lundi 10 août 2020

50 avenue de Verdun - Le grenier



Au troisième étage, également, voisinant la chambre de bonne, se trouvait le grenier. Quand j’étais petite j’y allais souvent pour jouer avec de vieilles choses : un hérisson tout abîmé, une peluche de chien, une charrette en bois, une armoire de poupée, des livres d’enfants en français et en polonais, des chiffons, des journaux datant de trente ans, des vêtements des années 50, enveloppés de plastique. Un endroit de rêve pour passer et repasser son enfance dans une atmosphère engluée de mystère et très poussiéreuse. J’aimais y passer de longues heures, seule. Cependant, j’invitais une ou deux fois Françoise à me rejoindre. 

Elle était mon amie depuis la  première classe de la maternelle en 1959, quand j’avais à peine 3 ans. Je n’ai pas le souvenir d’avoir proposé la visite de cette pièce sombre à aucune autre enfant. Il faut dire que plusieurs fois par jour, Françoise et moi nous nous donnions la main, en rang, à l’entrée de la classe. Nous partagions tous les jeux ensemble à la récré. Elle venait parfois chez moi pour passer la fin d’après-midi. Son grand-père venait la chercher, un homme doux avec un long manteau, en face de qui je me figeais, interpellée par son importance, son autorité et son titre. « Mon grand-père » disait-elle.  « Grand-père » me disais-je. Cependant, même dans le grenier qui contenait de nombreuses traces de souvenirs comme des cartes postales ou de vieilles lettres en Polonais et en Yiddish, jamais je n’y trouvais une trace de mes grands-parents. 

Il y en avait, pourtant, dans la maison, au fond d’un placard : Les photos de mes grands-parents maternels et une carte postale datant de 1941, écrite par ma grand-mère maternelle, en allemand. Mais, étant petite, je n’y avais pas accès. Je m’étais résignée au fait que je n’avais pas de grands-parents et que l’histoire de la planète commençait avec mes parents, ma tante Madeleine, tonton Sender et tonton Srul. Cela me convenait, me rassurait même car c’était là une explication logique. L’apparition du grand-père de Françoise me perturbait surtout après que j’eus découvert le pot aux roses : mon autre petite amie, Anne, guettait parfois à la fin de l’école son « Pépé ». Allons bon ! Effrayée, j’en parlais avec Anne et Françoise et elles me confirmèrent ce que je craignais. La plupart des autres enfants de la maternelle avaient également des grands-parents.  « Ce n’est pas possible » me dis-je. Comment est-ce possible ? ». 

En fait, il me fallut très longtemps pour comprendre que le monde avait existé avant mes parents. Quand je lisais plus tard des livres sur cette époque, je me disais que cela ne me concernait pas. Même la belle photo de mon grand-père maternel Luzer que j’avais entre-temps découverte, ne me concernait pas. Même les histoires de maman sur sa famille me semblaient loin, peut-être même inventées de toute pièce. Ce petit village dont elle parlait avec tant d’émotions, Tarczyn, le décor de son enfance entre un papa et une maman qui la choyaient, c’était une chimère. Je n’allais plus tellement au grenier à cette époque car j’étais éblouie par les livres qui garnissaient la bibliothèque dans ma chambre et aussi par de nouvelles amitiés qui m’emportaient doucement vers l’âge adulte.

C’est à cette époque, il me semble, qu’en revenant du lycée, je descendais la rue de la gare. Soudain, je vis une fumée noire dans le lointain. « C’est vraiment beaucoup de fumée » me dis-je. En bas de la rue de la gare, en face de la station de train, je vis des flammes énormes s’échappant d’une petite fenêtre, au-delà du pont, à droite. Un grand effroi me saisit avant même que j’eus compris que le feu venait de l’avenue de Verdun et pas seulement de l’avenue de Verdun mais de ma maison. Etait-ce ma maison, ce qui correspondrait au 3ème étage ? Un écran de fumée couvrait les flammes et je ne voyais plus rien. Je piquai un sprint pour couvrir les quelques centaines de mètres qui me séparaient de l’incendie. 

Il s’avéra que le feu ne s’était pas déclaré chez nous mais chez notre pauvre voisine dont le chauffage à gaz avait provoqué une explosion. La vieille dame perdit la vie dans ce drame. C’était de sa fenêtre au 3ème étage, identique à la nôtre, que les flammes avaient jailli. Le mur du grenier, contigu à l’incendie avait bien souffert mais avait tenu bon. Une odeur de feu de bois avait envahi la pièce. Au début elle était insupportable et on ne peut pas dire qu’elle ne soit jamais devenue supportable. Il devint difficile d’y rester longtemps et j’espaçais mes visites. Il faut dire que de toute façon, j’avais dépassé l’âge de jouer avec de vieilles peluches ; les petites souris au bas de l’escalier, M. Banania dans la véranda, la danseuse verte sur la table de chevet de maman étaient bien d’accord avec moi.

Alors je descendis les trois étages, mes pieds agiles sur le bois craquant, je dépassai l’horloge que papa savait si bien régler, la salle à manger et le salon et je m’engageai dans le vestibule. J’ouvris la porte et je m'en allai.


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mercredi 5 août 2020

50 av. de Verdun: la chambre de bonne



Pour accéder à la chambre de bonne, il fallait monter les escaliers jusqu’au 3ème étage, sous les combles. Eclairée par une fenêtre de toit, la chambre était bien aménagée, étant habitée depuis longtemps par les domestiques qui avaient traversées notre maison. Elle comportait un grand lit très large, une grande armoire, une table de travail et un genre de canapé ancien ; Je crois me souvenir que c’était une méridienne, mais je doute que ce soit le cas. Située au-dessus de ma chambre, elle donnait elle-aussi sur l’avenue de Verdun, également avec un radiateur devant la fenêtre. 

Cet endroit m’était familier et l‘était d’autant plus quand se créait un lien important entre la bonne et moi. De façon générale, je m’entendais bien avec elle, ayant vite compris que malgré ses airs de Bécassine écervelée, elle régnait sur mon existence avec un pouvoir certain. Agée de 16 ans environ quand elle mettait le pied chez nous pour la première fois, elle nous quittait pour se marier ou tout simplement s’évader de ce travail très dur, 24h sur 24h avec le dimanche de congé. A mon grand désarroi, ma mère se chargeait parfois de la présenter à un jeune homme. La bonne qui travaillait chez nous quand j’avais environ 4-5 ans, et dont j’ai oublié le nom, se maria avec un ingénieur, et ma mère n’était pas peu fière d’avoir organisé leur rencontre. Une belle photo des mariés resta longtemps dans l’armoire de maman. Elle avait fait une bonne action mais moi j’avais encore perdu une gentille compagne de vie et j’avais du chagrin. 

