jeudi 30 août 2018

29-30-31 : les derniers jours


29 août 1976 : je suis allongée sur la plage de la Grande Motte, flanquée de ma mère qui affiche un bronzage encore plus noir que d'habitude. La station balnéaire n’est pas très fréquentée. Maman n'a pas le moral car papa est fatigué. Elle répète fébrilement "je suis inquiète, je suis inquiète".  J'ai fait un rêve qui m'a électrifiée. J'ai abandonné brusquement un projet de voyage avec des amis et rejoint la Camargue, début août, dans un sentiment d'urgence qui me submergeait totalement, me donnant à penser que le pire pouvait arriver. Je trouvais mes parents sains et saufs, heureux de me voir. L’été se terminait mais j’étais inquiète pour papa, moi aussi. Dans mon rêve, j'avais vu un cerveau déchiré par une explosion. Il ne faisait pas de doute dans mon esprit que mon père, atteint d'une maladie cardio-vasculaire depuis 1972, était en danger.

30 août 1976 : nous faisons nos bagages et remontons sur Châteauroux, ma ville natale. Papa s’est levé de mauvaise humeur et s’énerve sur tout et rien. Il parle sèchement et durement. Il est désagréable avec maman et la traite comme si elle est incapable de faire quoi que ce soit proprement. Pour couronner le tout, sur la route du retour il fait des écarts brusques et injustifiés mettant en danger d'autres véhicules et nous-même, bien entendu. Il n’est pas question de lui en faire la remarque. Maman et moi échangeons des regards apeurés . En général papa est un excellent conducteur et ne prend jamais de risques. Que signifie ce soudain changement? Cela n'a aucun sens.

31 août 1976, le matin : je dois prendre le train ce soir pour Paris. Demain je monte sur un vol pour Tel-Aviv. Je suis toute heureuse à l’idée de revoir ma sœur qui doit accoucher en novembre. Je vais passer quelques semaines avec elle, au kibboutz. Je prépare ma valise et rejoins maman à  l'atelier, la fabrique de vêtements de mes parents. Elle veut m'emmener faire des achats avant mon voyage. Après 4 semaines sur la plage  en tête à tête à discuter, lire, se raconter des histoires, manger et dormir ensemble, ma mère et moi connaissent un niveau de connivence et intimité jamais atteint. Ces vacances en Camargue nous ont enfin réunies. Dans 3 mois j'aurai 20 ans et j'ai enfin trouvé ma mère. Un vrai miracle.

31 août 1976, l’après-midi : maman m’achète une jupe avec une fermeture éclair sur tout le devant et aussi des sandales. Je suis heureuse, non pas de recevoir ces cadeaux mais de l'attention que maman me porte. A notre retour à l'atelier elle s'assoie à son bureau et téléphone à son ophtalmo. "Ma vue a changé dit-elle, d'un seul coup!" Elle obtient un rendez-vous pour le lendemain matin. L'heure de mon train s'approche. Je vais à la gare toute seule. Comment me suis-je séparée de maman? Je ne m'en souviens pas. J’étais toute excitée de partir en voyage comme une jeune fille qui n'a même pas 20 ans est en droit de l’être. J'ai du lui dire au revoir rapidement et merci pour la jupe et hop dans le train pour Paris.

31 août 1976, le soir : Débarquée à Austerlitz je roule vers Saint-Mandé chez ma grande sœur. Dans l'entrée mon beau-frère me dit: "Elle est au téléphone". Je vois ma sœur assise dans un large fauteuil, écoutant attentivement son interlocuteur, le corps un peu penché vers l'avant, le visage décomposé. Elle lève son regard vers moi. "Il va falloir que je lui dise", se dit-elle, "il va bien falloir". Mais je n’écoute pas. Je marche sur une plage ensoleillée bien loin d'ici. Maman me dit:
- Tu as bien fait.
- J'ai bien fait quoi?
- De ne pas partir avec tes amis, de venir ici.

