lundi 8 janvier 2018

50 av. de Verdun: le vestibule


Cela fait plus d'un an que je n'ai pas écrit sur ce blog. Ce n'est ni anodin, ni fortuit. J'avais tracé d'avance la suite de mon exploration dans l'avenue de Verdun et il ne me restait plus qu'à tourner la clé et m'introduire dans la maison située au 50 avenue de Verdun. Ma maison.

J'ai fait un rêve lorsque j'avais environ 30 ans. Je descendais l'avenue de Verdun qui s’était transformée en rivière de sang. Je me tenais devant la porte d'entrée qui était fermée et je voulais franchir le seuil de ma maison. Je le voulais mais je ne savais pas comment. Je restais ainsi tandis que les flots rouges dans la rue menaçaient de m'emporter. Comment ouvrir la porte? La peur me tenaillait. Alors je me suis mise à hurler de tout mon saoul. Je rugissais et plus ma voix s'amplifiait, plus je me sentais forte et invulnérable. Dans mon rêve une voix m'encourageait et me disait que je pouvais tout conquérir, ouvrir toutes les portes.

La porte de ma maison s'ouvrit enfin et je continuai à rugir en franchissant  le vestibule, en le traversant, en ouvrant la porte qui donnait sur le salon. Papa y lisait son journal tranquillement, confortablement calé sur son fauteuil. Maman, debout, une tasse de thé à la main se dirigeait vers lui. Ils ne me voyaient pas et n'entendaient pas mes cris. Je traversai le salon et m'appuyai sur le mur de la salle à manger. Je hurlais toujours. J’étais devenue une bête féroce. De mes griffes, je caressai des taches roses, à peine visibles sur le papier peint.

J'aimais bien le vestibule. Il accordait un moment pour rentrer sa chemise et la reboutonner,  lisser son pantalon, renouer ses lacets, attacher ses cheveux. Avant de rentrer à la maison je me refaisais un visage, une attitude, un rictus de rigueur. Mes parents attendaient de me voir entrer avec une mine enjouée. Maman aussi émergeait du vestibule avec le sourire mais cela ne voulait rien dire. Elle était seulement fidèle au principe qu'il fallait toujours avoir bonne mine et faire bonne figure.  Apparemment, maman s’était convaincue elle-même que la seule explication de sa survie était son sourire indélébile et permanent qui lui avait toujours garanti d’être dans le camp des vainqueurs. Dans ce cas de figure, un vainqueur est quelqu'un qui a échappé à la solution finale.

Le vestibule avait deux portes, une qui donnait sur le salon, l'autre sur la salle à manger. Mes parents avaient condamné celle qui donnait sur la salle à manger afin de mieux tirer parti de l'espace ainsi libéré. Lorsque que nous avions des visites, le cadrant de la porte donnant sur le salon devenait le théâtre de mille artifices et clameurs. J'ai encore en mémoire le spectacle de ma grande sœur surgissant dans le salon avec ses bambins sur les bras, mon beau-frère embarrassé de valises, puis les aller-retours de chacun pour récupérer tous les bagages dans la voiture. La maison se remplissait subitement de gazouillis et babillages, d'odeurs douces et amères, de chansons, de livres d'enfants. Je regardais ma sœur avidement, émerveillée par son calme, par la tendresse qu'elle promulguait tout naturellement à ses enfants.  Mon père avait troqué un visage habituellement sombre et opaque avec une tronche hilare, des yeux frémissants d’excitation, un sourire radieux. Ma grande sœur a toujours fait cet effet-là sur lui; je ne lui en voulais pas.



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mercredi 23 novembre 2016

Les rues - L'avenue de Verdun - 2



J'ai vécu quotidiennement dans la même rue pendant 18 ans. Tout était à sa place et je ne me posais jamais de questions comme si j’étais née sur une scène de théâtre inamovible et permanente. J'ai du mal, ainsi, à me souvenir des commerçants car ils se fondaient dans une image lisse et assoupie qui allait de soi. J'ai le regret aujourd'hui de ne pas avoir davantage exploré ma rue, de ne pas l'avoir chassée et capturée comme je le faisais à Preuilly pour tous les paysages. L'avenue de Verdun n’était pas un paysage mais une extension de mon corps que je regardais à peine.

