monté les escaliers avec les mains toutes tachées. Était-ce du chocolat, de la peinture?  Personne ne s'en souvient plus. Bref, tu étais petite et pour monter, tu t'appuyais sur le mur. La bonne et ta maman essayèrent en vain de nettoyer les taches mais elles résistaient. En fin de compte ta maman se résigna. Elle ne voulait pas changer le papier peint, alors sur chaque tache elle peint délicatement une fleur, des roses surtout. Longtemps tu écartais les doigts sur chaque fleur le long du mur, sachant que chacune d'elle témoignait de ta petite enfance. Puis ta maman fit venir Monsieur Charlot et il changea les papiers peints dans toute la maison. Les fleurs disparurent une à une et tombèrent dans l'oubli.

En général, je m’asseyais en bas de l'escalier et j'attendais l'apparition des souris. Il m'arrivait aussi de m’asseoir tout en haut. C’était la dernière marche avant la salle de bain.  Je pouvais voir l'horloge entre le mur de la véranda et le début de l'escalier. J'observais ses aiguilles, lentes mais assidues. Dans le calme, la grande aiguille battait du tambour: boum boum, boum. Autant que je le sache j'ai toujours discerné les bruits plus fort, les lumières plus intenses, les odeurs plus envahissantes. Ces sensations que je percevais très fortes alors qu'elles n’étaient qu'anodines, pouvaient longtemps rester avec moi, particulièrement les odeurs. L'odeur de la colle, par exemple, me hante depuis toujours et je ne sais pas pourquoi.

De mon perchoir j'observais la circulation dans le couloir entre la salle à manger et la cuisine. Maman, maman, la bonne, la bonne, la bonne, la bonne, maman, maman, ma sœur qui monte l'escalier, elle ne compromet pas ma surveillance. La bonne, la bonne, maman. Maman rentre dans la véranda. La bonne la rejoint. Papa vient en bas des escaliers. Il lève la tête et me voit. Il me regarde sans rien dire. Il ne sourit pas. Son beau visage est immobile, comme pétrifié. Il allume une cigarette. C'est comme ça que je l'aime dans l’écran des gauloises filtres, submergé par la fumée. Maman et la bonne sortent de la véranda, l'une va dans la salle a manger, l'autre dans la cuisine. Papa recule vers la salle à manger et demande à maman: quel âge elle a, la petite?





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mercredi 28 août 2019

50 av. de Verdun: la cuisine



Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui  montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à  toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.

La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté.  Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.

On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe,  vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.

Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.

Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.




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jeudi 1 novembre 2018

50 av. de Verdun: La véranda


La salle à manger donnait sur une véranda qui faisait le lien entre la cour et la salle à manger. Elle était couverte par un toit gondolé.  Il existait également une porte dans la cuisine qui donnait sur la cour. Bien que petite de surface, la véranda offrait de nombreuses possibilités de jeu et je pouvais y passer des heures. Ses centres d'intérêts principaux étaient le placard, le garde-manger, la table et le frigo.

J'ai hérité de ma mère la capacité de créer un foutoir innommable dans les placards et armoires. Surtout les placards. Celui de la véranda était blanc, haut et étroit, avec un grand tiroir en bas et quelques étagères. Maman y rangeait tout et rien, des accessoires, de vieux tissus. Dès mon plus jeune âge, j'aimais ouvrir le tiroir et me hausser dessus pour admirer le contenu du meuble. Souvent j'en sortais des affaires pour les essayer plus tard: un chapeau, des foulards, des vêtements. La bonne me laissait jouer dans le placard pendant un bon moment. C’était son intérêt car pendant ce temps-là je la laissais tranquille. Maman non plus, ne s'offusquait guère quand je vidais la moitié du placard. Elle avait l'air de trouver ça tout à fait normal.

Le garde-manger offrait quant à lui des jeux d'une autre sorte. Il était composé de petits tiroirs. On les ouvrait, puis on les fermait. Puis on les ouvrait et on les fermait. Je ne me souviens pas trop, à vrai dire, des objets rangés dans les petits tiroirs. En fait, je crois que c’était un garde-manger qui ne servait plus de garde-manger. Il contenait des choses hétéroclites dont on ne se servait plus. Ma mère aimait garder les vieilles choses. Au bout de l'armoire se trouvait un grand tiroir qui explosait de nourriture, surtout de friandises et entre autre de chocolat. Les barres de chocolat avaient attrapé les meilleures places, tout en haut. J'ouvrais le tiroir et les regardais avec envie. Je savais que je ne pourrai pas en manger sans recevoir préalablement l'autorisation d'un adulte. Je les regardais longtemps, enragée d'une part mais soumise aussi. Soumise à la loi du plus fort.

Juste en face du tiroir se trouvait le frigo. Mon occupation avec le frigo ressemblait à celle avec le  garde-manger. J'ouvrais la porte puis je la fermais. Puis je l'ouvrais et je la fermais. Sur les étagères du frigo je découvrais quotidiennement les restes des plats de la veille ou de ce midi, des bouteilles, chacune avec son odeur particulière, de vin, de jus de fruit, de lait. et puis aussi des légumes et quelques condiments et sauces. Régulièrement, maman confectionnait des desserts au chocolat. Elle faisait bouillir du lait dont l'odeur m’était insupportable. Elle versait le liquide chocolaté dans des mazagrans qui allaient ensuite refroidir au frigo sous mon œil attentif. Un autre jour, une des bouteilles m’intrigua, le liquide était jaunâtre et l'odeur plutôt acide. J'en conclu qu'il s'agissait d'un jus de fruit, empoignai la bouteille et bu au goulot. Je recrachai tout de suite l’infâme boisson. Plus tard on m'apprit que c’était du jus de poireau. Très bon pour la santé, parait-il.


