lundi 14 septembre 2020
Verde Luna vous souhaite Shana Tova בריאות איתנה - שנה טובה!
lundi 10 août 2020
50 avenue de Verdun - Le grenier
Au troisième étage, également, voisinant la chambre de bonne, se
trouvait le grenier. Quand j’étais petite j’y allais souvent pour jouer avec de
vieilles choses : un hérisson tout abîmé, une peluche de chien, une
charrette en bois, une armoire de poupée, des livres d’enfants en français et
en polonais, des chiffons, des journaux datant de trente ans, des vêtements des
années 50, enveloppés de plastique. Un endroit de rêve pour passer et repasser
son enfance dans une atmosphère engluée de mystère et très poussiéreuse.
J’aimais y passer de longues heures, seule. Cependant, j’invitais une ou deux fois
Françoise à me rejoindre.
Elle était mon amie depuis la première classe de la maternelle en 1959, quand j’avais à peine 3 ans. Je n’ai pas le souvenir d’avoir proposé la visite de cette pièce sombre à aucune autre enfant. Il faut dire que plusieurs fois par jour, Françoise et moi nous nous donnions la main, en rang, à l’entrée de la classe. Nous partagions tous les jeux ensemble à la récré. Elle venait parfois chez moi pour passer la fin d’après-midi. Son grand-père venait la chercher, un homme doux avec un long manteau, en face de qui je me figeais, interpellée par son importance, son autorité et son titre. « Mon grand-père » disait-elle. « Grand-père » me disais-je. Cependant, même dans le grenier qui contenait de nombreuses traces de souvenirs comme des cartes postales ou de vieilles lettres en Polonais et en Yiddish, jamais je n’y trouvais une trace de mes grands-parents.
Il y en avait, pourtant, dans la maison, au fond d’un placard : Les photos de mes grands-parents maternels et une carte postale datant de 1941, écrite par ma grand-mère maternelle, en allemand. Mais, étant petite, je n’y avais pas accès. Je m’étais résignée au fait que je n’avais pas de grands-parents et que l’histoire de la planète commençait avec mes parents, ma tante Madeleine, tonton Sender et tonton Srul. Cela me convenait, me rassurait même car c’était là une explication logique. L’apparition du grand-père de Françoise me perturbait surtout après que j’eus découvert le pot aux roses : mon autre petite amie, Anne, guettait parfois à la fin de l’école son « Pépé ». Allons bon ! Effrayée, j’en parlais avec Anne et Françoise et elles me confirmèrent ce que je craignais. La plupart des autres enfants de la maternelle avaient également des grands-parents. « Ce n’est pas possible » me dis-je. Comment est-ce possible ? ».
En fait, il me fallut très longtemps pour comprendre que le monde avait existé
avant mes parents. Quand je lisais plus tard des livres sur cette époque, je me
disais que cela ne me concernait pas. Même la belle photo de mon grand-père maternel Luzer que j’avais entre-temps découverte, ne me concernait pas. Même les
histoires de maman sur sa famille me semblaient loin, peut-être même inventées de
toute pièce. Ce petit village dont elle parlait avec tant d’émotions, Tarczyn, le
décor de son enfance entre un papa et une maman qui la choyaient, c’était une chimère.
Je n’allais plus tellement au grenier à cette époque car j’étais éblouie par
les livres qui garnissaient la bibliothèque dans ma chambre et aussi par de
nouvelles amitiés qui m’emportaient doucement vers l’âge adulte.
C’est à cette époque, il me semble, qu’en revenant du lycée, je descendais la rue de la gare. Soudain, je vis une fumée noire dans le lointain. « C’est vraiment beaucoup de fumée » me dis-je. En bas de la rue de la gare, en face de la station de train, je vis des flammes énormes s’échappant d’une petite fenêtre, au-delà du pont, à droite. Un grand effroi me saisit avant même que j’eus compris que le feu venait de l’avenue de Verdun et pas seulement de l’avenue de Verdun mais de ma maison. Etait-ce ma maison, ce qui correspondrait au 3ème étage ? Un écran de fumée couvrait les flammes et je ne voyais plus rien. Je piquai un sprint pour couvrir les quelques centaines de mètres qui me séparaient de l’incendie.