Pas très loin de la maison nichait une mercerie où de temps en temps nous allions acheter des fournitures. La patronne avait accumulé avec les années une gigantesque collection de cartes de vœux. Nous parcourions avec délice cet étalage pour chercher une carte qui conviendrait à un anniversaire ou une fête des mères etc. La majorité des cartes étaient anciennes avec  des illustrations bucoliques et naïves, parsemées de dorures. Parfois, une heure entière passait sous les yeux de la propriétaire qui dispersait des encouragements, des conseils et surtout un sourire doux et bienveillant.

Pratiquement en face de la maison se trouvait durant mon enfance une fabrique ou un atelier qui appartenait, il me semble, à la famille Citoleux. C'est là qu'à la fin des années 50 y travaillait un jeune homme, Pierre. En sortant du travail il remarqua une jeune fille brune qui fermait les volets de sa maison, en face. Il l'observa quelques temps avant de lui dire bonjour. Cette jeune fille, Annick, lui dit qu'elle travaillait chez des juifs. Elle avait été engagé 3 ans plus tôt quand sa patronne était enceinte.

Les jeunes gens aimaient bien se parler. Un jour ils partirent faire une promenade au petit bois là où la petite de la patronne avait l'habitude de jouer. Ils se rencontrèrent ainsi plusieurs fois, toujours accompagnés de l'enfant. Pierre qui avait un sourire magnifique et de beaux yeux foncés, apprit à la connaître et l'apprivoisa. Cela plaisait beaucoup à Annick qui adorait la petite fille et ne la quittait jamais des yeux.  A vrai dire elles étaient en osmose toutes les deux depuis la naissance de l'enfant. Ainsi, Pierre avait-il trouvé le chemin du cœur d'Annick. Le jeune couple se fiança et la jeune fille, à l'âge de 20 ans, quitta la maison de ses patrons pour construire sa vie.

Je me souviens de cet homme comme s'il était encore présent devant moi, joyeux, bavard, optimiste. Je me souviens de son regard sur cette jeune fille qu'il n'aimait pas encore mais déjà il ne pouvait pas passer une journée sans la voir. Je me souviens de lui qui revient avec moi de la promenade heureux, léger, lumineux. Il me prend la main en jubilant, il regarde la femme qu'il convoite. Moi je l'aimais, j'avais confiance en lui.

J'avais compris qu'Annick allait partir donc moi aussi j'allai partir.  Nous allions partir tous les trois. J'avais fait un rêve où j’étais assise dans ma poussette. Je me retournais pour voir qui se tenait derrière moi; Annick et Pierre me poussaient ensemble et me regardaient avec amour et fierté. Je ne me souviens pas de l'instant où j'ai compris qu'elle partait sans moi. Maman assistera seule au mariage avec ma sœur à ses côtés. Les photos montreront que papa debout dans la rue me portait à bout de bras alors que je hurlais de tout mon soûl.

Le déchirement que j'ai vécu ce jour-là ne s'est jamais entièrement dissipé. J'ai toujours eu honte d'avoir été autant marquée par une séparation aussi banale. En gros, la bonne avait grandi, s’était mariée et était partie. C'est ce qu'elles faisaient toutes éventuellement. Il me fallut attendre 35 ans pour recueillir un témoignage crucial: ma mère m'apprit en 1994 qu'Annick n'avait pas supporté non plus la séparation. Après son mariage elle avait souffert d'une dépression et dans son désarroi demandait constamment à me voir. Son mari était venu en parler à ma mère. En fin de compte, Annick tomba enceinte et donna le jour à une petite fille qu'elle nomma Nathalie. Pour elle, le drame était clos.




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mercredi 9 novembre 2016

Les rues: l'avenue de Verdun - 1


Je suis née avenue de Verdun, à Châteauroux, au no.50. J'y ai vécu jusqu’en octobre 1974 quand, à l'aube de mes 18 ans, le bac en poche, je tournai le dos à mon enfance et montai à Paris. L'avenue de Verdun s'appelait dans le passé l'avenue de l’hôpital car c'est là que s'y trouvait l’hôpital. J'y suis allée une seule fois dans ma vie quand j'avais 5 ans et 2 mois. Ma belle-sœur y avait accouché d'une petite fille que mon frère et elle appelèrent, curieusement, du même nom que moi. On ne m'a jamais donné d'explications à ce sujet. Dans mon imaginaire un peu débordant, je me suis inventée cette histoire: à l’époque j'avais été kidnappée et mon frère, pensant que je ne reviendrai jamais, avait appelé son bébé Nathalie.

