mardi 28 juillet 2020

50 av. de Verdun: ma chambre II


Après avoir obtenu son bac, ma sœur bien-aimée quitta la maison pour faire ses études à Paris. Encore plongée dans l’égoïsme de l’enfance, je ne voyais que mon désarroi devant la sensation de manque qui m’enveloppa rapidement telle une brume opaque et tenace.  Malgré mes 11 ans je n’étais pas capable d’intégrer l’idée simple qu’elle devait faire sa vie, ce qui impliquait un déménagement vers la capitale. Je n’avais même pas pensé au fait que la chambre que je partageais avec elle, deviendrait ma chambre, mon domaine privé, et que ma qualité de vie s’en trouverait ainsi améliorée.

Finies les glissades sous le meuble qui longeait le lit suite aux coups de pieds intempestifs de ma sœur pendant la nuit. En même temps je commençais ma sixième à l'annexe internationale de St Maur. Mi- surdouée, mi- attardée, je n’avais pas beaucoup d’amies et la mélancolie m'envahissait jour après jour comme si elle seule donnait une réponse à la solitude générée par l’absence de ma sœur. Ce premier départ en prédisait d’autres, quand elle se maria et plus tard, quand elle partit vivre en Israël avec sa famille. Je les vécus tous comme une punition inéluctable.

En 1969, je commençai à écrire. Assise sur mon lit, entourée de mes bibelots, mes livres et mes magazines préférés, je me livrais à des réflexions interminables en prose ou en vers. Un an après le départ de ma sœur, à la rentrée scolaire de 1968, je rencontrai deux jeunes personnes venues de la capitale. Tels des anges descendus du ciel, elle et lui partagèrent mon chemin pour de longues années. Tous deux réussirent  par leur amour et amitié intangibles à colorer mon existence de toutes les couleurs du bonheur et à me faire passer le cap de l’adolescence avec facilité.

Aimée, certes, par ma famille et mes amis, j’étais aussi une enfant prise en otage par des parents au caractère instable; ils passaient rapidement de la bonne humeur au désespoir, me laissant impuissante devant un gouffre innommable, celui de leur manque et de leur douleur. Cet abîme n’était pas le mien mais je glissais dedans quand même, ma sœur n’étant plus là pour le démentir et tenter de le dissimuler en m’emmenant dans les étages pour jouer ou déclamer des pièces de Courteline. « Ce sont leurs histoires », disait-elle, mais, inconsciemment, elle mentait : C’était également notre histoire, et quand ma sœur ne fut plus là pour me protéger du passé, je restai démunie.

Un cousin d’Amérique nous avait rendu visite et m’avait apporté un magnétophone. J’avais environ 12 ans. Je passais des heures entières dans ma chambre à jouer avec cet appareil, prétendant être journaliste ou écrivaine sur un plateau de télévision. J’y parlais de mes poèmes que j’enregistrais  en parallèle. Je ne les faisais entendre par personne et ne les montrais à personne. Il fallut attendre la visite de Monsieur Paquet, un des représentants de la fabrique de mes parents. Il dormait chez nous, parfois, et nous avions tous à la maison beaucoup d’affection pour lui. Un jour, je lui montrai quelques poèmes et il les lus avec beaucoup d’attention. Il m’encouragea à persévérer.  

En 1972 je fis un voyage de deux mois à New-York et revint grandie sous toutes les formes. J’avais rencontré beaucoup de gens, surtout des étudiants et des artistes avec qui je pouvais partager mon immense goût pour la littérature, l’écriture, le cinéma et la musique. Je rentrais chez moi armée d’une grande affiche qui disait : « War, it’s a dying business ». Elle trôna longtemps à la tête de mon lit. Un poster de Bob Dylan se trouvait au-dessus de ma table de travail. Celle-ci comportait un tiroir secret. Il fallait pour le découvrir, tourner la table d’une certaine façon. Curieusement, il ne me vint jamais à l’esprit d’y dissimuler quelque chose, comme une lettre ou un billet. J’exposais bien au contraire mes écrits sur le mur de la chambre, au vu et au su de tous. 