Il s’avéra que le feu ne s’était pas déclaré chez nous mais chez notre
pauvre voisine dont le chauffage à gaz avait provoqué une explosion. La vieille
dame perdit la vie dans ce drame. C’était de sa fenêtre au 3ème étage, identique
à la nôtre, que les flammes avaient jailli. Le mur du grenier, contigu à l’incendie
avait bien souffert mais avait tenu bon. Une odeur de feu de bois avait envahi la
pièce. Au début elle était insupportable et on ne peut pas dire qu’elle ne soit
jamais devenue supportable. Il devint difficile d’y rester longtemps et j’espaçais
mes visites. Il faut dire que de toute façon, j’avais dépassé l’âge de jouer
avec de vieilles peluches ; les petites souris au bas de l’escalier, M.
Banania dans la véranda, la danseuse verte sur la table de chevet de maman étaient
bien d’accord avec moi.
Alors je descendis les trois étages, mes pieds agiles sur le bois craquant, je dépassai l’horloge que papa savait si bien régler, la salle à manger et le salon et je m’engageai dans le vestibule. J’ouvris la porte et je m'en allai.
mercredi 5 août 2020
50 av. de Verdun: la chambre de bonne
Pour accéder à la chambre de bonne, il fallait monter les escaliers jusqu’au 3ème étage, sous les combles. Eclairée par une fenêtre de toit, la chambre était bien aménagée, étant habitée depuis longtemps par les domestiques qui avaient traversées notre maison. Elle comportait un grand lit très large, une grande armoire, une table de travail et un genre de canapé ancien ; Je crois me souvenir que c’était une méridienne, mais je doute que ce soit le cas. Située au-dessus de ma chambre, elle donnait elle-aussi sur l’avenue de Verdun, également avec un radiateur devant la fenêtre.
Cet endroit m’était familier et l‘était d’autant plus quand se créait un lien important entre la bonne et moi. De façon générale, je m’entendais bien avec elle, ayant vite compris que malgré ses airs de Bécassine écervelée, elle régnait sur mon existence avec un pouvoir certain. Agée de 16 ans environ quand elle mettait le pied chez nous pour la première fois, elle nous quittait pour se marier ou tout simplement s’évader de ce travail très dur, 24h sur 24h avec le dimanche de congé. A mon grand désarroi, ma mère se chargeait parfois de la présenter à un jeune homme. La bonne qui travaillait chez nous quand j’avais environ 4-5 ans, et dont j’ai oublié le nom, se maria avec un ingénieur, et ma mère n’était pas peu fière d’avoir organisé leur rencontre. Une belle photo des mariés resta longtemps dans l’armoire de maman. Elle avait fait une bonne action mais moi j’avais encore perdu une gentille compagne de vie et j’avais du chagrin.
De retour de la maternelle ou de l’école, je suivais la bonne partout, comme un petit toutou talonne celle qui va l’abreuver, l’alimenter et lui donner quelques caresses. Je la suivais aussi jusque dans sa chambre et cela arrangeait tout le monde. Elle pouvait mettre la radio et s’affairer à ce que bon lui semblait. Moi, je m’allongeais sur le lit et m’endormais. A mon réveil je coloriais sur son papier à lettre ou découpais des figurines. Pendant ce temps-là elle faisait son courrier, son petit ménage ou sa lessive. On était bien contentes toutes les deux. On se faisait notre petite vie. Ensuite on dévalait les escaliers en s’esclaffant et elle me donnait mon goûter dans la cuisine.