De retour de la maternelle ou de l’école, je suivais la bonne partout, comme un petit toutou talonne celle qui va l’abreuver, l’alimenter et lui donner quelques caresses. Je la suivais aussi jusque dans sa chambre et cela arrangeait tout le monde. Elle pouvait mettre la radio et s’affairer à ce que bon lui semblait. Moi, je m’allongeais sur le lit et m’endormais. A mon réveil je coloriais sur son papier à lettre ou découpais des figurines. Pendant ce temps-là elle faisait son courrier, son petit ménage ou sa lessive. On était bien contentes toutes les deux. On se faisait notre petite vie. Ensuite on dévalait les escaliers en s’esclaffant et elle me donnait mon goûter dans la cuisine. 

Quand je grandis, environ à partir de l’âge de 10 ans, un grand changement s’opéra concernant mon lien avec la bonne. Elle me racontait son histoire. Elle parlait de sa famille, de son village, du bal ou elle avait rencontré un gentil garçon. Elle riait de bon cœur mais parfois elle pleurait sur ma petite épaule, pas trop fort, pour que personne d’autre que moi ne l’entende. Nous guettions ensemble le bruit de la porte d’entrée. Quand elle pleurait, elle ne disait pas pourquoi ; je pressentais bien que ces larmes étaient de mauvais augure. Deux ou trois semaines plus tard elle rentrait chez ses parents, sans même me dire au revoir, sans un baiser. Moi, je savais bien qu’elle ne pouvait pas faire autrement, alors je lui pardonnais. 

J’allais dans sa chambre, je m’allongeais sur le lit et m’endormais. A mon réveil je m’asseyais près de la table et attendais. J’attendais jusqu’à ce qu’une voix chuchote dans mon oreille « c’est pas grave, ma chérie, c’est des choses qui arrivent, ça va aller ». Mais le moins je pensais que c’était grave, le plus j’avais mal au ventre.  Lui aussi il me parlait, il disait que j’étais une très grosse menteuse et que ce n’était pas vrai ; ça n’allait pas du tout. Il se chargeait de me le faire savoir. Ah non mais ! En fait, je n’étais pas seule ; Je pouvais compter sur mon ventre pour me tenir compagnie et sur ma sœur aussi qui n’était jamais loin et sur qui aucun événement ne semblait laisser de traces. Heureusement qu’elle était là ma sœur bien-aimée. Ensemble nous attendions de voir la tête de la prochaine bonne et la regardions s’installer dans sa chambre au troisième étage, sous les toits.



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mardi 28 juillet 2020

50 av. de Verdun: ma chambre II


Après avoir obtenu son bac, ma sœur bien-aimée quitta la maison pour faire ses études à Paris. Encore plongée dans l’égoïsme de l’enfance, je ne voyais que mon désarroi devant la sensation de manque qui m’enveloppa rapidement telle une brume opaque et tenace.  Malgré mes 11 ans je n’étais pas capable d’intégrer l’idée simple qu’elle devait faire sa vie, ce qui impliquait un déménagement vers la capitale. Je n’avais même pas pensé au fait que la chambre que je partageais avec elle, deviendrait ma chambre, mon domaine privé, et que ma qualité de vie s’en trouverait ainsi améliorée.

Finies les glissades sous le meuble qui longeait le lit suite aux coups de pieds intempestifs de ma sœur pendant la nuit. En même temps je commençais ma sixième à l'annexe internationale de St Maur. Mi- surdouée, mi- attardée, je n’avais pas beaucoup d’amies et la mélancolie m'envahissait jour après jour comme si elle seule donnait une réponse à la solitude générée par l’absence de ma sœur. Ce premier départ en prédisait d’autres, quand elle se maria et plus tard, quand elle partit vivre en Israël avec sa famille. Je les vécus tous comme une punition inéluctable.

En 1969, je commençai à écrire. Assise sur mon lit, entourée de mes bibelots, mes livres et mes magazines préférés, je me livrais à des réflexions interminables en prose ou en vers. Un an après le départ de ma sœur, à la rentrée scolaire de 1968, je rencontrai deux jeunes personnes venues de la capitale. Tels des anges descendus du ciel, elle et lui partagèrent mon chemin pour de longues années. Tous deux réussirent  par leur amour et amitié intangibles à colorer mon existence de toutes les couleurs du bonheur et à me faire passer le cap de l’adolescence avec facilité.

Aimée, certes, par ma famille et mes amis, j’étais aussi une enfant prise en otage par des parents au caractère instable; ils passaient rapidement de la bonne humeur au désespoir, me laissant impuissante devant un gouffre innommable, celui de leur manque et de leur douleur. Cet abîme n’était pas le mien mais je glissais dedans quand même, ma sœur n’étant plus là pour le démentir et tenter de le dissimuler en m’emmenant dans les étages pour jouer ou déclamer des pièces de Courteline. « Ce sont leurs histoires », disait-elle, mais, inconsciemment, elle mentait : C’était également notre histoire, et quand ma sœur ne fut plus là pour me protéger du passé, je restai démunie.

Un cousin d’Amérique nous avait rendu visite et m’avait apporté un magnétophone. J’avais environ 12 ans. Je passais des heures entières dans ma chambre à jouer avec cet appareil, prétendant être journaliste ou écrivaine sur un plateau de télévision. J’y parlais de mes poèmes que j’enregistrais  en parallèle. Je ne les faisais entendre par personne et ne les montrais à personne. Il fallut attendre la visite de Monsieur Paquet, un des représentants de la fabrique de mes parents. Il dormait chez nous, parfois, et nous avions tous à la maison beaucoup d’affection pour lui. Un jour, je lui montrai quelques poèmes et il les lus avec beaucoup d’attention. Il m’encouragea à persévérer.  

En 1972 je fis un voyage de deux mois à New-York et revint grandie sous toutes les formes. J’avais rencontré beaucoup de gens, surtout des étudiants et des artistes avec qui je pouvais partager mon immense goût pour la littérature, l’écriture, le cinéma et la musique. Je rentrais chez moi armée d’une grande affiche qui disait : « War, it’s a dying business ». Elle trôna longtemps à la tête de mon lit. Un poster de Bob Dylan se trouvait au-dessus de ma table de travail. Celle-ci comportait un tiroir secret. Il fallait pour le découvrir, tourner la table d’une certaine façon. Curieusement, il ne me vint jamais à l’esprit d’y dissimuler quelque chose, comme une lettre ou un billet. J’exposais bien au contraire mes écrits sur le mur de la chambre, au vu et au su de tous. 