31 août 1976, la nuit : maman est atteinte d'une très grave hémiplégie. Ma grande sœur et moi avons pris le premier train pour Châteauroux. Il n'y a pas de places assises. Je me demande ce qu'elle ressent. Elle ne me dit rien et m'adresse des petits sourires de temps en temps comme pour m'encourager à respirer quelques minutes de plus. C'est curieux, ça m'est égal, en fait, ce qu'elle ressent. Ce que je ressens aussi. J'ai envie de mourir, là, tout de suite, pour ne pas voir maman aux soins intensifs mais surtout pour ne pas voir la tête de papa. Ça non, ça je ne peux pas. Je ne suis pas capable de voir mon père malheureux.




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dimanche 19 août 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger II


Dans le coin de la pièce, près de la table à manger, se tenait la radio de papa. Je l'appelle ainsi car je  n'ai jamais vu qui que ce soit d'autre que lui en tourner les boutons. Tous les jours, à la première heure, on le voyait penché sur l'appareil, à l’écoute des premiers flashes de la matinée. Je n’étais personnellement jamais réveillée à 6h30 pour saisir cette image de lui dès l'aurore. Personne d'autre d'ailleurs ne l’était dans la maison et c’était là ses moments préférés, dans la solitude,  le silence, la concentration.

Pendant mon enfance, bien que les postes de télévision aient déjà envahi les demeures, la radio avait encore une place très importante. Je me souviens de la voix de Pierre Bellemare qui tous les jours, il me semble, emplissait la salle à manger. Des récits mystérieux, un peu noirs, parfois un peu biscornus que Bellemare dotait souvent d'une petite morale à sa façon. Ainsi, je n'oublierai jamais ce récit qui parlait d'un jeune homme charmant qui avait rencontré une jeune fille. Il allait chez elle et là, gros malentendu, il l'empoigne et veut coucher avec elle, elle non. Il lui brise le cou par mégarde en essayant de la mobiliser sur le lit. Morale de M. Bellemare, que son âme soit en paix quand même, “une jeune fille qui emmène un garçon chez elle ne sait-elle pas à quoi s'attendre?" Oui mais là oh Pierrot, une nuque brisée c'est pas la punition automatique pour les demoiselles qui disent "non". Enfin je dis ça comme ça ... Et puis j'oublie qu'on est au début des années 70.

La radio était le domaine de mon père, le placard celui de ma mère. Il n'y a pas de mots pour décrire le placard de maman mais j’écrirai quand même cette phrase par souci de réalisme: c’était un vrai bordel. Un incroyable, inextricable bordel. Seule maman s'y retrouvait parmi des papiers datant de la 2ème guerre mondiale, des lettres de la semaine dernière, des photos, des bibelots cassés, des bouteilles diverses dont une énorme de whisky, des objets divers sans aucun usage, des petits vases, des bijoux, de l'argent. Toute sa vie elle y a engrangé tout et n'importe quoi  sans jamais y faire le moindre ménage. J'ai moi-même hérité de cette manie du fourre-tout. J'ai tendance à choisir un tiroir et à m'en servir de la même manière, y accumulant des choses diverses. En général je nettoie ce tiroir une fois l'an.

Autre personnage de la salle à manger, le buffet, ou maman gardait ses beaux services à thé venus de Chine. J'ouvrais les portes du buffet et caressais les tasses fragiles, certaines transparentes, même. J'aimais beaucoup mettre mes doigts dans la salière et me passer le sel sur la langue. De mes petites mains je touchais chaque théière, chaque soucoupe, chaque assiette. Je ne les sortais jamais du buffet par peur de les casser et d'avoir à affronter les yeux de maman. Maman ne crierait pas, elle ne criait jamais. Elle ne me gronderait pas, elle ne me grondait jamais. Elle ne dirait pas un mot, me regarderait sans bouger les traits de son visage, et ce serait comme si je n'existais plus.