Ma chambre disposait d’une cheminée qui était condamnée. Le vent s’y engouffrait avec force les nuits d’hiver m’imposant un grondement un peu lugubre mais auquel je m’étais habituée. A ce vacarme s’ajoutait le bruit de la circulation. Notre maison n’était qu’à quelques mètres de feux de signalisation et parfois des crissements formidables parvenaient à ma fenêtre. Dans les années 60 l’on pouvait compter aussi sur les soldats américains pour dégueuler ou crier sous nos fenêtres lorsque qu’ils revenaient d’une soirée bien arrosée dans une boîte de nuit. Ce tapage ne me dérangeait pas outre mesure. Je lisais tard, très tard. Vers l’âge de 15 ans, j’avais découvert Garcia de Lorca, Max Jacob, Apollinaire, Aragon, Desnos et bien d’autres encore. Ils vivaient avec moi, la nuit, entre l’ombre et le fracas. 



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jeudi 23 juillet 2020

50 av. de Verdun: ma chambre I



Pour entrer dans ma chambre, il fallait d’abord traverser celle de mes parents. C’était comme ça, et tout le monde s’était habitué au caractère incongru de cet aménagement. Bien qu'appartenant officiellement à la génération d’après-guerre, ma sœur et moi, nées successivement en 1948 et 1956, restaient captives des événements que nos parents avaient traversés durant la Shoah. Nous devinrent plus tard ignorantes, muettes, presque aveugles, devant l'absence incommensurable qui s'installa dans la maison et ne devait jamais nous quitter.  Nous étions très proches de nos parents et vivions en tribu, agglutinés les uns aux autres, dépendants émotionnellement les uns des autres. Aucunes barrières n'avaient été édifiées entre nous. La disposition des chambres en témoignait.

Ma sœur et moi dormions dans le même lit depuis que j'avais quitté la chambre des parents. J'avais pour ma sœur un attachement démesuré qui ne s'est jamais assagi. De huit années mon aînée, elle veillait à mon bonheur comme si c’était naturel que ce soit elle et non mes parents qui en soit responsable. A mes yeux, elle représentait l'avenir, une survie naturelle, bonne et heureuse qui offrait une réponse au drame de nos parents et de leurs proches, massacrés presque en leur totalité par les Nazis. Elle savait, telle une magicienne, me protéger de l'angoisse intermittente dans laquelle mes parents étaient plongés et de leur douleur permanente qui gisait tel un rare minerai tout en bas, tout au fond.

Dans les années soixante j'avais huit ans et ma sœur seize.  A l'aide d'un petit transistor, elle écoutait les chansons yé-yé et moi qui avais depuis longtemps dépassé l'heure du marchand de sable, je m'endormais bercée par mes chanteurs préférés, la voix sourde d'Adamo ou celle, rauque, de Dalida. Souvent, au matin, je me réveillais le corps à demi allongé sur le lit, l'autre sous le meuble qui le longeait. Celui-ci comportait une étagère où traînaient des livres de poche sur les aventures de James Bond 007 et du commissaire San-Antonio. Encore enfant, les adultes ne prêtant pas attention à mes lectures, je me délectais de ces romans policiers. La prose inventive et désinvolte de Frédéric Dard qui maniait un vocabulaire ingénieux m’éblouissait autant qu'elle me choquait car je venais tout juste d'enjamber la bibliothèque verte encore calée tranquillement sur un meuble à la tête du lit.

Les livres classiques se trouvaient dans une bibliothèque sur le mur d'en face. Là-bas y trônaient les chefs-d’œuvre de la littérature française. Alors que je venais de terminer la lecture de "OSS 117- Cinq gars pour Singapour", je négociais un virage en épingle à cheveux pour lire "Madame Bovary et "Le rouge et le noir". Il faut préciser que mon père avait acheté une collection de grands classiques imprimée au début des années 20. J'avais environ 10-12 ans lorsque j'attaquais la lecture de ces ouvrages. Certes une dissonance certaine existait entre mon âge et les situations décrites dans ces romans du 19e siècle. Heureusement que San-Antonio m'avait servie de guide dans les méandres de la langue française et que je me sentais à l'aise dans tous les styles littéraires. 