Ma chambre disposait d’une cheminée qui était condamnée. Le vent s’y engouffrait avec force les nuits d’hiver m’imposant un grondement un peu lugubre mais auquel je m’étais habituée. A ce vacarme s’ajoutait le bruit de la circulation. Notre maison n’était qu’à quelques mètres de feux de signalisation et parfois des crissements formidables parvenaient à ma fenêtre. Dans les années 60 l’on pouvait compter aussi sur les soldats américains pour dégueuler ou crier sous nos fenêtres lorsque qu’ils revenaient d’une soirée bien arrosée dans une boîte de nuit. Ce tapage ne me dérangeait pas outre mesure. Je lisais tard, très tard. Vers l’âge de 15 ans, j’avais découvert Garcia de Lorca, Max Jacob, Apollinaire, Aragon, Desnos et bien d’autres encore. Ils vivaient avec moi, la nuit, entre l’ombre et le fracas. 



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jeudi 23 juillet 2020

50 av. de Verdun: ma chambre I



Pour entrer dans ma chambre, il fallait d’abord traverser celle de mes parents. C’était comme ça, et tout le monde s’était habitué au caractère incongru de cet aménagement. Bien qu'appartenant officiellement à la génération d’après-guerre, ma sœur et moi, nées successivement en 1948 et 1956, restaient captives des événements que nos parents avaient traversés durant la Shoah. Nous devinrent plus tard ignorantes, muettes, presque aveugles, devant l'absence incommensurable qui s'installa dans la maison et ne devait jamais nous quitter.  Nous étions très proches de nos parents et vivions en tribu, agglutinés les uns aux autres, dépendants émotionnellement les uns des autres. Aucunes barrières n'avaient été édifiées entre nous. La disposition des chambres en témoignait.

Ma sœur et moi dormions dans le même lit depuis que j'avais quitté la chambre des parents. J'avais pour ma sœur un attachement démesuré qui ne s'est jamais assagi. De huit années mon aînée, elle veillait à mon bonheur comme si c’était naturel que ce soit elle et non mes parents qui en soit responsable. A mes yeux, elle représentait l'avenir, une survie naturelle, bonne et heureuse qui offrait une réponse au drame de nos parents et de leurs proches, massacrés presque en leur totalité par les Nazis. Elle savait, telle une magicienne, me protéger de l'angoisse intermittente dans laquelle mes parents étaient plongés et de leur douleur permanente qui gisait tel un rare minerai tout en bas, tout au fond.

Dans les années soixante j'avais huit ans et ma sœur seize.  A l'aide d'un petit transistor, elle écoutait les chansons yé-yé et moi qui avais depuis longtemps dépassé l'heure du marchand de sable, je m'endormais bercée par mes chanteurs préférés, la voix sourde d'Adamo ou celle, rauque, de Dalida. Souvent, au matin, je me réveillais le corps à demi allongé sur le lit, l'autre sous le meuble qui le longeait. Celui-ci comportait une étagère où traînaient des livres de poche sur les aventures de James Bond 007 et du commissaire San-Antonio. Encore enfant, les adultes ne prêtant pas attention à mes lectures, je me délectais de ces romans policiers. La prose inventive et désinvolte de Frédéric Dard qui maniait un vocabulaire ingénieux m’éblouissait autant qu'elle me choquait car je venais tout juste d'enjamber la bibliothèque verte encore calée tranquillement sur un meuble à la tête du lit.

Les livres classiques se trouvaient dans une bibliothèque sur le mur d'en face. Là-bas y trônaient les chefs-d’œuvre de la littérature française. Alors que je venais de terminer la lecture de "OSS 117- Cinq gars pour Singapour", je négociais un virage en épingle à cheveux pour lire "Madame Bovary et "Le rouge et le noir". Il faut préciser que mon père avait acheté une collection de grands classiques imprimée au début des années 20. J'avais environ 10-12 ans lorsque j'attaquais la lecture de ces ouvrages. Certes une dissonance certaine existait entre mon âge et les situations décrites dans ces romans du 19e siècle. Heureusement que San-Antonio m'avait servie de guide dans les méandres de la langue française et que je me sentais à l'aise dans tous les styles littéraires. 

Je lisais Balzac mais le trouvais un peu rébarbatif. C'est bien plus tard, à l'université, que je lisais "Sarrasine" avec extase. Dans cette collection de classiques, "Les liaisons dangereuses" de Chodelos de Laclos était mon préféré. Je le lus à plusieurs reprises à des périodes différentes de ma vie afin de mieux comprendre de quoi il était question. Autant, à l’âge de 8 ans j'étais éblouie par Michel Strogoff, par la noblesse de son âme et son courage, autant, plus tard, j’étais conquise par Valmont, ce narcissique manipulateur qui semait la douleur autour de lui et dont le châtiment fut de mourir d'amour, une peine bien méritée.

A cette époque bénie, ma sœur et moi nous asseyons sur le radiateur devant la fenêtre et lisions tout haut des pièces de théâtre, souvent de Courteline. Les situations burlesques du vaudeville, les poursuites du mari, les cachettes de l'amant, les cris de l'épouse, me faisaient rire aux éclats. C’est pendant ces moments-là que je développais l’amour du théâtre et bien plus tard, complétais mon éducation par des cours avec le mime Isaac Alvarez et sa troupe des "Comédiens Mimes de Paris". Alvarez s’inspirait de son maître, Jacques Lecoq, mais aussi du théâtre moderne de Grotowski dont la technique d'acteur était révolutionnaire. Encore merci au papa de San-Antonio qui m’enseigna très tôt la souplesse et l'amour indélébile du langage.


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lundi 13 juillet 2020

50 av. de Verdun: la chambre des parents


Petite, je dormais dans la chambre de mes parents au premier étage, dans un lit en bois à barreaux. Je me souviens de ma couette rose au toucher rassurant et doux et aussi d'un petit tableau qui représentait Bambi, accroché au mur. C’était un cadeau de ma grande sœur Mali pour mes deux ans. Le jour où la chatte décida de mettre bas sur mon lit, je fus apeurée par les bébêtes qui grouillaient sur son ventre. Elles étaient plus grosses que les souris que je connaissais au rez de chaussée, en bas de l'escalier. 

Apparemment, j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait mais la tache rouge étalée sur mon couvre-lit ne me disait rien qui vaille. Je sautai en vitesse sur le lit de mes parents et hurlai de tout mon soûl jusqu’à ce que la bonne apparaisse et me rassure. Elle m'expliqua que la chatte venait de faire des petits et qu'il valait mieux ne pas la déranger pour le moment. On extirperait plus tard mon couvre-lit de dessous l'animal. C'est le lendemain, en fait, que ma couette rose disparut après trois ans de bons services.