Mes parents s’étaient installés avenue de l’hôpital à la fin de la guerre. Leur demande d'ouvrir une affaire de vêtements de cuir à Paris leur fut refusée car celle-ci pourrait faire concurrence avec des citoyens français (mes parents étaient encore polonais à l’époque) et on leur permit, par contre, de s'installer à Châteauroux, la ville la plus de proche de Neuvy-Saint-Sepulchre, là ou ma mère et ses 2 enfants avaient vécu et survécu pendant la guerre. Durant ces premières années à Châteauroux, mes parents confectionnèrent des canadiennes qui s'arrachaient comme des petits pains. Rapidement ils durent engager du personnel et trouver un plus grand local pour leur affaire; c'est dans rue Ledru-Rollin dans un bâtiment qui avait abrité une ancienne salle d'armes qu'ils s'établirent.

L'avenue de Verdun était plutôt résidentielle avec quelques commerces éparpillés sur son long. J'allais souvent faire des courses. J'ai des souvenirs de ces excursions à partir de l'age de 6 ans environ. A cette époque, dans les années 60, nous n'avions pas de supermarchés. Tous les achats étaient faits dans le quartier ou dans les marchés. J'allais à l’épicerie acheter du camembert et dès mon plus jeune age je savais ouvrir la boite et appuyer sur le fromage avec mon pouce. Je prenais aussi des yaourts encore dans des pots de verre. Les pots étaient rendus à l’épicerie après usage pour être recyclés. Je ne sais plus ce qu'il en était des bouteilles de lait. Au debut des années 60, il se peut qu'elles étaient aussi en verre.

J'aimais bien aller à la boulangerie à cause des odeurs, bien entendu, mais aussi parce que l'achat du pain m'apparaissait comme une tâche primordiale. Rentrer à la maison la baguette sous le bras, résister à la tentation de grignoter sur le court chemin, heureusement, entre la boulangerie et la maison, mettre le pain sur la table et savoir que dès ce moment, la famille pouvait s'attabler, était la source d'une saine et puissante satisfaction. Par contre, chez le boucher je gigotais de partout, un peu mal à l'aise. Je le suspectais d’être un mauvais homme, bien avant que j'ai eu la moindre idée de ce dont un mauvais homme était capable. Du haut de mes 7 ans, je ne lui faisais pas confiance. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas.

Notre voisin vendait du vin. Nous avions l’habitude d'entendre les tonneaux rouler lors des livraisons. Nous n'avions pas de contacts avec ces marchands et je n'ai jamais vu leur commerce de l’intérieur. Je ne les ai pratiquement pas rencontrés le long de toutes ces années. Pourtant, un jour, je sonnai à leur porte. C’était en novembre 1973. Mes parents étaient partis en vacances à Cannes et m'avaient laissée seule à la maison. C’était une belle période de ma vie car papa venait de finalement quitter l’hôpital Tenon. En tout, depuis son premier accident cardiaque en décembre 1972, il avait été hospitalisé pendant 10 mois. Il était rentré à la maison seulement muni d'une canne et d'un sourire jovial. Il avait conjuré la mort.

Dès que je le vis à la maison, une métamorphose incroyable se fit en moi et je reprenais vie moi aussi. Je commençai ma terminale dans un état euphorique et légèrement instable, telle une naufragée qui aurait été secourue après une longue attente. Mes parents partis dans le midi, je dormais ma premiere nuit seule à la maison. Des bruits terribles me réveillèrent pendant la nuit. Le lendemain j’écoutais les chuintements, grattements, grincements jusqu'au matin sans fermer l’œil. Je sonnai chez les marchands de vin au troisième jour. Mon voisin fit le tour de toute la maison, vérifia bien dans le grenier et la chambre de bonne. Il ne trouva rien de suspect et m'expliqua que la nuit, une maison respirait. Etant seule, je captais tous les bruits de cette maison vivante dont les escaliers crépitaient et sifflaient, dont les parquets gémissaient et riaient. Je me résignais à leur présence.

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mercredi 17 août 2016

Les rues: la rue de la Poste II




La rue de la Poste se terminait par les Nouvelles Galeries et rejoignait la rue Victor Hugo. C’était l'unique grand magasin de Châteauroux. C'est là-bas que je fis deux découvertes sur ma personne. La première était que je ne supportais pas les grands espaces. Chaque visite à ce magasin me renvoyait chez moi avec des palpitations, une légère nausée et le sentiment que la fin du monde se rapprochait un peu. La deuxième révélation fut que je n'aimais pas faire du shopping. Acheter des vêtements, des bijoux, du maquillage me semblait une occupation désagréable qu'il fallait raccourcir au possible. Encore aujourd'hui, je déteste faire du lèche-vitrines. 