Je lisais Balzac mais le trouvais un peu rébarbatif. C'est bien plus tard, à l'université, que je lisais "Sarrasine" avec extase. Dans cette collection de classiques, "Les liaisons dangereuses" de Chodelos de Laclos était mon préféré. Je le lus à plusieurs reprises à des périodes différentes de ma vie afin de mieux comprendre de quoi il était question. Autant, à l’âge de 8 ans j'étais éblouie par Michel Strogoff, par la noblesse de son âme et son courage, autant, plus tard, j’étais conquise par Valmont, ce narcissique manipulateur qui semait la douleur autour de lui et dont le châtiment fut de mourir d'amour, une peine bien méritée.

A cette époque bénie, ma sœur et moi nous asseyons sur le radiateur devant la fenêtre et lisions tout haut des pièces de théâtre, souvent de Courteline. Les situations burlesques du vaudeville, les poursuites du mari, les cachettes de l'amant, les cris de l'épouse, me faisaient rire aux éclats. C’est pendant ces moments-là que je développais l’amour du théâtre et bien plus tard, complétais mon éducation par des cours avec le mime Isaac Alvarez et sa troupe des "Comédiens Mimes de Paris". Alvarez s’inspirait de son maître, Jacques Lecoq, mais aussi du théâtre moderne de Grotowski dont la technique d'acteur était révolutionnaire. Encore merci au papa de San-Antonio qui m’enseigna très tôt la souplesse et l'amour indélébile du langage.


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lundi 13 juillet 2020

50 av. de Verdun: la chambre des parents


Petite, je dormais dans la chambre de mes parents au premier étage, dans un lit en bois à barreaux. Je me souviens de ma couette rose au toucher rassurant et doux et aussi d'un petit tableau qui représentait Bambi, accroché au mur. C’était un cadeau de ma grande sœur Mali pour mes deux ans. Le jour où la chatte décida de mettre bas sur mon lit, je fus apeurée par les bébêtes qui grouillaient sur son ventre. Elles étaient plus grosses que les souris que je connaissais au rez de chaussée, en bas de l'escalier. 

Apparemment, j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait mais la tache rouge étalée sur mon couvre-lit ne me disait rien qui vaille. Je sautai en vitesse sur le lit de mes parents et hurlai de tout mon soûl jusqu’à ce que la bonne apparaisse et me rassure. Elle m'expliqua que la chatte venait de faire des petits et qu'il valait mieux ne pas la déranger pour le moment. On extirperait plus tard mon couvre-lit de dessous l'animal. C'est le lendemain, en fait, que ma couette rose disparut après trois ans de bons services.

La fenêtre de la chambre donnait sur le toit de la véranda et le petit jardin. La chatte et ses chatons qui avaient grandi depuis, aimaient se frotter contre la balustrade et profiter du soleil. Je m'amusais avec eux en été après l’école et leur faisais la conversation. Un jour un couple de chat siamois me laboura l’intérieur de la main et j'en garde encore les cicatrices aujourd'hui; deux petites taches blanches. Je passais beaucoup de temps près de la fenêtre, à côté du lit de maman.  J'aimais jouer seule, souvent sans jouet. 

Cet endroit me rassurait. Je m’asseyais sur la descente de lit, caressais de la joue le couvre-lit de mes parents qui fut d’abord vert, puis bleu. Je couvrais d'un regard aimant et possessif la lampe de chevet de maman, une jolie danseuse avec une robe verte, et le tableau au-dessus du lit dont la description resta impossible pour moi pendant longtemps. Il s'agissait d'une reproduction du XIXe siècle, révélant une femme en blanc semi allongée sur un divan. Un homme en costume noir, debout et penché sur elle, lui offrait un baiser langoureux. Je n'ai pas été capable, plus tard, d’identifier ce tableau. 