La fenêtre de la chambre donnait sur le toit de la véranda et le petit jardin. La chatte et ses chatons qui avaient grandi depuis, aimaient se frotter contre la balustrade et profiter du soleil. Je m'amusais avec eux en été après l’école et leur faisais la conversation. Un jour un couple de chat siamois me laboura l’intérieur de la main et j'en garde encore les cicatrices aujourd'hui; deux petites taches blanches. Je passais beaucoup de temps près de la fenêtre, à côté du lit de maman.  J'aimais jouer seule, souvent sans jouet. 

Cet endroit me rassurait. Je m’asseyais sur la descente de lit, caressais de la joue le couvre-lit de mes parents qui fut d’abord vert, puis bleu. Je couvrais d'un regard aimant et possessif la lampe de chevet de maman, une jolie danseuse avec une robe verte, et le tableau au-dessus du lit dont la description resta impossible pour moi pendant longtemps. Il s'agissait d'une reproduction du XIXe siècle, révélant une femme en blanc semi allongée sur un divan. Un homme en costume noir, debout et penché sur elle, lui offrait un baiser langoureux. Je n'ai pas été capable, plus tard, d’identifier ce tableau. 

Du côté de papa un petit guéridon et un cendrier lui servaient à déposer ses cigarettes. Il fumait trois paquets de Gauloises par jour. Près du lit se trouvait une grande armoire où maman faisait régner le désordre le plus total. Elle n'aimait pas jeter et associait sur les étagères les vieilles choses avec le neuf. Rien n’était logique dans sa façon de ranger; certains de mes vêtements, par exemple, étaient placés dans l'armoire des parents, bien que leur place fût normalement sur mes étagères, dans mon armoire, dans ma chambre.  Maman élaborait dans sa tête des algorithmes mystérieux qui entretenaient un désordre perpétuel dans les placards. J'ai hérité d'elle cette façon incohérente de remplir les armoires. Mais comme chez elle, c’est un chaos qui relève de l’entropie et les connaisseurs y reconnaîtront un équilibre. 

Je dormais souvent avec mes parents et disposais même d'un petit oreiller blanc placé au centre du lit conjugal. Mes parents m'avaient eu tard et s'amusaient avec moi à l'âge où ils auraient pu se divertir avec des petits-enfants.  Maman était experte en chatouilles, chansonnettes et comptines en polonais. Ma préférée était "Kuj, kuj kowalu!" Papa, quant à lui, me faisait rebondir sur sa poitrine en mordant sa cigarette pour qu'elle ne s’échappe pas. Parfois il arrivait à lire le journal en même temps, l'agrippant d'une main et  me serrant de l'autre, ce qui nécessitait de bonnes qualités de coordination.  

Un soir, en avril 1960, je fus réveillée d'un profond sommeil. J'avais trois ans et demi. Je me mis debout en tenant les barreaux du lit. Ma mère se trouvait à côté d'un homme un peu plus grand qu'elle. Je ne le reconnaissais pas, et pour cause, il s'agissait du frère de maman qui surgissait de l'ombre après quinze ans d'internement en Sibérie. Ma mère le croyait mort comme les autres, comme tous les autres. Elle le rencontrait ce jour-là pour la première fois depuis l'avant-guerre. 


Quand il me vit l'homme éclata en sanglots. Il approcha son visage du mien avec dans le regard une lumière effrayante. Soudain il se mit à rire aux éclats au milieu des larmes. C'est son rire qui me glaça les sangs. Je me mis à pleurer devant cet homme au regard halluciné qui derrière les barreaux tenta de me caresser les cheveux en chuchotant des mots que je ne comprenais pas. J'eu l'instinct de reculer devant cette chimère, ce diable vivant. Mais que me voulait donc ce revenant sorti de l'ombre? Qui était-il ? Et qui étais-je pour produire en lui tant de douleur mêlée de joie et de folie?




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dimanche 15 mars 2020

50 av. de Verdun: la salle de bain







La salle de bain se situait à mi- étage entre le rez de chaussée et les chambres. C’était la seule pièce de la maison qui pouvait se fermer à clé. Souvent j'y allais pour le plaisir de tourner lentement la clé et de rejoindre mon endroit favori, entre la lessive en poudre et la baignoire. Je fermais les yeux et je me reposais. Enveloppée d'une grande tranquillité, je rêvais de pays lointains, de Michel Strogoff, le héros de Jules Verne au regard bleu comme celui de mon père et de princesses orientales aux yeux brûlants comme ceux de ma mère.

De ma place, assise sur une chaise basse, je voyais la baignoire, la machine à laver, l’étroite porte ondulée qui donnait sur l’évier et les toilettes. Sur la gauche se trouvait une fenêtre à deux battants. C’était là où mon père se rasait, accrochant un miroir à une poignée de la fenêtre et maniant son rasoir avec dextérité. Il avait la mâchoire fort belle,  un véritable exploit géométrique, droite et douce, dure et lisse, si parfaite qu'elle n'aurait pas fait honte à une star de cinéma. J'aimais bien regarder papa se raser en pantalon de pyjama et maillot de corps blanc. Ses yeux bleus pales jetaient parfois un regard sur moi. 

- Qu'est-ce que tu regardes? Disait-il en passant lentement le rasoir sous son nez.
Je ne répondais pas. Je regardais mon héros, évadé des steppes de Sibérie, armé de son  courage perpétuel et de son sabre, le visage hermétique. Il parlait peu, c'est vrai, et il  mourut quand j'avais 24 ans, ce qui freina quelque peu nos conversations.  Il me fallut beaucoup de temps, mais je finis par comprendre qu'il m'avait aimé inconditionnellement. Je le regardais alors que la lumière tombait sur les carreaux de la fenêtre; son visage s'enflamma, ses yeux se plissèrent. Le rasoir glissa et coupa sa peau. 

- Et Meerde, dit-il sèchement. Kokale, apporte-moi une serviette, une serviette mouillée. Bon, ce n’est pas trop grave. C’est le soleil qui m’a ébloui. 
- Quand tu étais prisonnier, papa, tu te rasais souvent? Tu avais un rasoir?
- C'est le soleil, tu comprends. Ça n'arrive pas très souvent. Allez, je dois aller m'habiller. 
- Papa, quand tu étais ....
- C'est une belle journée aujourd'hui. Une belle journée. 