Quand je grandis, environ à partir de l’âge de 10 ans, un grand changement s’opéra concernant mon lien avec la bonne. Elle me racontait son histoire. Elle parlait de sa famille, de son village, du bal ou elle avait rencontré un gentil garçon. Elle riait de bon cœur mais parfois elle pleurait sur ma petite épaule, pas trop fort, pour que personne d’autre que moi ne l’entende. Nous guettions ensemble le bruit de la porte d’entrée. Quand elle pleurait, elle ne disait pas pourquoi ; je pressentais bien que ces larmes étaient de mauvais augure. Deux ou trois semaines plus tard elle rentrait chez ses parents, sans même me dire au revoir, sans un baiser. Moi, je savais bien qu’elle ne pouvait pas faire autrement, alors je lui pardonnais.
J’allais dans sa chambre, je m’allongeais sur le lit et m’endormais. A mon réveil je m’asseyais près de la table et attendais. J’attendais jusqu’à ce qu’une voix chuchote dans mon oreille « c’est pas grave, ma chérie, c’est des choses qui arrivent, ça va aller ». Mais le moins je pensais que c’était grave, le plus j’avais mal au ventre. Lui aussi il me parlait, il disait que j’étais une très grosse menteuse et que ce n’était pas vrai ; ça n’allait pas du tout. Il se chargeait de me le faire savoir. Ah non mais ! En fait, je n’étais pas seule ; Je pouvais compter sur mon ventre pour me tenir compagnie et sur ma sœur aussi qui n’était jamais loin et sur qui aucun événement ne semblait laisser de traces. Heureusement qu’elle était là ma sœur bien-aimée. Ensemble nous attendions de voir la tête de la prochaine bonne et la regardions s’installer dans sa chambre au troisième étage, sous les toits.
mardi 28 juillet 2020
50 av. de Verdun: ma chambre II
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2015-2020
jeudi 23 juillet 2020
50 av. de Verdun: ma chambre I
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lundi 13 juillet 2020
50 av. de Verdun: la chambre des parents
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dimanche 15 mars 2020
50 av. de Verdun: la salle de bain
De ma place, assise sur une chaise basse, je voyais la baignoire, la machine à laver, l’étroite porte ondulée qui donnait sur l’évier et les toilettes. Sur la gauche se trouvait une fenêtre à deux battants. C’était là où mon père se rasait, accrochant un miroir à une poignée de la fenêtre et maniant son rasoir avec dextérité. Il avait la mâchoire fort belle, un véritable exploit géométrique, droite et douce, dure et lisse, si parfaite qu'elle n'aurait pas fait honte à une star de cinéma. J'aimais bien regarder papa se raser en pantalon de pyjama et maillot de corps blanc. Ses yeux bleus pales jetaient parfois un regard sur moi.
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mercredi 11 mars 2020
50 av. de Verdun: la cour
Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités.
jeudi 19 décembre 2019
50 av. de Verdun: l'escalier
Je suis assise sur le bas de l'escalier. Deux jolies petites souris trottinent dans le couloir entre la véranda et l'escalier. Là, elles y sont tout à leur aise pouvant à leur gré pointer leurs museaux dehors pour inspecter le monde des humains tout en menant leur vie quotidienne au sous le sol de la maison. Je m'amuse avec elles. Je leur donne à manger. Elle sont mes amies. Je leur raconte mes petites histoires.
- Alors? C'est un jour saucisson ou camembert? demandent-elles avec curiosité.
- Plutôt camembert, dis-je. Tout me fatigue et m'ennuie.
- On a un scoop pour toi sur les papiers peints. Ça t'intéresse?
- Je n'aime pas l'odeur de la colle.
- D'accord. Alors on te raconte? Ce n'est pas long.
- Oui, oui, si vous voulez.