Du côté de papa un petit guéridon et un cendrier lui servaient à déposer ses cigarettes. Il fumait trois paquets de Gauloises par jour. Près du lit se trouvait une grande armoire où maman faisait régner le désordre le plus total. Elle n'aimait pas jeter et associait sur les étagères les vieilles choses avec le neuf. Rien n’était logique dans sa façon de ranger; certains de mes vêtements, par exemple, étaient placés dans l'armoire des parents, bien que leur place fût normalement sur mes étagères, dans mon armoire, dans ma chambre.  Maman élaborait dans sa tête des algorithmes mystérieux qui entretenaient un désordre perpétuel dans les placards. J'ai hérité d'elle cette façon incohérente de remplir les armoires. Mais comme chez elle, c’est un chaos qui relève de l’entropie et les connaisseurs y reconnaîtront un équilibre. 

Je dormais souvent avec mes parents et disposais même d'un petit oreiller blanc placé au centre du lit conjugal. Mes parents m'avaient eu tard et s'amusaient avec moi à l'âge où ils auraient pu se divertir avec des petits-enfants.  Maman était experte en chatouilles, chansonnettes et comptines en polonais. Ma préférée était "Kuj, kuj kowalu!" Papa, quant à lui, me faisait rebondir sur sa poitrine en mordant sa cigarette pour qu'elle ne s’échappe pas. Parfois il arrivait à lire le journal en même temps, l'agrippant d'une main et  me serrant de l'autre, ce qui nécessitait de bonnes qualités de coordination.  

Un soir, en avril 1960, je fus réveillée d'un profond sommeil. J'avais trois ans et demi. Je me mis debout en tenant les barreaux du lit. Ma mère se trouvait à côté d'un homme un peu plus grand qu'elle. Je ne le reconnaissais pas, et pour cause, il s'agissait du frère de maman qui surgissait de l'ombre après quinze ans d'internement en Sibérie. Ma mère le croyait mort comme les autres, comme tous les autres. Elle le rencontrait ce jour-là pour la première fois depuis l'avant-guerre. 


Quand il me vit l'homme éclata en sanglots. Il approcha son visage du mien avec dans le regard une lumière effrayante. Soudain il se mit à rire aux éclats au milieu des larmes. C'est son rire qui me glaça les sangs. Je me mis à pleurer devant cet homme au regard halluciné qui derrière les barreaux tenta de me caresser les cheveux en chuchotant des mots que je ne comprenais pas. J'eu l'instinct de reculer devant cette chimère, ce diable vivant. Mais que me voulait donc ce revenant sorti de l'ombre? Qui était-il ? Et qui étais-je pour produire en lui tant de douleur mêlée de joie et de folie?




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dimanche 15 mars 2020

50 av. de Verdun: la salle de bain







La salle de bain se situait à mi- étage entre le rez de chaussée et les chambres. C’était la seule pièce de la maison qui pouvait se fermer à clé. Souvent j'y allais pour le plaisir de tourner lentement la clé et de rejoindre mon endroit favori, entre la lessive en poudre et la baignoire. Je fermais les yeux et je me reposais. Enveloppée d'une grande tranquillité, je rêvais de pays lointains, de Michel Strogoff, le héros de Jules Verne au regard bleu comme celui de mon père et de princesses orientales aux yeux brûlants comme ceux de ma mère.

De ma place, assise sur une chaise basse, je voyais la baignoire, la machine à laver, l’étroite porte ondulée qui donnait sur l’évier et les toilettes. Sur la gauche se trouvait une fenêtre à deux battants. C’était là où mon père se rasait, accrochant un miroir à une poignée de la fenêtre et maniant son rasoir avec dextérité. Il avait la mâchoire fort belle,  un véritable exploit géométrique, droite et douce, dure et lisse, si parfaite qu'elle n'aurait pas fait honte à une star de cinéma. J'aimais bien regarder papa se raser en pantalon de pyjama et maillot de corps blanc. Ses yeux bleus pales jetaient parfois un regard sur moi. 