-Ma mère surgit soudain sur le palier, les cheveux défaits, enveloppée d’une robe de chambre et des pantoufles aux pieds. Elle touche une goutte de sang sur le maillot de corps de papa. 
- Vas iz geshen mit dir, Lejbele? (Qu’est-ce qui t'est arrivé?)
- Es gornisht. (C'est rien)
- Vas gornisht? Es iz blut. (Quoi rien? C'est du sang)
-Ne t’inquiète pas, c'est le soleil, maman. C'est juste le soleil.
-Bon, je me lave. Tout le monde dehors. Mais avant mon départ, pendant que papa lave son rasoir, le sèche et le remet en place dans son étui, elle se met debout devant le miroir et s’esclaffe : « ne va surtout pas copier ma coiffure ». Elle rit aux éclats, bruyamment, brandissant ses cheveux en l’air. Moi aussi je rie. Elle fait cette blague très souvent et à chaque fois je m’amuse à la vue de ses cheveux hirsutes, de ses airs d’Anna Magnani, sauvage et violente, d’une beauté sublime et triomphante.  

Souvent j’entrais dans la salle de bain pour guetter mes voisins. Ils habitaient dans une maison  semblable et contiguë à la nôtre. Dans cet immeuble, la propriétaire avait divisé l’espace en petits appartements. Les voisins qui m'intéressaient habitaient au premier étage et leur fenêtre donnait sur notre cour et la fenêtre de la salle de bain. Quand il faisait beau, j'aimais bien  voir ce jeune couple s'appuyer sur le bord de la fenêtre, leurs bras enlacés. Ils me connaissaient car ils me faisaient toujours un petit signe de la main et parfois me disaient "Coucou" ou "Bonjour". Je ne savais rien d'eux et me basais sur leur apparence pour me faire une opinion. L'homme avait la peau noire, des cheveux courts et crépus. Sa femme  était blanche et avait de longs cheveux blonds. Je sus plus tard par ma sœur que l'homme était un footballeur professionnel de la Berrichonne issu de la Guadeloupe. 


Presque tous les matins, à  cette époque, je prenais le bus pour aller à l’école. J'avais alors 9 ans. En sortant de chez lui, il passait derrière moi à l’arrêt du bus, caressait mes cheveux tout noirs et frisés, et il disait toujours la même chose; "mon petit mouton noir". Son sourire m’éblouissait en un instant. En le voyant s’éloigner vers sa voiture, je pensais qu'il reviendrait demain et passerait de nouveau sa main dans mes cheveux. Il le savait bien: j’étais le petit mouton noir et lui, le grand. 


J'ouvrais la fenêtre de la salle de bains et je me contentais parfois de regarder dans la direction de leur appartement. Quand ils apparaissaient tous les deux, mon cœur battait très fort. Quand il se montrait seul dans l'embrasure de la fenêtre, mon cœur se figeait.  Il me fallut encore quelques années pour comprendre la signification de cet arrêt impromptu et la paralysie qui m'envahissait. Le grand mouton noir me parlait de mon avenir que j'ignorais encore et moi, le petit mouton noir, je lui rappelais peut-être quelque chose de son passé. 





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mercredi 11 mars 2020

50 av. de Verdun: la cour



L’accès à la cour se faisait par la porte de la cuisine ou celle de la véranda. Tous les jours, la bonne m'emmenait au petit bois, un jardin situé à une dizaine de minutes à peine de la maison. Nous y restions longtemps. Donc, je ne manquais pas d'air, si je puis dire, car à cela s'ajoutaient les généreuses recréations à l’école. Le reste du temps, à la maison, je n’étais pas confinée; je jouais dans la cour, un espace minuscule de 10 m2 seulement qui regorgeait pourtant de nombreux recoins et présentait de vastes possibilités. 

La cour comportait un petit hangar où une bicyclette ou deux y étaient accrochées. Devant le hangar se trouvait un jardin, oui, un petit jardin qui ne faisait pas plus d'1 m2. C’était là que maman plantait des oignons de tulipes en hiver et attendait avec exaltation que les fleurs jaillissent de terre au printemps. Il m'arrivait souvent de m’asseoir devant le carré de tulipes et d'attendre patiemment qu'un bouton perce la terre. 

Maman était si heureuse quand ses tulipes s’épanouissaient comme des danseuses, si belles, si légères, si éblouissantes. Alors je pouvais rester assise tous les jours, pendant des semaines. Quand la porte de la véranda restait ouverte je demandais parfois à M. Banania de me rejoindre et il s'asseyait près de moi. Lui aussi, il savait à quel point il était difficile de rendre maman heureuse. Même si elle souriait tout le temps, il n'était pas dupe. J'aimais bien M. Banania. Il était intelligent et il avait le sens des priorités. 

Il y avait une parcelle sur la gauche, contiguë à la véranda qui comprenait un petit arbre. Peut-être était-ce un arbuste. Je me servais de ses feuilles pour faire des sandwiches que je faisais semblant de manger en improvisant des pique-niques devant le carré de tulipes. M. Banania n'aimait pas la charcuterie alors je lui donnais de la confiture à la place. Un autre usage de cette petite parcelle était d'enterrer des petites bêtes, en général des oiseaux. C’est là-bas qu’éventuellement, mes canaris ont échoué, allongés dans une boîte à chaussure. 

Un de mes jeux préférés était la course d'escargots. J'alignais quelques escargots de la même taille et tout de suite la course commençait. Je pariais sur un vainqueur. Pas aussi lente que ça, la course comportait cependant un problème; les escargots ne marchaient pas toujours tout droit. Certains prenaient la tangente et perdaient toute chance de gagner. J’aimais bien ces mignonnes bêtes qui semblaient plus intelligentes qu’on ne le croit avec leurs jolies antennes grâce auxquelles ils communiquaient sans doute tout le long de la journée. 

Au fond de la cour se trouvait une porte fermée à clé, qui, aux dires de mes anciens, ne l'avait pas toujours été. Cette porte donnait sur la cour  des propriétaires. J'ai le souvenir d'une grande remise, d'une voiture garée. Il existe une photo de moi à côté d'une voiture qui a été prise dans cette cour. Je pense que j'ai 4 ans. Maman s’était peut-être fâchée avec les propriétaires. Pour moi une interrogation permanente restera au sujet de cette sanction.  Devant cette porte se trouvait un lavoir. J'ai souvent vu la bonne savonner et laver les vêtements sur ce bac. J'ai le souvenir d'un drap savonneux et de moi brossant le tissu à petits coups. La bonne est à côté de moi, patiente, attentive, contente que je m’intéresse à son travail. En face du bac, les toilettes, fort utiles, les autres étant à l’étage.


Quand j'avais à peu près 6 ans, il m'arriva quelque chose d'effrayant dans la cour mais personne ne le su car je n'en ai parlé à personne, Cela m’étonnerais bien si la bonne, qui fut témoin de cet incident, en ait parlé à ses patrons. Maman l'aurait fustigée sur le champ, peut-être même, renvoyée. J’étais debout dans la cour à côté de l'arbuste à sandwiches. Des ouvriers réparaient la toiture de la véranda. Soudain, un marteau s’échappa des mains d'un ouvrier. Le marteau atterrit si près de moi que je le sentis passer tout au bout de mon nez. J'entends encore dans ma tête le marteau tomber à mes pieds. La bonne est dans la cuisine, elle me regarde. Je ne me souviens de rien d'autre.