A côté du frigo, se trouvait la table, recouverte d'une nappe en plastique. Parfois je m'y asseyais pour dessiner ou colorier. Le motif répétitif de la nappe était la publicité Y'a bon Banania. Pendant toute mon enfance, cet homme jovial qui avait toujours l'air content et que j'appelais M. Banania, me donna des conseils sur tout. Il aimait bien quand je faisais des calques de son image et les emmenais dans ma chambre ou les mettais dans mon cartable. Comme ca, je pouvais lui parler quand je voulais, quand j’étais seule, ce qui en fait n'arrivait pas souvent puisque la bonne était toujours dans les alentours et ma sœur omniprésente une fois rentrée de l’école. Pourtant, souvent, je me sentais seule. J'avais des jours que j'appelais"camembert" qui étaient doux et calmes et des jours "saucissons" envahis par les pensées rapides, un point d'euphorie et un peu de bonheur. Quand je demandais à M. Banania ce qu'il en pensait il me dit "Reste encore un peu".



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jeudi 11 octobre 2018

Hannah et Rachel


Hannah est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Hannah a les larmes aux yeux. La mère de Hannah est très élégante dans son tailleur marron doté d'un col de fourrure. Elle se met debout devant Hannah et lui dit:
- Arrête de pleurer.
Hannah continue de pleurer. Elle se dirige vers les escaliers qui montent vers les chambres.
- Arrête de pleurer, insiste sa mère derrière elle.

Hannah court vers sa chambre. Elle s’assoit sur son lit pleurant avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Armée d'un gant de toilette mouillé, la mère de Hannah surgit dans la chambre.
- Tu vas arrêter de pleurer, lui dit-elle tout en passant le gant mouillé sur son visage, arrête immédiatement!
Les larmes continuent, devenues silencieuses.
- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je saute par la fenêtre, dit la maman de Hannah.
Hannah a un petit sursaut, une petite secousse, presque indicible. Sa mère parle encore mais elle ne l'entend plus très bien, comme si quelqu'un avait baissé le volume du son. Ses larmes coulent encore. Elle les essuie discrètement du revers de la main droite. Elle baisse le nez et regarde le plancher. Elle ressent quelque chose de bizarre, comme si la pièce commençait à disparaître, les meubles à s'effacer, les rideaux à flamber.

Entre-temps la maman de Hannah a rejoint le bord de la fenêtre. Elle s'assoit sur le radiateur, le dos à la fenêtre ouverte.
- Alors? Tu arrêtes de pleurer, dit-elle? Je vais sauter, tu vas voir.
Mais, déjà, Hannah n'entend pas sa mère. Elle voudrait bien ne plus pleurer mais c'est trop tard, trop tard pour pleurer ou pas, sourire, chanter, aimer ou pas. La maman de Hannah a soulevé légèrement ses jambes pour pivoter sur le bord de la fenêtre. Elle est face au vide. Elle se retourne alors vers l'enfant lui lançant un regard glacé et perçant tout à la fois:
- Tu vois, tu ne pleures plus.
Hannah ne répond pas. Elle ne pleure plus. Elle n'est plus là.

Rachel est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Rachel a les larmes aux yeux. La mère de Rachel est toute belle dans une robe fleurie sans manche. Elle se penche vers l'enfant et lui dit:
- Mais tu pleures , Rachel?
- Non. C'est rien maman.
- Mais si, je le vois bien, tu pleures. Pourquoi tu pleures ma chérie?

Rachel se met à pleurer avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Elle s'assoit à la table de la salle à manger et sa mère vient s’asseoir près d'elle. Elle pose sa main sur les cheveux de Rachel.
- Comment une si jolie petite fille peut-elle pleurer? Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon trésor?
- Corine a été méchante avec moi.
- Comment ça? Avec toi qui est toujours si sympa avec tes petites copines? Elle t'a dit quelque chose?
- Oui, elle m'a dit que j'avais des cheveux de négresse.
-  Mais ma chérie, tu crois pas que c'est joli des cheveux de négresse?
- Non, maman. C'est moche. Je veux avoir des cheveux lisses comme toi.

La mère prend l'enfant dans ses bras. Elle pose un gros baiser sur chacune de ses joues et aussi sur son front. Elle lui dit dans l'oreille:
- J'adore tes cheveux frisés. Je t'aime, ma petite négresse. Tu veux du gâteau?
La mère de Rachel rapporte de la cuisine un gâteau au chocolat et sort des assiettes du buffet. Elle découpe des tranches.
- On va se faire un petit goûter, dit-elle. On le mérite bien. Ta sœur a téléphoné tu sais, ça se passe bien à l’université, elle s'est faite plein d'amis. Elle m'a dit que tu lui manquais beaucoup.

Rachel baisse le nez. D'un geste grandiloquent elle essuie sa morve avec la main droite. Elle reste comme ça, le regard fixé sur sa fourchette.
- Je sais que c'est difficile pour toi, dit la maman de Rachel. Avec le temps ça va s'arranger tu verras. Moi aussi des fois je me fais du souci pour elle, je pleurniche un peu. C'est normal, tu sais. Si tu veux, on peut s'aider toi et moi et quand ta sœur te manquera tu viendras m'en parler et quand elle me manquera je viendrai te voir pour que tu me donnes un gros bisou. Tu veux bien?



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