Quand tu étais toute petite tu as monté les escaliers avec les mains toutes tachées. Était-ce du chocolat, de la peinture? Personne ne s'en souvient plus. Bref, tu étais petite et pour monter, tu t'appuyais sur le mur. La bonne et ta maman essayèrent en vain de nettoyer les taches mais elles résistaient. En fin de compte ta maman se résigna. Elle ne voulait pas changer le papier peint, alors sur chaque tache elle peint délicatement une fleur, des roses surtout. Longtemps tu écartais les doigts sur chaque fleur le long du mur, sachant que chacune d'elle témoignait de ta petite enfance. Puis ta maman fit venir Monsieur Charlot et il changea les papiers peints dans toute la maison. Les fleurs disparurent une à une et tombèrent dans l'oubli.
En général, je m’asseyais en bas de l'escalier et j'attendais l'apparition des souris. Il m'arrivait aussi de m’asseoir tout en haut. C’était la dernière marche avant la salle de bain. Je pouvais voir l'horloge entre le mur de la véranda et le début de l'escalier. J'observais ses aiguilles, lentes mais assidues. Dans le calme, la grande aiguille battait du tambour: boum boum, boum. Autant que je le sache j'ai toujours discerné les bruits plus fort, les lumières plus intenses, les odeurs plus envahissantes. Ces sensations que je percevais très fortes alors qu'elles n’étaient qu'anodines, pouvaient longtemps rester avec moi, particulièrement les odeurs. L'odeur de la colle, par exemple, me hante depuis toujours et je ne sais pas pourquoi.
De mon perchoir j'observais la circulation dans le couloir entre la salle à manger et la cuisine. Maman, maman, la bonne, la bonne, la bonne, la bonne, maman, maman, ma sœur qui monte l'escalier, elle ne compromet pas ma surveillance. La bonne, la bonne, maman. Maman rentre dans la véranda. La bonne la rejoint. Papa vient en bas des escaliers. Il lève la tête et me voit. Il me regarde sans rien dire. Il ne sourit pas. Son beau visage est immobile, comme pétrifié. Il allume une cigarette. C'est comme ça que je l'aime dans l’écran des gauloises filtres, submergé par la fumée. Maman et la bonne sortent de la véranda, l'une va dans la salle a manger, l'autre dans la cuisine. Papa recule vers la salle à manger et demande à maman: quel âge elle a, la petite?
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mercredi 28 août 2019
50 av. de Verdun: la cuisine
Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.
La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté. Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.
On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe, vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.
Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.
Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.
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jeudi 1 novembre 2018
50 av. de Verdun: La véranda
La salle à manger donnait sur une véranda qui faisait le lien entre la cour et la salle à manger. Elle était couverte par un toit gondolé. Il existait également une porte dans la cuisine qui donnait sur la cour. Bien que petite de surface, la véranda offrait de nombreuses possibilités de jeu et je pouvais y passer des heures. Ses centres d'intérêts principaux étaient le placard, le garde-manger, la table et le frigo.
Le garde-manger offrait quant à lui des jeux d'une autre sorte. Il était composé de petits tiroirs. On les ouvrait, puis on les fermait. Puis on les ouvrait et on les fermait. Je ne me souviens pas trop, à vrai dire, des objets rangés dans les petits tiroirs. En fait, je crois que c’était un garde-manger qui ne servait plus de garde-manger. Il contenait des choses hétéroclites dont on ne se servait plus. Ma mère aimait garder les vieilles choses. Au bout de l'armoire se trouvait un grand tiroir qui explosait de nourriture, surtout de friandises et entre autre de chocolat. Les barres de chocolat avaient attrapé les meilleures places, tout en haut. J'ouvrais le tiroir et les regardais avec envie. Je savais que je ne pourrai pas en manger sans recevoir préalablement l'autorisation d'un adulte. Je les regardais longtemps, enragée d'une part mais soumise aussi. Soumise à la loi du plus fort.