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mardi 30 janvier 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger I


Les principaux acteurs de la salle à manger se tenaient modestement à leur place. Rien d'extraordinaire ni de particulier ne semblait les singulariser. Et pourtant... une grande partie des  souvenirs que j'ai engrangés durant mon enfance et adolescence sont issus de ma rencontre avec eux et de la relation intime et carrément passionnelle que j'ai fini par développer avec eux les années aidant: la table, le buffet, le placard de maman, la radio de papa.

Nous avions chacun notre territoire. Tout d'abord notre place à table, immuable. J’étais assise à son bout avec, à ma droite, papa et sa radio, et maman à ma gauche. A côté de papa, la place de ma sœur. Quand celle-ci est partie étudier à Paris, j'avais 11 ans. A partir de ce moment, ce fut les parents et moi, une petite famille en osmose totale qui respirait dans un même souffle, pleurait des mêmes yeux, riait et hurlait du même gosier. Pendant mes plus jeunes années, en déployant mille artifices, ma sœur s'était appliquée à me cacher la vérité et se mettait entre moi et le sombre gouffre qui avait happé nos parents pour toujours. Elle voulait que je vive, que j'ai des racines. Mais après son départ à l’université,  je me mis à souffrir de la même maladie que mes parents: l'absence, le vide et le manque.

A l'âge de 2 ans, je découvris la barre sous la table de la salle à manger. On pouvait s'y asseoir confortablement. Rapidement, cet endroit se convertit en siège stratégique. Je m'y réfugiais lorsqu'un ennemi redoutable me poursuivait avec une assiette d'épinards. Je m’étais créée un domaine tranquille à l'ombre de la nappe. La bonne n'allait pas se mettre à quatre pattes pour me rejoindre et de toute façon je lui aurais échappé. Mise en confiance par la lumière douce, le silence, et surtout mon état d'isolement, je jouais calmement avec des objets trouvés sur place: une serviette, une cuillère à soupe, des miettes de pain, une tache claire sur le tapis. De temps en temps la bonne m'apportait à boire. Cela ne la dérangeait pas que je sois coincée sous la table pendant des heures, bien au contraire, elle pouvait faire le ménage ou cuisiner comme elle l'entendait puisque je n'étais pas dans ses pattes.

Ma relation avec la nourriture fut établie à table entre papa et maman. Le matin je buvais une grande tasse de chicorée au lait, mangeais une tartine et dans la demi-heure qui suivait vomissais tout ça avant d'aller à la maternelle ou à l'école. Maman mettait cet événement quotidien sur le compte du stress et commença à cette époque à me créer un profil de petite fille en sous-poids, fragile et nerveuse. Cela dura jusqu'à mes 8 huit ans et l'on peut seulement imaginer l'état de mon œsophage et de mon estomac à cette période de ma vie. Aujourd'hui cette histoire est risible, tout le monde aura compris quel était le problème car nous avons l'habitude au 21ème siècle d'enfants intolérants au lait.

Un jour, assise à table, je me penchai vers la tasse de café de mon père.
- Pourquoi c'est noir? Lui dis-je.
- Je ne mets pas de lait.
- Pourquoi tu ne mets pas de lait?
- Parce que je n'aime pas trop le lait. Il fit avec la main un geste circulaire sur sa poitrine et une petite grimace.
Et voilà... J'avais tout compris en un instant. Du haut de mes huit ans je demandai à maman de ne plus verser de lait dans mon bol de chicorée.
- Mais ça va pas être bon sans lait, dit-elle.
- Je ne veux pas de lait, lui dis-je catégoriquement.