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jeudi 19 décembre 2019

50 av. de Verdun: l'escalier


Je suis assise sur le bas de l'escalier. Deux jolies petites souris trottinent dans le couloir entre la véranda et l'escalier. Là, elles y sont tout à leur aise pouvant à leur gré pointer leurs museaux dehors pour inspecter le monde des humains tout en menant leur vie quotidienne au sous le sol de la maison.  Je m'amuse avec elles. Je leur donne à manger. Elle sont mes amies. Je leur raconte mes petites histoires.

Quand la bonne s'affaire silencieusement dans un coin à plier des vêtements ou recoudre des bas, et que la maison tombe dans le silence, elles aussi me chuchotent des secrets.
- Alors? C'est un jour saucisson ou camembert? demandent-elles avec curiosité.
- Plutôt camembert, dis-je. Tout me fatigue et m'ennuie.
- On a un scoop pour toi sur les papiers peints. Ça t'intéresse?
- Je n'aime pas l'odeur de la colle.
- D'accord. Alors on te raconte? Ce n'est pas long.
- Oui, oui, si vous voulez.

Quand tu étais toute petite tu as monté les escaliers avec les mains toutes tachées. Était-ce du chocolat, de la peinture?  Personne ne s'en souvient plus. Bref, tu étais petite et pour monter, tu t'appuyais sur le mur. La bonne et ta maman essayèrent en vain de nettoyer les taches mais elles résistaient. En fin de compte ta maman se résigna. Elle ne voulait pas changer le papier peint, alors sur chaque tache elle peint délicatement une fleur, des roses surtout. Longtemps tu écartais les doigts sur chaque fleur le long du mur, sachant que chacune d'elle témoignait de ta petite enfance. Puis ta maman fit venir Monsieur Charlot et il changea les papiers peints dans toute la maison. Les fleurs disparurent une à une et tombèrent dans l'oubli.

En général, je m’asseyais en bas de l'escalier et j'attendais l'apparition des souris. Il m'arrivait aussi de m’asseoir tout en haut. C’était la dernière marche avant la salle de bain.  Je pouvais voir l'horloge entre le mur de la véranda et le début de l'escalier. J'observais ses aiguilles, lentes mais assidues. Dans le calme, la grande aiguille battait du tambour: boum boum, boum. Autant que je le sache j'ai toujours discerné les bruits plus fort, les lumières plus intenses, les odeurs plus envahissantes. Ces sensations que je percevais très fortes alors qu'elles n’étaient qu'anodines, pouvaient longtemps rester avec moi, particulièrement les odeurs. L'odeur de la colle, par exemple, me hante depuis toujours et je ne sais pas pourquoi.

De mon perchoir j'observais la circulation dans le couloir entre la salle à manger et la cuisine. Maman, maman, la bonne, la bonne, la bonne, la bonne, maman, maman, ma sœur qui monte l'escalier, elle ne compromet pas ma surveillance. La bonne, la bonne, maman. Maman rentre dans la véranda. La bonne la rejoint. Papa vient en bas des escaliers. Il lève la tête et me voit. Il me regarde sans rien dire. Il ne sourit pas. Son beau visage est immobile, comme pétrifié. Il allume une cigarette. C'est comme ça que je l'aime dans l’écran des gauloises filtres, submergé par la fumée. Maman et la bonne sortent de la véranda, l'une va dans la salle a manger, l'autre dans la cuisine. Papa recule vers la salle à manger et demande à maman: quel âge elle a, la petite?





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mercredi 28 août 2019

50 av. de Verdun: la cuisine



Un couloir partait de la salle à manger pour atteindre la cuisine. L'horloge de la maison, accrochée bien haut à l'entrée du couloir résonnait régulièrement. Elle était précisément réglée par mon père qui  montait sur une chaise pour dresser l'animal. Lui seul était accrédité à  toucher l'horloge. Tant qu'il vivait, le temps battait sa mesure.

La cuisine était petite mais regorgeait pour moi de centres d’intérêt. Tout de suite à gauche en entrant se trouvait une porte qui donnait sur le jardin, puis une table et un évier. Des placards avaient été construits au dessus de l’évier et sur le côté.  Ils avaient été fait sur mesure, selon la taille de ma mère qui faisait un 1m52. Donc pratiquement personne ne pouvait se tenir droit pour faire la vaisselle. Je crois que maman cuisinait le dimanche, jour de congé de la bonne. Le vendredi, elle était partiellement présente et la bonne et elle s'affairaient à préparer le dîner de shabbat.

On ne parle pas d'une cuisine juive sans mentionner la carpe allongée dans l’évier, assommée mortellement par le bâton du poissonnier. En un instant elle se réveille, bondit hors de l’évier et gigote énergiquement sur le carrelage. Les hurlements de la bonne, à ce moment, alertent tout le quartier. "Madame, madame, venez vite!!!! La caaaaaaarpe!!!!" Maman, qui n'en est pas à sa première carpe,  vient au secours de la bonne et toute deux tachent de l'attraper, le tout accompagné de cris, gloussements et fou-rires. Moi, ça me faisait plaisir de voir maman et la bonne de bonne humeur ensemble. Cela n'arrivait pas souvent.

Une cuisinière en face de l’évier. Je ne savais pas cuisiner. Je ne savais rien faire, ni faire mon lit, ni mettre mon linge au linge sale, ni utiliser la machine à laver, ni passer l'aspirateur, ni, en général, faire le ménage. Rien. Maman ne voulait pas que je rentre dans la cuisine. Elle disait qu'il n'y avait pas de place. La bonne aimait bien au contraire que je m'assois près d'elle. Je la regardais hacher la viande, couper les légumes, laver les fruits. Elle me donnait un petit bout de fromage, une rondelle de pèche. "Comme tu es mignonne", elle disait. Je lui en était bien reconnaissante.

Pour mes sept ans mes parents m'ont offert un couple de canaris. On avait accroché la cage dans la cuisine entre le placard et la porte de la cave. Je me juchais sur un chaise et chantais avec les oiseaux. J'avais décidé de leur apprendre des chansons. Ce jeu m’occupa très longtemps et pendant des mois je bloquais l’accès à la cave. Les canaris eurent des petits. Je roucoulais de plus belle et élargissais mon répertoire. Parfois, la bonne se mettait à côté de moi et participait, plus ou moins consentante, à la chorale. Nous rions ensemble sous le regard des oiseaux. Je m'accrochais à son cou consciente de ces moments de bonheur volés. Car je le savais, elle pouvait, à tout moment, quitter sa place de bonne dans notre maison, parfois en laissant un billet derrière les volets, parfois non.