Juste en face du tiroir se trouvait le frigo. Mon occupation avec le frigo ressemblait à celle avec le garde-manger. J'ouvrais la porte puis je la fermais. Puis je l'ouvrais et je la fermais. Sur les étagères du frigo je découvrais quotidiennement les restes des plats de la veille ou de ce midi, des bouteilles, chacune avec son odeur particulière, de vin, de jus de fruit, de lait. et puis aussi des légumes et quelques condiments et sauces. Régulièrement, maman confectionnait des desserts au chocolat. Elle faisait bouillir du lait dont l'odeur m’était insupportable. Elle versait le liquide chocolaté dans des mazagrans qui allaient ensuite refroidir au frigo sous mon œil attentif. Un autre jour, une des bouteilles m’intrigua, le liquide était jaunâtre et l'odeur plutôt acide. J'en conclu qu'il s'agissait d'un jus de fruit, empoignai la bouteille et bu au goulot. Je recrachai tout de suite l’infâme boisson. Plus tard on m'apprit que c’était du jus de poireau. Très bon pour la santé, parait-il.
A côté du frigo, se trouvait la table, recouverte d'une nappe en plastique. Parfois je m'y asseyais pour dessiner ou colorier. Le motif répétitif de la nappe était la publicité Y'a bon Banania. Pendant toute mon enfance, cet homme jovial qui avait toujours l'air content et que j'appelais M. Banania, me donna des conseils sur tout. Il aimait bien quand je faisais des calques de son image et les emmenais dans ma chambre ou les mettais dans mon cartable. Comme ca, je pouvais lui parler quand je voulais, quand j’étais seule, ce qui en fait n'arrivait pas souvent puisque la bonne était toujours dans les alentours et ma sœur omniprésente une fois rentrée de l’école. Pourtant, souvent, je me sentais seule. J'avais des jours que j'appelais"camembert" qui étaient doux et calmes et des jours "saucissons" envahis par les pensées rapides, un point d'euphorie et un peu de bonheur. Quand je demandais à M. Banania ce qu'il en pensait il me dit "Reste encore un peu".
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jeudi 11 octobre 2018
Hannah et Rachel
Hannah est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Hannah a les larmes aux yeux. La mère de Hannah est très élégante dans son tailleur marron doté d'un col de fourrure. Elle se met debout devant Hannah et lui dit:
- Arrête de pleurer.
Hannah continue de pleurer. Elle se dirige vers les escaliers qui montent vers les chambres.
- Arrête de pleurer, insiste sa mère derrière elle.
Hannah court vers sa chambre. Elle s’assoit sur son lit pleurant avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Armée d'un gant de toilette mouillé, la mère de Hannah surgit dans la chambre.
- Tu vas arrêter de pleurer, lui dit-elle tout en passant le gant mouillé sur son visage, arrête immédiatement!
Les larmes continuent, devenues silencieuses.
- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je saute par la fenêtre, dit la maman de Hannah.
Hannah a un petit sursaut, une petite secousse, presque indicible. Sa mère parle encore mais elle ne l'entend plus très bien, comme si quelqu'un avait baissé le volume du son. Ses larmes coulent encore. Elle les essuie discrètement du revers de la main droite. Elle baisse le nez et regarde le plancher. Elle ressent quelque chose de bizarre, comme si la pièce commençait à disparaître, les meubles à s'effacer, les rideaux à flamber.
Entre-temps la maman de Hannah a rejoint le bord de la fenêtre. Elle s'assoit sur le radiateur, le dos à la fenêtre ouverte.
- Alors? Tu arrêtes de pleurer, dit-elle? Je vais sauter, tu vas voir.
Mais, déjà, Hannah n'entend pas sa mère. Elle voudrait bien ne plus pleurer mais c'est trop tard, trop tard pour pleurer ou pas, sourire, chanter, aimer ou pas. La maman de Hannah a soulevé légèrement ses jambes pour pivoter sur le bord de la fenêtre. Elle est face au vide. Elle se retourne alors vers l'enfant lui lançant un regard glacé et perçant tout à la fois:
- Tu vois, tu ne pleures plus.