Mes amies du lycée, par bravade plus que par bêtise, chapardaient de temps en temps des bagues ou autres quincailleries sur les étalages des Nouvelles Galeries. J’étais tentée de le faire pour ne pas avoir l'air d'une trouillarde mais je trouvais toujours un moyen de m'esquiver. En fin de compte, j'en parlais un jour à Bernard qui me dit: "Mais ton père, tu n'y penses pas!" Cela faisait bien longtemps que papa n'avait pas glissé la main dans mes cheveux, peut-être parce qu'on se parlait moins depuis que j'avais grandi mais surtout parce qu'il était hospitalisé à Paris depuis au moins 8 mois et qu'il pouvait mourir à tout moment.  Je le voyais le week-end aux heures des visites et nous n’étions jamais seuls. Je l'avais déjà perdu en quelque sorte. 

En face des Nouvelles Galeries se trouvait la place de la République. Le café de Paris trônait sur l'avant faisant le coin avec la rue Victor Hugo. Je ne le fréquentais guère car je m’étais mis dans la tête que c’était un café de bourgeois. J'allais m’asseoir ailleurs, souvent au Bar Parisien où les élèves du lycée se retrouvaient. Pourtant, un jour, mon amie Anne et moi, nous sommes attablées au Café de Paris. Cette exception était due au fait que nous avions entamé une tournée de tous les cafés et bars du centre-ville. L'opération consistait à commander toujours la même boisson: un cassis crème. 


C'est comme cela que nous avons terminé notre long circuit au Café de Paris, éméchées, hilares et ruinées. Anne et moi étions amies depuis la quatrième. Je l'avais adoptée dès son arrivée à Châteauroux. Ses parents étaient enseignants et venaient d'y être mutés. Les filles de la classe se moquaient d'elle et l'appelaient le pruneau. Nous la dépassions toutes d'une bonne tête.  L’année suivante, en seconde, elle était svelte et plus grande que nous. A vrai dire, Anne et moi ne formions pas un couple assorti. Elle aimait faire les 400 coups et fuguait régulièrement pour revenir ensuite à la maison, livide et très meurtrie. Moi je ne prenais pas de risques et ne perpétrais aucunes folies. Ma mère attendait de moi que je sois une gentille fille. Le reste ne la concernait pas.

Le jour où je me suis assise au Café de Paris avec Michel, un ami que nous appelions Catherine et moi Philo ou Goldy, à cause de ses mèches blondes, il faisait doux et lumineux. Nous étions en juillet 1974, il portait une chemise claire qui tranchait sur sa peau bronzée. Un petit moment de bonheur s'est infiltré dans les reflets de verres malgré l’impossibilité de mener une conversation normale avec cet individu dont la principale occupation professionnelle était la revente de drogues dures. C’était un vieil ami (depuis le début de l’année scolaire) et je crois sincèrement que ce qui lui a plu chez moi, maman chérie, c’était que j’étais une bien gentille fille, très patiente, très à l’écoute, avec qui il pouvait parler pendant des heures entières de la difficulté de vivre, de la dureté et lâcheté des êtres humains, de sa déception et de la solitude. 


Je l'aimais bien malgré son apparente laideur morale. Je l’ai revu sporadiquement à Paris. Sa santé se dégradait progressivement. Quand je reçus la nouvelle de son suicide, je passais l’été dans un kibboutz comme volontaire. Nous étions en août 1977. Le jour-même je décidais de tourner le dos à ma France natale et de m'installer en Israël pour toujours. Vidée de toutes mes larmes, j’avais compris qu'une page de ma vie était tournée et qu’il fallait aller de l’avant, il fallait vivre.


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lundi 15 août 2016

Les rues: la rue de la Poste I



La rue de la Poste croisait la rue Ledru-Rollin et l'hôtel des postes se trouvait à 3 minutes à pied de l'atelier. Tous les jours, quelqu'un s'y rendait pour mettre les lettres à la poste. Lorsque j'avais 9 ans environ, j'eus l'initiative d’écrire des lettres à une amie épistolaire totalement imaginaire à qui je racontais en détail tout ce qui me passait par la tête. Je mettais régulièrement mes lettres à la poste. Cette correspondance dura quelques semaines jusqu’à ce que maman reçut un coup de téléphone des bureaux de poste. Mes lettres n’étaient que des feuilles de papier pliées et collées avec du scotch.  A la poste, ils en avaient un peu marre de tomber sur mes missives quotidiennes, bien évidemment non-timbrées. 