- Qu'est-ce que tu regardes? Disait-il en passant lentement le rasoir sous son nez.
Je ne répondais pas. Je regardais mon héros, évadé des steppes de Sibérie, armé de son  courage perpétuel et de son sabre, le visage hermétique. Il parlait peu, c'est vrai, et il  mourut quand j'avais 24 ans, ce qui freina quelque peu nos conversations.  Il me fallut beaucoup de temps, mais je finis par comprendre qu'il m'avait aimé inconditionnellement. Je le regardais alors que la lumière tombait sur les carreaux de la fenêtre; son visage s'enflamma, ses yeux se plissèrent. Le rasoir glissa et coupa sa peau. 

- Et Meerde, dit-il sèchement. Kokale, apporte-moi une serviette, une serviette mouillée. Bon, ce n’est pas trop grave. C’est le soleil qui m’a ébloui. 
- Quand tu étais prisonnier, papa, tu te rasais souvent? Tu avais un rasoir?
- C'est le soleil, tu comprends. Ça n'arrive pas très souvent. Allez, je dois aller m'habiller. 
- Papa, quand tu étais ....
- C'est une belle journée aujourd'hui. Une belle journée. 

-Ma mère surgit soudain sur le palier, les cheveux défaits, enveloppée d’une robe de chambre et des pantoufles aux pieds. Elle touche une goutte de sang sur le maillot de corps de papa. 
- Vas iz geshen mit dir, Lejbele? (Qu’est-ce qui t'est arrivé?)
- Es gornisht. (C'est rien)
- Vas gornisht? Es iz blut. (Quoi rien? C'est du sang)
-Ne t’inquiète pas, c'est le soleil, maman. C'est juste le soleil.
-Bon, je me lave. Tout le monde dehors. Mais avant mon départ, pendant que papa lave son rasoir, le sèche et le remet en place dans son étui, elle se met debout devant le miroir et s’esclaffe : « ne va surtout pas copier ma coiffure ». Elle rit aux éclats, bruyamment, brandissant ses cheveux en l’air. Moi aussi je rie. Elle fait cette blague très souvent et à chaque fois je m’amuse à la vue de ses cheveux hirsutes, de ses airs d’Anna Magnani, sauvage et violente, d’une beauté sublime et triomphante.  

Souvent j’entrais dans la salle de bain pour guetter mes voisins. Ils habitaient dans une maison  semblable et contiguë à la nôtre. Dans cet immeuble, la propriétaire avait divisé l’espace en petits appartements. Les voisins qui m'intéressaient habitaient au premier étage et leur fenêtre donnait sur notre cour et la fenêtre de la salle de bain. Quand il faisait beau, j'aimais bien  voir ce jeune couple s'appuyer sur le bord de la fenêtre, leurs bras enlacés. Ils me connaissaient car ils me faisaient toujours un petit signe de la main et parfois me disaient "Coucou" ou "Bonjour". Je ne savais rien d'eux et me basais sur leur apparence pour me faire une opinion. L'homme avait la peau noire, des cheveux courts et crépus. Sa femme  était blanche et avait de longs cheveux blonds. Je sus plus tard par ma sœur que l'homme était un footballeur professionnel de la Berrichonne issu de la Guadeloupe. 


Presque tous les matins, à  cette époque, je prenais le bus pour aller à l’école. J'avais alors 9 ans. En sortant de chez lui, il passait derrière moi à l’arrêt du bus, caressait mes cheveux tout noirs et frisés, et il disait toujours la même chose; "mon petit mouton noir". Son sourire m’éblouissait en un instant. En le voyant s’éloigner vers sa voiture, je pensais qu'il reviendrait demain et passerait de nouveau sa main dans mes cheveux. Il le savait bien: j’étais le petit mouton noir et lui, le grand. 