Hannah ne répond pas. Elle ne pleure plus. Elle n'est plus là.
Rachel est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Rachel a les larmes aux yeux. La mère de Rachel est toute belle dans une robe fleurie sans manche. Elle se penche vers l'enfant et lui dit:
- Mais tu pleures , Rachel?
- Non. C'est rien maman.
- Mais si, je le vois bien, tu pleures. Pourquoi tu pleures ma chérie?
Rachel se met à pleurer avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Elle s'assoit à la table de la salle à manger et sa mère vient s’asseoir près d'elle. Elle pose sa main sur les cheveux de Rachel.
- Comment une si jolie petite fille peut-elle pleurer? Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon trésor?
- Corine a été méchante avec moi.
- Comment ça? Avec toi qui est toujours si sympa avec tes petites copines? Elle t'a dit quelque chose?
- Oui, elle m'a dit que j'avais des cheveux de négresse.
- Mais ma chérie, tu crois pas que c'est joli des cheveux de négresse?
- Non, maman. C'est moche. Je veux avoir des cheveux lisses comme toi.
La mère prend l'enfant dans ses bras. Elle pose un gros baiser sur chacune de ses joues et aussi sur son front. Elle lui dit dans l'oreille:
- J'adore tes cheveux frisés. Je t'aime, ma petite négresse. Tu veux du gâteau?
La mère de Rachel rapporte de la cuisine un gâteau au chocolat et sort des assiettes du buffet. Elle découpe des tranches.
- On va se faire un petit goûter, dit-elle. On le mérite bien. Ta sœur a téléphoné tu sais, ça se passe bien à l’université, elle s'est faite plein d'amis. Elle m'a dit que tu lui manquais beaucoup.
Rachel baisse le nez. D'un geste grandiloquent elle essuie sa morve avec la main droite. Elle reste comme ça, le regard fixé sur sa fourchette.
- Je sais que c'est difficile pour toi, dit la maman de Rachel. Avec le temps ça va s'arranger tu verras. Moi aussi des fois je me fais du souci pour elle, je pleurniche un peu. C'est normal, tu sais. Si tu veux, on peut s'aider toi et moi et quand ta sœur te manquera tu viendras m'en parler et quand elle me manquera je viendrai te voir pour que tu me donnes un gros bisou. Tu veux bien?
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jeudi 30 août 2018
29-30-31 : les derniers jours
29 août 1976 : je suis allongée sur la plage de la Grande Motte, flanquée de ma mère qui affiche un bronzage encore plus noir que d'habitude. La station balnéaire n’est pas très fréquentée. Maman n'a pas le moral car papa est fatigué. Elle répète fébrilement "je suis inquiète, je suis inquiète". J'ai fait un rêve qui m'a électrifiée. J'ai abandonné brusquement un projet de voyage avec des amis et rejoint la Camargue, début août, dans un sentiment d'urgence qui me submergeait totalement, me donnant à penser que le pire pouvait arriver. Je trouvais mes parents sains et saufs, heureux de me voir. L’été se terminait mais j’étais inquiète pour papa, moi aussi. Dans mon rêve, j'avais vu un cerveau déchiré par une explosion. Il ne faisait pas de doute dans mon esprit que mon père, atteint d'une maladie cardio-vasculaire depuis 1972, était en danger.
30 août 1976 : nous faisons nos bagages et remontons sur Châteauroux, ma ville natale. Papa s’est levé de mauvaise humeur et s’énerve sur tout et rien. Il parle sèchement et durement. Il est désagréable avec maman et la traite comme si elle est incapable de faire quoi que ce soit proprement. Pour couronner le tout, sur la route du retour il fait des écarts brusques et injustifiés mettant en danger d'autres véhicules et nous-même, bien entendu. Il n’est pas question de lui en faire la remarque. Maman et moi échangeons des regards apeurés . En général papa est un excellent conducteur et ne prend jamais de risques. Que signifie ce soudain changement? Cela n'a aucun sens.