Comme mon nom de famille figurait sur les lettres, on en fit part poliment à ma mère qui me transmit le message sans me gronder et sans me laisser penser que j'avais fait quelque chose de répréhensible. Je crus même discerner sur ses lèvres un sourire et compris que cette histoire ne lui déplaisait pas outre mesure. Alors que nous rentrions à la maison et allions monter dans la DS, maman raconta à papa ce qui s’était passé. Il garda un visage stoïque tout en me regardant un peu obliquement. Je ne sais à quel moment exact il passa la main dans mes cheveux, sans rien dire et sans sourire, mais c’était une belle journée.

Quand j’étais petite, maman m'emmenait chez l'oto-rhino, rue de la Poste, qui se nommait, il me semble, Dr. Samuels. Cet homme que je rencontrais par ailleurs dans les différentes activités de la communauté juive, ne m’était pas vraiment sympathique. Je n'aimais pas du tout la façon dont il plantait sa lampe dans ma gorge pour inspecter mes amygdales. Mais je préférais cela à une lampe agencée sur son front et de drôles d'instruments pointés dans la même direction. Ma visite la plus désagréable fut celle où en plus de la lampe et des instruments s’ajouta une forte odeur de chloroforme suivie par un petit sommeil dont je me réveillais effarée et, de façon générale, pas contente. Le Dr. Samuels m'expliqua qu'il m'avait enlevé les amygdales mais que j'avais de la chance car maintenant il fallait que je mange de la glace uniquement. Il me parlait gentiment et je notai que son oreille droite était complètement estropiée.  Je ne sus jamais s'il s'agissait d'une vieille blessure ou d'une malformation.

Maman prenait pendant ce temps-là des poses théâtrales à travers lesquelles transpirait toute une cacophonie de sentiments qui allaient de l’angoisse à la terreur, du chagrin à la douleur, de la fierté à la culpabilité, de l’humilité à l'arrogance. Troublée par toutes ces émotions emmêlées, elle tenait un mouchoir et se séchait discrètement le coin des yeux. Elle ne pouvait pas supporter l’idée que l'on puisse me faire mal. Quand, étant bébé, le Dr. Rosenberg voulut me vacciner contre la variole, maman refusa tout net de le laisser faire. Il réussit à la persuader en lui proposant d'appliquer le vaccin sur le pied au lieu du bras. Elle accepta à contre cœur.

A l'âge de 11 ans, il fallut que je me rende à l'évidence: j’étais myope. L'oculiste nous recevait maman et moi, rue de la Poste. Chez l'opticien qui était à quelques mètres, je choisis des lunettes avec très peu d’enthousiasme, indifférente de mon sort. Je venais de rentrer en sixième; c’était l’époque où je ne me voyais pas. Sur la photo de classe mes cheveux, pourtant courts, sont en désordre, j'ai une chaussette en bas, l'autre en haut,  et mes lunettes sont de travers. Quelques années plus tard, à la place de maman, c’était Bernard, mon ami d'enfance, qui m'accompagnait chez l'opticien. A 18 ans, j’étais alors consciente de chaque battement de cils, de chaque parole, de chaque mouvement.

Après l'essayage de lunettes, nous nous sommes assis dans un bistrot assez tranquille, en face. Nous avons commandé et nous avons parlé comme d'habitude, les yeux dans les yeux. Nous pouvions également rester longtemps sans rien dire à écouter notre respiration, à boire le café brûlant, à fumer. Tels des personnages de roman de Tolstoy, nous nous sachions destinés l'un à l'autre. L’enchaînement des jours allaient forcement se conclure par notre union, dans un monde prédestiné et tranquille où notre famille et nos amis nous salueraient avec plaisir et soulagement. Pourtant ce mariage n'eut jamais lieu, ce destin partit bien vite en fumée. Comme le dit Bernard après mes fiançailles: "De toute façon, on se ressemble trop."