J'ouvrais la fenêtre de la salle de bains et je me contentais parfois de regarder dans la direction de leur appartement. Quand ils apparaissaient tous les deux, mon cœur battait très fort. Quand il se montrait seul dans l'embrasure de la fenêtre, mon cœur se figeait.  Il me fallut encore quelques années pour comprendre la signification de cet arrêt impromptu et la paralysie qui m'envahissait. Le grand mouton noir me parlait de mon avenir que j'ignorais encore et moi, le petit mouton noir, je lui rappelais peut-être quelque chose de son passé. 





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mercredi 11 mars 2020

50 av. de Verdun: la cour



L’accès à la cour se faisait par la porte de la cuisine ou celle de la véranda. Tous les jours, la bonne m'emmenait au petit bois, un jardin situé à une dizaine de minutes à peine de la maison. Nous y restions longtemps. Donc, je ne manquais pas d'air, si je puis dire, car à cela s'ajoutaient les généreuses recréations à l’école. Le reste du temps, à la maison, je n’étais pas confinée; je jouais dans la cour, un espace minuscule de 10 m2 seulement qui regorgeait pourtant de nombreux recoins et présentait de vastes possibilités. 

La cour comportait un petit hangar où une bicyclette ou deux y étaient accrochées. Devant le hangar se trouvait un jardin, oui, un petit jardin qui ne faisait pas plus d'1 m2. C’était là que maman plantait des oignons de tulipes en hiver et attendait avec exaltation que les fleurs jaillissent de terre au printemps. Il m'arrivait souvent de m’asseoir devant le carré de tulipes et d'attendre patiemment qu'un bouton perce la terre. 

Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités. 

Il y avait une parcelle sur la gauche, contiguë à la véranda qui comprenait un petit arbre. Peut-être était-ce un arbuste. Je me servais de ses feuilles pour faire des sandwiches que je faisais semblant de manger en improvisant des pique-niques devant le carré de tulipes. M. Banania n'aimait pas la charcuterie alors je lui donnais de la confiture à la place. Un autre usage de cette petite parcelle était d'enterrer des petites bêtes, en général des oiseaux. C’est là-bas qu’éventuellement, mes canaris ont échoué, allongés dans une boîte à chaussure. 

Un de mes jeux préférés était la course d'escargots. J'alignais quelques escargots de la même taille et tout de suite la course commençait. Je pariais sur un vainqueur. Pas aussi lente que ça, la course comportait cependant un problème; les escargots ne marchaient pas toujours tout droit. Certains prenaient la tangente et perdaient toute chance de gagner. J’aimais bien ces mignonnes bêtes qui semblaient plus intelligentes qu’on ne le croit avec leurs jolies antennes grâce auxquelles ils communiquaient sans doute tout le long de la journée. 

Au fond de la cour se trouvait une porte fermée à clé, qui, aux dires de mes anciens, ne l'avait pas toujours été. Cette porte donnait sur la cour  des propriétaires. J'ai le souvenir d'une grande remise, d'une voiture garée. Il existe une photo de moi à côté d'une voiture qui a été prise dans cette cour. Je pense que j'ai 4 ans. Maman s’était peut-être fâchée avec les propriétaires. Pour moi une interrogation permanente restera au sujet de cette sanction.  Devant cette porte se trouvait un lavoir. J'ai souvent vu la bonne savonner et laver les vêtements sur ce bac. J'ai le souvenir d'un drap savonneux et de moi brossant le tissu à petits coups. La bonne est à côté de moi, patiente, attentive, contente que je m’intéresse à son travail. En face du bac, les toilettes, fort utiles, les autres étant à l’étage.


Quand j'avais à peu près 6 ans, il m'arriva quelque chose d'effrayant dans la cour mais personne ne le su car je n'en ai parlé à personne, Cela m’étonnerais bien si la bonne, qui fut témoin de cet incident, en ait parlé à ses patrons. Maman l'aurait fustigée sur le champ, peut-être même, renvoyée. J’étais debout dans la cour à côté de l'arbuste à sandwiches. Des ouvriers réparaient la toiture de la véranda. Soudain, un marteau s’échappa des mains d'un ouvrier. Le marteau atterrit si près de moi que je le sentis passer tout au bout de mon nez. J'entends encore dans ma tête le marteau tomber à mes pieds. La bonne est dans la cuisine, elle me regarde. Je ne me souviens de rien d'autre.