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jeudi 1 novembre 2018

50 av. de Verdun: La véranda


La salle à manger donnait sur une véranda qui faisait le lien entre la cour et la salle à manger. Elle était couverte par un toit gondolé.  Il existait également une porte dans la cuisine qui donnait sur la cour. Bien que petite de surface, la véranda offrait de nombreuses possibilités de jeu et je pouvais y passer des heures. Ses centres d'intérêts principaux étaient le placard, le garde-manger, la table et le frigo.

J'ai hérité de ma mère la capacité de créer un foutoir innommable dans les placards et armoires. Surtout les placards. Celui de la véranda était blanc, haut et étroit, avec un grand tiroir en bas et quelques étagères. Maman y rangeait tout et rien, des accessoires, de vieux tissus. Dès mon plus jeune âge, j'aimais ouvrir le tiroir et me hausser dessus pour admirer le contenu du meuble. Souvent j'en sortais des affaires pour les essayer plus tard: un chapeau, des foulards, des vêtements. La bonne me laissait jouer dans le placard pendant un bon moment. C’était son intérêt car pendant ce temps-là je la laissais tranquille. Maman non plus, ne s'offusquait guère quand je vidais la moitié du placard. Elle avait l'air de trouver ça tout à fait normal.

Le garde-manger offrait quant à lui des jeux d'une autre sorte. Il était composé de petits tiroirs. On les ouvrait, puis on les fermait. Puis on les ouvrait et on les fermait. Je ne me souviens pas trop, à vrai dire, des objets rangés dans les petits tiroirs. En fait, je crois que c’était un garde-manger qui ne servait plus de garde-manger. Il contenait des choses hétéroclites dont on ne se servait plus. Ma mère aimait garder les vieilles choses. Au bout de l'armoire se trouvait un grand tiroir qui explosait de nourriture, surtout de friandises et entre autre de chocolat. Les barres de chocolat avaient attrapé les meilleures places, tout en haut. J'ouvrais le tiroir et les regardais avec envie. Je savais que je ne pourrai pas en manger sans recevoir préalablement l'autorisation d'un adulte. Je les regardais longtemps, enragée d'une part mais soumise aussi. Soumise à la loi du plus fort.

Juste en face du tiroir se trouvait le frigo. Mon occupation avec le frigo ressemblait à celle avec le  garde-manger. J'ouvrais la porte puis je la fermais. Puis je l'ouvrais et je la fermais. Sur les étagères du frigo je découvrais quotidiennement les restes des plats de la veille ou de ce midi, des bouteilles, chacune avec son odeur particulière, de vin, de jus de fruit, de lait. et puis aussi des légumes et quelques condiments et sauces. Régulièrement, maman confectionnait des desserts au chocolat. Elle faisait bouillir du lait dont l'odeur m’était insupportable. Elle versait le liquide chocolaté dans des mazagrans qui allaient ensuite refroidir au frigo sous mon œil attentif. Un autre jour, une des bouteilles m’intrigua, le liquide était jaunâtre et l'odeur plutôt acide. J'en conclu qu'il s'agissait d'un jus de fruit, empoignai la bouteille et bu au goulot. Je recrachai tout de suite l’infâme boisson. Plus tard on m'apprit que c’était du jus de poireau. Très bon pour la santé, parait-il.


A côté du frigo, se trouvait la table, recouverte d'une nappe en plastique. Parfois je m'y asseyais pour dessiner ou colorier. Le motif répétitif de la nappe était la publicité Y'a bon Banania. Pendant toute mon enfance, cet homme jovial qui avait toujours l'air content et que j'appelais M. Banania, me donna des conseils sur tout. Il aimait bien quand je faisais des calques de son image et les emmenais dans ma chambre ou les mettais dans mon cartable. Comme ca, je pouvais lui parler quand je voulais, quand j’étais seule, ce qui en fait n'arrivait pas souvent puisque la bonne était toujours dans les alentours et ma sœur omniprésente une fois rentrée de l’école. Pourtant, souvent, je me sentais seule. J'avais des jours que j'appelais"camembert" qui étaient doux et calmes et des jours "saucissons" envahis par les pensées rapides, un point d'euphorie et un peu de bonheur. Quand je demandais à M. Banania ce qu'il en pensait il me dit "Reste encore un peu".



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jeudi 11 octobre 2018

Hannah et Rachel


Hannah est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Hannah a les larmes aux yeux. La mère de Hannah est très élégante dans son tailleur marron doté d'un col de fourrure. Elle se met debout devant Hannah et lui dit:
- Arrête de pleurer.
Hannah continue de pleurer. Elle se dirige vers les escaliers qui montent vers les chambres.
- Arrête de pleurer, insiste sa mère derrière elle.

Hannah court vers sa chambre. Elle s’assoit sur son lit pleurant avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Armée d'un gant de toilette mouillé, la mère de Hannah surgit dans la chambre.
- Tu vas arrêter de pleurer, lui dit-elle tout en passant le gant mouillé sur son visage, arrête immédiatement!
Les larmes continuent, devenues silencieuses.
- Si tu n’arrêtes pas de pleurer, je saute par la fenêtre, dit la maman de Hannah.
Hannah a un petit sursaut, une petite secousse, presque indicible. Sa mère parle encore mais elle ne l'entend plus très bien, comme si quelqu'un avait baissé le volume du son. Ses larmes coulent encore. Elle les essuie discrètement du revers de la main droite. Elle baisse le nez et regarde le plancher. Elle ressent quelque chose de bizarre, comme si la pièce commençait à disparaître, les meubles à s'effacer, les rideaux à flamber.

Entre-temps la maman de Hannah a rejoint le bord de la fenêtre. Elle s'assoit sur le radiateur, le dos à la fenêtre ouverte.
- Alors? Tu arrêtes de pleurer, dit-elle? Je vais sauter, tu vas voir.
Mais, déjà, Hannah n'entend pas sa mère. Elle voudrait bien ne plus pleurer mais c'est trop tard, trop tard pour pleurer ou pas, sourire, chanter, aimer ou pas. La maman de Hannah a soulevé légèrement ses jambes pour pivoter sur le bord de la fenêtre. Elle est face au vide. Elle se retourne alors vers l'enfant lui lançant un regard glacé et perçant tout à la fois:
- Tu vois, tu ne pleures plus.
Hannah ne répond pas. Elle ne pleure plus. Elle n'est plus là.