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mardi 9 août 2016

Les rues : la rue Nationale


Très tôt, parallèlement à la rue Ledru-Rollin, j'ai dévalé la rue Nationale. Je n’étais pas seule, ma sœur m'accompagnait. A vrai dire c’était moi qui l'accompagnais puisque elle allait à son cours de piano et je la suivais comme un chien suit son maître, avide de nouvelles aventures, avide de bonheur, avide d'attention. J'avais 4 ans, je crois, quand je commençai à faire cette promenade entre la maison et la rue ou habitaient Monsieur et Madame Hadt.

La rue Nationale n'offrait à vrai dire que peu d’intérêt. C’était une morne suite de maisons provinciales grises et peu attrayantes. L’œil ne s’arrêtait sur rien. Deux coins de rue cependant me reviennent en mémoire. Au coin de la rue Nationale et la rue du Palais de Justice, se trouvait le marchand chez qui j'allais régulièrement pour acheter les magazines féminins de maman: Marie-Claire, Marie-France. Je les feuilletais mais je ne les aimais pas. Je n'aurais pu dire ce qui me déplaisait.

Derrière ce pâté de maison, donnant sur la rue du Palais de Justice, se trouvait un endroit complètement anodin, les bureaux locaux du parti communiste. Lorsque que nous passions devant, maman me serrait toujours la main très fort, comme si elle avait peur que par hasard ou malchance, je m'y égare et y disparaisse. Pendant ce temps-là, je fermais les yeux et me laissais guider par le staccato des pas de ma mère, puissant et déterminé.

Plus loin sur la rue Nationale, une charcuterie faisait le coin de la rue Paul Louis Courrier. Je rentrais peu dans le magasin. J'aimais regarder les étalages, toutes les formes de cochonnailles intouchables, les carcasses de lapins pendus comme des malfrats. Les relents envahissaient tout mon appareil respiratoire, mon appareil digestif et toutes les circonvolutions de mon cerveau. Je me sentais agressée par ces odeurs enivrantes, comme si elles appartenaient  à un autre monde, une autre enfance qui ne pouvait pas être la mienne.

Non loin de là, rue Paul Louis Courrier,  mon école en 10eme (les Capucins) voisinait curieusement avec la prison municipale. Puis, la chaleur intense, la noirceur de l'atelier barrée d'une lumière foudroyante, les coups sur l'enclume: le forgeron, déjà métier disparu dans les années 60, mais encore là en face de mon école. Encore là.

Je n'ai pas réussi à retrouver sur la carte l'adresse de M. et Me Hadt. Peut-être les noms des rues ont-ils changé ou tout simplement je les ai oubliés. Je trouve cela triste aujourd'hui d'avoir perdu l'adresse de ce charmant couple, tous deux professeurs de musique qui m'avaient initiée à l'amour des notes, à la beauté de la musique, à son importance. A 4 ans j'apprenais chez Me Hadt à écrire des notes. A 15 ans j’arrêtai mes cours brusquement, possédée par un immense désir de rupture.

Le long de la rue Nationale je ruminais souvent en allant à mon cours de piano. Je m'en voulais de n'avoir pas suffisamment travaillé mes morceaux. Pourtant, je jouais du piano tous les jours, plusieurs fois par jour. Mon cœur battait très fort alors que l'heure de mon cours approchait. Je ne voyais n'y n'entendais plus rien. Je sonnai et me précipitai au premier étage dans la pièce ou Me Hadt donnait ses cours. Elle m'attendait, le visage sérieux, calme. L'examen tant redouté du conservatoire était pour bientôt; elle comptait sur moi. Ce n’était pas le moment de la laisser tomber.




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mercredi 13 juillet 2016

Les rues: la rue du Palais de Justice


Le plus souvent, après leur journée de travail, mes parents rentraient ensemble à la maison et prenaient la voiture. Il m'arrivait souvent de rester à l'atelier jusqu'à la fin de la journée et de les accompagner. Maman disait "rentre à la maison, je ne paie pas la bonne pour se tourner les pouces" mais je préférais rester à la fabrique, là où chaque pièce m'offrait un apprentissage, chaque recoin un univers de rêves et de passion, chaque rencontre un espace d’écoute empli de larmes, cris, rires et silences. Et puis je ne voulais pas être gardée par une fille de 16 ou 17 ans qui, éloignée de sa famille toute la semaine, ayant pour seule compagnie l'aspirateur et la machine à laver, était souvent déprimée. D'ailleurs, elle finissait toujours par me raconter ses déboires et comme j'aimais bien écouter, je lui tendais des mouchoirs et restais près d'elle tandis qu'elle parlait de ses parents, de son village et de ses rêves. Elles avaient toutes le même rêve.