C'est ainsi que je cessai de vomir tous les matins et pus commencer une vie nutritionnelle normale et prendre du poids. Et mon estomac blessé par les vomissements perpétuels, qu'est-il devenu? Il n'a rien dit, il s'est tu poliment pendant des années, que dis-je, des décennies. Et puis un jour en hiver 2006, alors que ma grande sœur, malade d'un cancer, vivait les dernières semaines de sa vie, mon estomac s'est réveillé de son long sommeil. Il s'est souvenu de l'enfant que j'avais été, de la brûlure acide constante dans mon estomac, des nausées quotidiennes, du ventre vide à l'école, de l'envie de se précipiter sur la nourriture mais en même temps aussi la répulsion de la nourriture. Alors, finalement, après tout ce temps, il s'est mis à parler mais il ne parlait pas; il hurlait des choses comme "ça fait mal", "je suis pas d'accord", "on m'a pas demandé mon avis", "je vous emmerde", "j'en peux plus". Des fois, quand vraiment on en peut plus, c'est notre ventre qui prend la parole.



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dimanche 21 janvier 2018

50 av. de Verdun: le salon


Avant ma naissance, le salon servait également de chambre à mon grand-frère qui est de 19 ans mon aîné. J'aurais bien du mal à décrire cette époque pour moi complètement opaque puisque inexistante. De façon générale je peine à imaginer la présence de mon frère à la maison, étant adolescent, étant jeune homme. Il en va de même pour ma grande sœur, cela va de soi, puisqu'elle avait plus de 20 ans quand je suis née et habitait déjà à Paris. Pourtant j'ai toujours ressenti la présence de ma sœur, je veux dire que dans ma mémoire ma grande sœur a toujours eu une place. Mon frère, non. Lorsque, enfant, je cherchais ses traces dans la maison bâtie sur trois étages, je ne trouvais rien, ni un livre ou un bibelot qui lui aurait appartenu, ni un vêtement ou un flacon dont l'odeur aurait pu me guider vers un souvenir quelconque, un bruit de pas peut-être, le son d'une voix qui dévalerait les escaliers, un sourire furtif. Mais rien de cela et lorsque qu'on entrait dans le salon, rien ne laissait penser qu'un jeune homme y avait vécu dans le passé.

Sur la gauche, les instruments de culture donnaient le ton: le piano d'abord, puis la télévision. Sous la fenêtre, une table ronde pour déposer les plateaux, les assiettes, les tasses de thé et de façon générale des victuailles à manger rapidement. En face de la télé, un lit servant de canapé, près de lui, un fauteuil, puis une lampe, et un autre fauteuil identique. Ma sœur et moi (ma petite sœur, de 8 ans seulement mon aînée) nous asseyons sur le lit, mon père sur le fauteuil qui y était contigu et ma mère dans l'autre fauteuil. Il n'était pas question d'échanger nos places. Nous étions collés à nos sièges comme des personnages de fresque moyenâgeuse, sculptés dans la pierre. Mais reprenons du début: le piano.

J'avais passé beaucoup de temps, étant petite, à regarder ma sœur jouer. Debout à côté d'elle, j'étais émerveillée par son talent et la musique que ses  longs doigts légers arrivaient à créer. Il faut dire que tout en elle m'émerveillait mais ces moments ressortaient pour moi de la magie.  Je me collais à elle comme si mon existence dépendait des sons qui résonnaient dans le piano et ressentais une sorte d'exaltation qui insufflait la vie. Ainsi, pendant les années qui allaient suivre, mon piano allait devenir le dispositif qui me reliait à ma propre existence. Je m’exerçais à tout moment de la journée, pendant de longues heures. Tout disparaissait lorsque mes mains virevoltaient sur le clavier. Tout disparaissait. Mon cerveau vibrait dans des sphères lointaines, inconnues. Il fallait que ma mère m'interrompe pour venir à table, faire mes devoirs, retourner à l’école. J'avais bien du mal à m'arracher au clavier.