31 août 1976, le matin : je dois prendre le train ce soir pour Paris. Demain je monte sur un vol pour Tel-Aviv. Je suis toute heureuse à l’idée de revoir ma sœur qui doit accoucher en novembre. Je vais passer quelques semaines avec elle, au kibboutz. Je prépare ma valise et rejoins maman à l'atelier, la fabrique de vêtements de mes parents. Elle veut m'emmener faire des achats avant mon voyage. Après 4 semaines sur la plage en tête à tête à discuter, lire, se raconter des histoires, manger et dormir ensemble, ma mère et moi connaissent un niveau de connivence et intimité jamais atteint. Ces vacances en Camargue nous ont enfin réunies. Dans 3 mois j'aurai 20 ans et j'ai enfin trouvé ma mère. Un vrai miracle.
31 août 1976, l’après-midi : maman m’achète une jupe avec une fermeture éclair sur tout le devant et aussi des sandales. Je suis heureuse, non pas de recevoir ces cadeaux mais de l'attention que maman me porte. A notre retour à l'atelier elle s'assoie à son bureau et téléphone à son ophtalmo. "Ma vue a changé dit-elle, d'un seul coup!" Elle obtient un rendez-vous pour le lendemain matin. L'heure de mon train s'approche. Je vais à la gare toute seule. Comment me suis-je séparée de maman? Je ne m'en souviens pas. J’étais toute excitée de partir en voyage comme une jeune fille qui n'a même pas 20 ans est en droit de l’être. J'ai du lui dire au revoir rapidement et merci pour la jupe et hop dans le train pour Paris.
31 août 1976, le soir : Débarquée à Austerlitz je roule vers Saint-Mandé chez ma grande sœur. Dans l'entrée mon beau-frère me dit: "Elle est au téléphone". Je vois ma sœur assise dans un large fauteuil, écoutant attentivement son interlocuteur, le corps un peu penché vers l'avant, le visage décomposé. Elle lève son regard vers moi. "Il va falloir que je lui dise", se dit-elle, "il va bien falloir". Mais je n’écoute pas. Je marche sur une plage ensoleillée bien loin d'ici. Maman me dit:
- Tu as bien fait.
- J'ai bien fait quoi?
- De ne pas partir avec tes amis, de venir ici.
31 août 1976, la nuit : maman est atteinte d'une très grave hémiplégie. Ma grande sœur et moi avons pris le premier train pour Châteauroux. Il n'y a pas de places assises. Je me demande ce qu'elle ressent. Elle ne me dit rien et m'adresse des petits sourires de temps en temps comme pour m'encourager à respirer quelques minutes de plus. C'est curieux, ça m'est égal, en fait, ce qu'elle ressent. Ce que je ressens aussi. J'ai envie de mourir, là, tout de suite, pour ne pas voir maman aux soins intensifs mais surtout pour ne pas voir la tête de papa. Ça non, ça je ne peux pas. Je ne suis pas capable de voir mon père malheureux.
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dimanche 19 août 2018
50 av. de Verdun: la salle à manger II
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mardi 30 janvier 2018
50 av. de Verdun: la salle à manger I
Les principaux acteurs de la salle à manger se tenaient modestement à leur place. Rien d'extraordinaire ni de particulier ne semblait les singulariser. Et pourtant... une grande partie des souvenirs que j'ai engrangés durant mon enfance et adolescence sont issus de ma rencontre avec eux et de la relation intime et carrément passionnelle que j'ai fini par développer avec eux les années aidant: la table, le buffet, le placard de maman, la radio de papa.