 J'ai oublié en fait l'heure à laquelle mes parents quittaient l'atelier. Je pense que c’était vers 19.00 heures. Parfois, maman et moi rentrions à pied dans l’après-midi. Nous longions le trottoir de la rue Ledru-Rollin et traversions la rue de la Poste pour remonter la rue du Palais de Justice. Sur la gauche se trouvaient l'école primaire des Capucins et tout de suite après, le Palais de Justice et le jardin des Capucins que nous appelions "le petit bois".  La maternelle des Capucins que j'avais intégrée à l'âge exact de 2 ans et 9 mois, était juxtaposée à l’école et l'entrée était située sur l'avenue du Général Ruby. La cour de la maternelle donnait sur l'avenue et sur le petit bois également qui avait deux entrées, l'une sur la rue du Palais de Justice, l'autre sur l'avenue du Général Ruby. Un jour, en 1960, ma mère et moi longions le parking qui séparait  la rue du Palais de Justice du petit bois, lorsque je m’écriai: " Je veux faire de la balançoire!!! Je veux, je veux!!!" J’avais 4 ans.

Les balançoires étaient juste en face de l'entrée du petit bois. Je ne sais plus si maman dit "non" d'abord et "oui" ensuite. Elle finit par dire "oui". A ces mots j'arrachai ma main de la sienne et m’élançai vers le portique du petit bois. Si vous avez bien lu la phrase précédente "ma mère et moi longeaient le parking qui séparait  la rue du Palais de Justice du petit bois", vous savez déjà la suite. En l'espace de 2 secondes une voiture m'avait percutée et je gisais à plat ventre sur le gravier du parking. Pendant ces 2 secondes ma mère était partie de son plus beau sprint, quelque peu ralenti par ses talons aiguille. Je me souviens très bien de son visage, défait par la terreur. Elle était également décoiffée par sa course.

 Je n'avais rien pourtant, juste quelques égratignures sur les paumes de la main. Maman perdit connaissance. Sur la droite en entrant dans le petit bois se trouvait un débarras ou les jardiniers rangeaient leurs outils. Ils étaient là, à regarder la scène, maman évanouie, la conductrice qui m'avait renversée  assise par terre et moi debout qui regardais mes mains. Les deux hommes soulevèrent maman qui reprenait ses esprits, lui apportèrent une chaise, puis de l'eau. Moi j’étais toujours debout, les mains plombées de graviers. Je regardais maman qui tenait son verre à deux mains et buvait. Elle était vraiment décoiffée; tout ça n’était pas normal.

Lorsque j’étais petite et que les bonnes me suivaient comme des ombres, nous allions tous les jours au petit bois, sauf si les intempéries nous en empêchaient. Le petit bois était un îlot de verdure et de fleurs ou les balançoires, un toboggan, une mare avec des poissons rouges offraient des divertissements incessants. Pourtant mon jeu favori consistait en m’asseoir sur le bord d'un petit canal ou coulait une eau parfois stagnante et vaseuse et parfois plus limpide, selon les saisons. Il me semble qu'il faisait partie d'une fontaine du haut de laquelle trônait le buste de Maurice Rollinat. Sur le bord de l'eau ou dans l'eau, si on me le permettait, je construisais à l'aide d’écorces, de feuilles et de brindilles, des vaisseaux silencieux qui remontaient le grand fleuve pour arriver dans un pays bleu et paisible où seuls résonnaient les sons des vagues et du vent, loin de tout, loin de tous.

Plus tard, mes bateaux dans les mains, je retournai vers le banc ou m'attendait la bonne et je mangeai une tartine ou un fruit, assise près d'elle, confiante.

- Ils sont jolis tes bateaux, dit-elle.
- Ils sont pour toi, lui dis-je.
- C'est gentil.
- Pour que tu t'en ailles.
- Quoi! Tu veux que je ? Nathalie, ce n'est pas ... Je ne ...
- Pour toi. C'est pour toi. Pour partir loin d'ici.

La bonne prit les bateaux que je lui offrais. Elle m'embrassa sur le front, sur les yeux, sur les joues. Elle riait en me regardant, la main sur sa poitrine, soudain toute essoufflée. Elle me serra dans ses bras en murmurant "merci, merci".

Elles avaient toutes le même rêve.



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