La télévision trônait dans le salon mais aussi dans la salle à manger durant les repas. Il n’était pas question de manquer un seul journal d'information et, ainsi, tous nous mangions un œil sur l’écran, l'autre sur la soupe. Les programmes, assez parcimonieux, consistaient de dessins animés, de séries américaines, de feuilletons français, et quelques films et émissions le soir. De tout ce bric-à-brac resurgissent quelques moments privilégiés et en premier la série américaine des années soixante "Le sous-marin de l'apocalypse - Voyage to the bottom of the sea" de Irvin Allen. 

J'avais un féroce béguin pour Kowalski, un membre de l'équipage du sous-marin Seaview, interprété par Del Monroe. Je guettais sa présence sur l’écran, toute énamourée. Même à 17 ans, au retour de mon père de 10 mois d'hospitalisation, j'en pinçais encore pour Kowalski. Mon père regardait la série avec moi et lui aussi s’était pris d'affection pour Kowalski, à cause de son nom polonais. Nous avions pris l'habitude de crier "Kowalski" à chaque fois que celui-ci apparaissait. Nous partagions cette hilarité éphémère à chaque fois, telles des groupies toutes échevelées. C'est comme ça que j'ai fini par comprendre que mon père n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Il avait échappé à la mort qui l'avait poursuivi pendant de cruels mois à Paris. Pendant ce temps-là je m'échappais à la vie, effacée, absente déjà. Mais en fin de compte, grâce à Kowalski, je vis le regard de mon père luire et il s’entremêlait au mien comme pour me dire tout le bonheur du monde.

Le soir, après dîner, nous regardions tous ensemble la télé. Aucune censure, de façon générale, n’était appliquée. On n'envoyait pas les enfants au lit, le dimanche, quand les images du film hebdomadaire étaient un peu osées. J'absorbais tout avidement, consciente de ma bonne augure. Un soir pourtant, il y eu exception à la règle. Cela arriva une seule fois lorsque "Le repos du guerrier" de Roger Vadim fut diffusé avec Robert Hossein et Brigitte Bardot dans les rôles principaux. L’éblouissante courbure de l’actrice, déployée sur une peau d'ours devant un feu de cheminée eu raison de la placidité de mon père. Il décréta que la jeunesse devait aller se coucher. 

Maman s'endormait toujours au milieu du film. Papa restait vaillant devant l’écran. J’étais assise sur le lit à côté de son fauteuil et lui donnais la main durant toute la soirée. C’était un geste quotidien et immuable. Il faut dire que papa parlait peu et qu'il fallait utiliser toute son imagination et détermination pour créer des liens de communication avec lui. Après le déjeuner que nous prenions en famille, mon père faisait la sieste sur le lit du salon pendant exactement vingt minutes. Alors que je continuais à jouer au piano, avec son autorisation, bien entendu, il s'endormait immédiatement et se mettait promptement à ronfler. Plus tard il se levait tout reposé et lui et maman repartaient au travail et nous, les enfants, reprenions le chemin de l’école. 



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lundi 8 janvier 2018

50 av. de Verdun: le vestibule


Cela fait plus d'un an que je n'ai pas écrit sur ce blog. Ce n'est ni anodin, ni fortuit. J'avais tracé d'avance la suite de mon exploration dans l'avenue de Verdun et il ne me restait plus qu'à tourner la clé et m'introduire dans la maison située au 50 avenue de Verdun. Ma maison.

J'ai fait un rêve lorsque j'avais environ 30 ans. Je descendais l'avenue de Verdun qui s’était transformée en rivière de sang. Je me tenais devant la porte d'entrée qui était fermée et je voulais franchir le seuil de ma maison. Je le voulais mais je ne savais pas comment. Je restais ainsi tandis que les flots rouges dans la rue menaçaient de m'emporter. Comment ouvrir la porte? La peur me tenaillait. Alors je me suis mise à hurler de tout mon saoul. Je rugissais et plus ma voix s'amplifiait, plus je me sentais forte et invulnérable. Dans mon rêve une voix m'encourageait et me disait que je pouvais tout conquérir, ouvrir toutes les portes.