Nous avions chacun notre territoire. Tout d'abord notre place à table, immuable. J’étais assise à son bout avec, à ma droite, papa et sa radio, et maman à ma gauche. A côté de papa, la place de ma sœur. Quand celle-ci est partie étudier à Paris, j'avais 11 ans. A partir de ce moment, ce fut les parents et moi, une petite famille en osmose totale qui respirait dans un même souffle, pleurait des mêmes yeux, riait et hurlait du même gosier. Pendant mes plus jeunes années, en déployant mille artifices, ma sœur s'était appliquée à me cacher la vérité et se mettait entre moi et le sombre gouffre qui avait happé nos parents pour toujours. Elle voulait que je vive, que j'ai des racines. Mais après son départ à l’université, je me mis à souffrir de la même maladie que mes parents: l'absence, le vide et le manque.
A l'âge de 2 ans, je découvris la barre sous la table de la salle à manger. On pouvait s'y asseoir confortablement. Rapidement, cet endroit se convertit en siège stratégique. Je m'y réfugiais lorsqu'un ennemi redoutable me poursuivait avec une assiette d'épinards. Je m’étais créée un domaine tranquille à l'ombre de la nappe. La bonne n'allait pas se mettre à quatre pattes pour me rejoindre et de toute façon je lui aurais échappé. Mise en confiance par la lumière douce, le silence, et surtout mon état d'isolement, je jouais calmement avec des objets trouvés sur place: une serviette, une cuillère à soupe, des miettes de pain, une tache claire sur le tapis. De temps en temps la bonne m'apportait à boire. Cela ne la dérangeait pas que je sois coincée sous la table pendant des heures, bien au contraire, elle pouvait faire le ménage ou cuisiner comme elle l'entendait puisque je n'étais pas dans ses pattes.
Ma relation avec la nourriture fut établie à table entre papa et maman. Le matin je buvais une grande tasse de chicorée au lait, mangeais une tartine et dans la demi-heure qui suivait vomissais tout ça avant d'aller à la maternelle ou à l'école. Maman mettait cet événement quotidien sur le compte du stress et commença à cette époque à me créer un profil de petite fille en sous-poids, fragile et nerveuse. Cela dura jusqu'à mes 8 huit ans et l'on peut seulement imaginer l'état de mon œsophage et de mon estomac à cette période de ma vie. Aujourd'hui cette histoire est risible, tout le monde aura compris quel était le problème car nous avons l'habitude au 21ème siècle d'enfants intolérants au lait.
Un jour, assise à table, je me penchai vers la tasse de café de mon père.
- Pourquoi c'est noir? Lui dis-je.
- Je ne mets pas de lait.
- Pourquoi tu ne mets pas de lait?
- Parce que je n'aime pas trop le lait. Il fit avec la main un geste circulaire sur sa poitrine et une petite grimace.
Et voilà... J'avais tout compris en un instant. Du haut de mes huit ans je demandai à maman de ne plus verser de lait dans mon bol de chicorée.
- Mais ça va pas être bon sans lait, dit-elle.
- Je ne veux pas de lait, lui dis-je catégoriquement.
C'est ainsi que je cessai de vomir tous les matins et pus commencer une vie nutritionnelle normale et prendre du poids. Et mon estomac blessé par les vomissements perpétuels, qu'est-il devenu? Il n'a rien dit, il s'est tu poliment pendant des années, que dis-je, des décennies. Et puis un jour en hiver 2006, alors que ma grande sœur, malade d'un cancer, vivait les dernières semaines de sa vie, mon estomac s'est réveillé de son long sommeil. Il s'est souvenu de l'enfant que j'avais été, de la brûlure acide constante dans mon estomac, des nausées quotidiennes, du ventre vide à l'école, de l'envie de se précipiter sur la nourriture mais en même temps aussi la répulsion de la nourriture. Alors, finalement, après tout ce temps, il s'est mis à parler mais il ne parlait pas; il hurlait des choses comme "ça fait mal", "je suis pas d'accord", "on m'a pas demandé mon avis", "je vous emmerde", "j'en peux plus". Des fois, quand vraiment on en peut plus, c'est notre ventre qui prend la parole.
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dimanche 21 janvier 2018
50 av. de Verdun: le salon
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