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jeudi 19 décembre 2019

50 av. de Verdun: l'escalier


Je suis assise sur le bas de l'escalier. Deux jolies petites souris trottinent dans le couloir entre la véranda et l'escalier. Là, elles y sont tout à leur aise pouvant à leur gré pointer leurs museaux dehors pour inspecter le monde des humains tout en menant leur vie quotidienne au sous le sol de la maison.  Je m'amuse avec elles. Je leur donne à manger. Elle sont mes amies. Je leur raconte mes petites histoires.

Quand la bonne s'affaire silencieusement dans un coin à plier des vêtements ou recoudre des bas, et que la maison tombe dans le silence, elles aussi me chuchotent des secrets.
- Alors? C'est un jour saucisson ou camembert? demandent-elles avec curiosité.
- Plutôt camembert, dis-je. Tout me fatigue et m'ennuie.
- On a un scoop pour toi sur les papiers peints. Ça t'intéresse?
- Je n'aime pas l'odeur de la colle.
- D'accord. Alors on te raconte? Ce n'est pas long.
- Oui, oui, si vous voulez.

Quand tu étais toute petite tu as monté les escaliers avec les mains toutes tachées. Était-ce du chocolat, de la peinture?  Personne ne s'en souvient plus. Bref, tu étais petite et pour monter, tu t'appuyais sur le mur. La bonne et ta maman essayèrent en vain de nettoyer les taches mais elles résistaient. En fin de compte ta maman se résigna. Elle ne voulait pas changer le papier peint, alors sur chaque tache elle peint délicatement une fleur, des roses surtout. Longtemps tu écartais les doigts sur chaque fleur le long du mur, sachant que chacune d'elle témoignait de ta petite enfance. Puis ta maman fit venir Monsieur Charlot et il changea les papiers peints dans toute la maison. Les fleurs disparurent une à une et tombèrent dans l'oubli.

En général, je m’asseyais en bas de l'escalier et j'attendais l'apparition des souris. Il m'arrivait aussi de m’asseoir tout en haut. C’était la dernière marche avant la salle de bain.  Je pouvais voir l'horloge entre le mur de la véranda et le début de l'escalier. J'observais ses aiguilles, lentes mais assidues. Dans le calme, la grande aiguille battait du tambour: boum boum, boum. Autant que je le sache j'ai toujours discerné les bruits plus fort, les lumières plus intenses, les odeurs plus envahissantes. Ces sensations que je percevais très fortes alors qu'elles n’étaient qu'anodines, pouvaient longtemps rester avec moi, particulièrement les odeurs. L'odeur de la colle, par exemple, me hante depuis toujours et je ne sais pas pourquoi.

De mon perchoir j'observais la circulation dans le couloir entre la salle à manger et la cuisine. Maman, maman, la bonne, la bonne, la bonne, la bonne, maman, maman, ma sœur qui monte l'escalier, elle ne compromet pas ma surveillance. La bonne, la bonne, maman. Maman rentre dans la véranda. La bonne la rejoint. Papa vient en bas des escaliers. Il lève la tête et me voit. Il me regarde sans rien dire. Il ne sourit pas. Son beau visage est immobile, comme pétrifié. Il allume une cigarette. C'est comme ça que je l'aime dans l’écran des gauloises filtres, submergé par la fumée. Maman et la bonne sortent de la véranda, l'une va dans la salle a manger, l'autre dans la cuisine. Papa recule vers la salle à manger et demande à maman: quel âge elle a, la petite?





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mercredi 28 août 2019

50 av. de Verdun: la cuisine



Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui  montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à  toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.

La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté.  Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.

On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe,  vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.

Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.

Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.




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