La porte de ma maison s'ouvrit enfin et je continuai à rugir en franchissant  le vestibule, en le traversant, en ouvrant la porte qui donnait sur le salon. Papa y lisait son journal tranquillement, confortablement calé sur son fauteuil. Maman, debout, une tasse de thé à la main se dirigeait vers lui. Ils ne me voyaient pas et n'entendaient pas mes cris. Je traversai le salon et m'appuyai sur le mur de la salle à manger. Je hurlais toujours. J’étais devenue une bête féroce. De mes griffes, je caressai des taches roses, à peine visibles sur le papier peint.

J'aimais bien le vestibule. Il accordait un moment pour rentrer sa chemise et la reboutonner,  lisser son pantalon, renouer ses lacets, attacher ses cheveux. Avant de rentrer à la maison je me refaisais un visage, une attitude, un rictus de rigueur. Mes parents attendaient de me voir entrer avec une mine enjouée. Maman aussi émergeait du vestibule avec le sourire mais cela ne voulait rien dire. Elle était seulement fidèle au principe qu'il fallait toujours avoir bonne mine et faire bonne figure.  Apparemment, maman s’était convaincue elle-même que la seule explication de sa survie était son sourire indélébile et permanent qui lui avait toujours garanti d’être dans le camp des vainqueurs. Dans ce cas de figure, un vainqueur est quelqu'un qui a échappé à la solution finale.

Le vestibule avait deux portes, une qui donnait sur le salon, l'autre sur la salle à manger. Mes parents avaient condamné celle qui donnait sur la salle à manger afin de mieux tirer parti de l'espace ainsi libéré. Lorsque que nous avions des visites, le cadrant de la porte donnant sur le salon devenait le théâtre de mille artifices et clameurs. J'ai encore en mémoire le spectacle de ma grande sœur surgissant dans le salon avec ses bambins sur les bras, mon beau-frère embarrassé de valises, puis les aller-retours de chacun pour récupérer tous les bagages dans la voiture. La maison se remplissait subitement de gazouillis et babillages, d'odeurs douces et amères, de chansons, de livres d'enfants. Je regardais ma sœur avidement, émerveillée par son calme, par la tendresse qu'elle promulguait tout naturellement à ses enfants.  Mon père avait troqué un visage habituellement sombre et opaque avec une tronche hilare, des yeux frémissants d’excitation, un sourire radieux. Ma grande sœur a toujours fait cet effet-là sur lui; je ne lui en voulais pas.



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mercredi 23 novembre 2016

Les rues - L'avenue de Verdun - 2



J'ai vécu quotidiennement dans la même rue pendant 18 ans. Tout était à sa place et je ne me posais jamais de questions comme si j’étais née sur une scène de théâtre inamovible et permanente. J'ai du mal, ainsi, à me souvenir des commerçants car ils se fondaient dans une image lisse et assoupie qui allait de soi. J'ai le regret aujourd'hui de ne pas avoir davantage exploré ma rue, de ne pas l'avoir chassée et capturée comme je le faisais à Preuilly pour tous les paysages. L'avenue de Verdun n’était pas un paysage mais une extension de mon corps que je regardais à peine.

Pas très loin de la maison nichait une mercerie où de temps en temps nous allions acheter des fournitures. La patronne avait accumulé avec les années une gigantesque collection de cartes de vœux. Nous parcourions avec délice cet étalage pour chercher une carte qui conviendrait à un anniversaire ou une fête des mères etc. La majorité des cartes étaient anciennes avec  des illustrations bucoliques et naïves, parsemées de dorures. Parfois, une heure entière passait sous les yeux de la propriétaire qui dispersait des encouragements, des conseils et surtout un sourire doux et bienveillant.

Pratiquement en face de la maison se trouvait durant mon enfance une fabrique ou un atelier qui appartenait, il me semble, à la famille Citoleux. C'est là qu'à la fin des années 50 y travaillait un jeune homme, Pierre. En sortant du travail il remarqua une jeune fille brune qui fermait les volets de sa maison, en face. Il l'observa quelques temps avant de lui dire bonjour. Cette jeune fille, Annick, lui dit qu'elle travaillait chez des juifs. Elle avait été engagé 3 ans plus tôt quand sa patronne était enceinte.

Les jeunes gens aimaient bien se parler. Un jour ils partirent faire une promenade au petit bois là où la petite de la patronne avait l'habitude de jouer. Ils se rencontrèrent ainsi plusieurs fois, toujours accompagnés de l'enfant. Pierre qui avait un sourire magnifique et de beaux yeux foncés, apprit à la connaître et l'apprivoisa. Cela plaisait beaucoup à Annick qui adorait la petite fille et ne la quittait jamais des yeux.  A vrai dire elles étaient en osmose toutes les deux depuis la naissance de l'enfant. Ainsi, Pierre avait-il trouvé le chemin du cœur d'Annick. Le jeune couple se fiança et la jeune fille, à l'âge de 20 ans, quitta la maison de ses patrons pour construire sa vie.

Je me souviens de cet homme comme s'il était encore présent devant moi, joyeux, bavard, optimiste. Je me souviens de son regard sur cette jeune fille qu'il n'aimait pas encore mais déjà il ne pouvait pas passer une journée sans la voir. Je me souviens de lui qui revient avec moi de la promenade heureux, léger, lumineux. Il me prend la main en jubilant, il regarde la femme qu'il convoite. Moi je l'aimais, j'avais confiance en lui.

J'avais compris qu'Annick allait partir donc moi aussi j'allai partir.  Nous allions partir tous les trois. J'avais fait un rêve où j’étais assise dans ma poussette. Je me retournais pour voir qui se tenait derrière moi; Annick et Pierre me poussaient ensemble et me regardaient avec amour et fierté. Je ne me souviens pas de l'instant où j'ai compris qu'elle partait sans moi. Maman assistera seule au mariage avec ma sœur à ses côtés. Les photos montreront que papa debout dans la rue me portait à bout de bras alors que je hurlais de tout mon soûl.

Le déchirement que j'ai vécu ce jour-là ne s'est jamais entièrement dissipé. J'ai toujours eu honte d'avoir été autant marquée par une séparation aussi banale. En gros, la bonne avait grandi, s’était mariée et était partie. C'est ce qu'elles faisaient toutes éventuellement. Il me fallut attendre 35 ans pour recueillir un témoignage crucial: ma mère m'apprit en 1994 qu'Annick n'avait pas supporté non plus la séparation. Après son mariage elle avait souffert d'une dépression et dans son désarroi demandait constamment à me voir. Son mari était venu en parler à ma mère. En fin de compte, Annick tomba enceinte et donna le jour à une petite fille qu'elle nomma Nathalie. Pour elle, le drame était clos.




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mercredi 9 novembre 2016

Les rues: l'avenue de Verdun - 1


Je suis née avenue de Verdun, à Châteauroux, au no.50. J'y ai vécu jusqu’en octobre 1974 quand, à l'aube de mes 18 ans, le bac en poche, je tournai le dos à mon enfance et montai à Paris. L'avenue de Verdun s'appelait dans le passé l'avenue de l’hôpital car c'est là que s'y trouvait l’hôpital. J'y suis allée une seule fois dans ma vie quand j'avais 5 ans et 2 mois. Ma belle-sœur y avait accouché d'une petite fille que mon frère et elle appelèrent, curieusement, du même nom que moi. On ne m'a jamais donné d'explications à ce sujet. Dans mon imaginaire un peu débordant, je me suis inventée cette histoire: à l’époque j'avais été kidnappée et mon frère, pensant que je ne reviendrai jamais, avait appelé son bébé Nathalie.

Mes parents s’étaient installés avenue de l’hôpital à la fin de la guerre. Leur demande d'ouvrir une affaire de vêtements de cuir à Paris leur fut refusée car celle-ci pourrait faire concurrence avec des citoyens français (mes parents étaient encore polonais à l’époque) et on leur permit, par contre, de s'installer à Châteauroux, la ville la plus de proche de Neuvy-Saint-Sepulchre, là ou ma mère et ses 2 enfants avaient vécu et survécu pendant la guerre. Durant ces premières années à Châteauroux, mes parents confectionnèrent des canadiennes qui s'arrachaient comme des petits pains. Rapidement ils durent engager du personnel et trouver un plus grand local pour leur affaire; c'est dans rue Ledru-Rollin dans un bâtiment qui avait abrité une ancienne salle d'armes qu'ils s'établirent.

L'avenue de Verdun était plutôt résidentielle avec quelques commerces éparpillés sur son long. J'allais souvent faire des courses. J'ai des souvenirs de ces excursions à partir de l'age de 6 ans environ. A cette époque, dans les années 60, nous n'avions pas de supermarchés. Tous les achats étaient faits dans le quartier ou dans les marchés. J'allais à l’épicerie acheter du camembert et dès mon plus jeune age je savais ouvrir la boite et appuyer sur le fromage avec mon pouce. Je prenais aussi des yaourts encore dans des pots de verre. Les pots étaient rendus à l’épicerie après usage pour être recyclés. Je ne sais plus ce qu'il en était des bouteilles de lait. Au debut des années 60, il se peut qu'elles étaient aussi en verre.

J'aimais bien aller à la boulangerie à cause des odeurs, bien entendu, mais aussi parce que l'achat du pain m'apparaissait comme une tâche primordiale. Rentrer à la maison la baguette sous le bras, résister à la tentation de grignoter sur le court chemin, heureusement, entre la boulangerie et la maison, mettre le pain sur la table et savoir que dès ce moment, la famille pouvait s'attabler, était la source d'une saine et puissante satisfaction. Par contre, chez le boucher je gigotais de partout, un peu mal à l'aise. Je le suspectais d’être un mauvais homme, bien avant que j'ai eu la moindre idée de ce dont un mauvais homme était capable. Du haut de mes 7 ans, je ne lui faisais pas confiance. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas.

Notre voisin vendait du vin. Nous avions l’habitude d'entendre les tonneaux rouler lors des livraisons. Nous n'avions pas de contacts avec ces marchands et je n'ai jamais vu leur commerce de l’intérieur. Je ne les ai pratiquement pas rencontrés le long de toutes ces années. Pourtant, un jour, je sonnai à leur porte. C’était en novembre 1973. Mes parents étaient partis en vacances à Cannes et m'avaient laissée seule à la maison. C’était une belle période de ma vie car papa venait de finalement quitter l’hôpital Tenon. En tout, depuis son premier accident cardiaque en décembre 1972, il avait été hospitalisé pendant 10 mois. Il était rentré à la maison seulement muni d'une canne et d'un sourire jovial. Il avait conjuré la mort.

Dès que je le vis à la maison, une métamorphose incroyable se fit en moi et je reprenais vie moi aussi. Je commençai ma terminale dans un état euphorique et légèrement instable, telle une naufragée qui aurait été secourue après une longue attente. Mes parents partis dans le midi, je dormais ma premiere nuit seule à la maison. Des bruits terribles me réveillèrent pendant la nuit. Le lendemain j’écoutais les chuintements, grattements, grincements jusqu'au matin sans fermer l’œil. Je sonnai chez les marchands de vin au troisième jour. Mon voisin fit le tour de toute la maison, vérifia bien dans le grenier et la chambre de bonne. Il ne trouva rien de suspect et m'expliqua que la nuit, une maison respirait. Etant seule, je captais tous les bruits de cette maison vivante dont les escaliers crépitaient et sifflaient, dont les parquets gémissaient et riaient. Je me résignais à leur présence.

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