Rachel est âgée de 11 ans. Elle revient de l’école, toute fatiguée et énervée. Peut-être s'est-elle fâchée avec une de ses petites camarades de classe. Sa mère l’aperçoit et entre dans le salon. Tout de suite elle voit que Rachel a les larmes aux yeux. La mère de Rachel est toute belle dans une robe fleurie sans manche. Elle se penche vers l'enfant et lui dit:
- Mais tu pleures , Rachel?
- Non. C'est rien maman.
- Mais si, je le vois bien, tu pleures. Pourquoi tu pleures ma chérie?

Rachel se met à pleurer avec effusion. Elle a l'air surprise de verser autant de larmes. Elle s'assoit à la table de la salle à manger et sa mère vient s’asseoir près d'elle. Elle pose sa main sur les cheveux de Rachel.
- Comment une si jolie petite fille peut-elle pleurer? Qu'est-ce qui t'est arrivé, mon trésor?
- Corine a été méchante avec moi.
- Comment ça? Avec toi qui est toujours si sympa avec tes petites copines? Elle t'a dit quelque chose?
- Oui, elle m'a dit que j'avais des cheveux de négresse.
-  Mais ma chérie, tu crois pas que c'est joli des cheveux de négresse?
- Non, maman. C'est moche. Je veux avoir des cheveux lisses comme toi.

La mère prend l'enfant dans ses bras. Elle pose un gros baiser sur chacune de ses joues et aussi sur son front. Elle lui dit dans l'oreille:
- J'adore tes cheveux frisés. Je t'aime, ma petite négresse. Tu veux du gâteau?
La mère de Rachel rapporte de la cuisine un gâteau au chocolat et sort des assiettes du buffet. Elle découpe des tranches.
- On va se faire un petit goûter, dit-elle. On le mérite bien. Ta sœur a téléphoné tu sais, ça se passe bien à l’université, elle s'est faite plein d'amis. Elle m'a dit que tu lui manquais beaucoup.

Rachel baisse le nez. D'un geste grandiloquent elle essuie sa morve avec la main droite. Elle reste comme ça, le regard fixé sur sa fourchette.
- Je sais que c'est difficile pour toi, dit la maman de Rachel. Avec le temps ça va s'arranger tu verras. Moi aussi des fois je me fais du souci pour elle, je pleurniche un peu. C'est normal, tu sais. Si tu veux, on peut s'aider toi et moi et quand ta sœur te manquera tu viendras m'en parler et quand elle me manquera je viendrai te voir pour que tu me donnes un gros bisou. Tu veux bien?



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jeudi 30 août 2018

29-30-31 : les derniers jours


29 août 1976 : je suis allongée sur la plage de la Grande Motte, flanquée de ma mère qui affiche un bronzage encore plus noir que d'habitude. La station balnéaire n’est pas très fréquentée. Maman n'a pas le moral car papa est fatigué. Elle répète fébrilement "je suis inquiète, je suis inquiète".  J'ai fait un rêve qui m'a électrifiée. J'ai abandonné brusquement un projet de voyage avec des amis et rejoint la Camargue, début août, dans un sentiment d'urgence qui me submergeait totalement, me donnant à penser que le pire pouvait arriver. Je trouvais mes parents sains et saufs, heureux de me voir. L’été se terminait mais j’étais inquiète pour papa, moi aussi. Dans mon rêve, j'avais vu un cerveau déchiré par une explosion. Il ne faisait pas de doute dans mon esprit que mon père, atteint d'une maladie cardio-vasculaire depuis 1972, était en danger.

30 août 1976 : nous faisons nos bagages et remontons sur Châteauroux, ma ville natale. Papa s’est levé de mauvaise humeur et s’énerve sur tout et rien. Il parle sèchement et durement. Il est désagréable avec maman et la traite comme si elle est incapable de faire quoi que ce soit proprement. Pour couronner le tout, sur la route du retour il fait des écarts brusques et injustifiés mettant en danger d'autres véhicules et nous-même, bien entendu. Il n’est pas question de lui en faire la remarque. Maman et moi échangeons des regards apeurés . En général papa est un excellent conducteur et ne prend jamais de risques. Que signifie ce soudain changement? Cela n'a aucun sens.

31 août 1976, le matin : je dois prendre le train ce soir pour Paris. Demain je monte sur un vol pour Tel-Aviv. Je suis toute heureuse à l’idée de revoir ma sœur qui doit accoucher en novembre. Je vais passer quelques semaines avec elle, au kibboutz. Je prépare ma valise et rejoins maman à  l'atelier, la fabrique de vêtements de mes parents. Elle veut m'emmener faire des achats avant mon voyage. Après 4 semaines sur la plage  en tête à tête à discuter, lire, se raconter des histoires, manger et dormir ensemble, ma mère et moi connaissent un niveau de connivence et intimité jamais atteint. Ces vacances en Camargue nous ont enfin réunies. Dans 3 mois j'aurai 20 ans et j'ai enfin trouvé ma mère. Un vrai miracle.

31 août 1976, l’après-midi : maman m’achète une jupe avec une fermeture éclair sur tout le devant et aussi des sandales. Je suis heureuse, non pas de recevoir ces cadeaux mais de l'attention que maman me porte. A notre retour à l'atelier elle s'assoie à son bureau et téléphone à son ophtalmo. "Ma vue a changé dit-elle, d'un seul coup!" Elle obtient un rendez-vous pour le lendemain matin. L'heure de mon train s'approche. Je vais à la gare toute seule. Comment me suis-je séparée de maman? Je ne m'en souviens pas. J’étais toute excitée de partir en voyage comme une jeune fille qui n'a même pas 20 ans est en droit de l’être. J'ai du lui dire au revoir rapidement et merci pour la jupe et hop dans le train pour Paris.

31 août 1976, le soir : Débarquée à Austerlitz je roule vers Saint-Mandé chez ma grande sœur. Dans l'entrée mon beau-frère me dit: "Elle est au téléphone". Je vois ma sœur assise dans un large fauteuil, écoutant attentivement son interlocuteur, le corps un peu penché vers l'avant, le visage décomposé. Elle lève son regard vers moi. "Il va falloir que je lui dise", se dit-elle, "il va bien falloir". Mais je n’écoute pas. Je marche sur une plage ensoleillée bien loin d'ici. Maman me dit:
- Tu as bien fait.
- J'ai bien fait quoi?
- De ne pas partir avec tes amis, de venir ici.

31 août 1976, la nuit : maman est atteinte d'une très grave hémiplégie. Ma grande sœur et moi avons pris le premier train pour Châteauroux. Il n'y a pas de places assises. Je me demande ce qu'elle ressent. Elle ne me dit rien et m'adresse des petits sourires de temps en temps comme pour m'encourager à respirer quelques minutes de plus. C'est curieux, ça m'est égal, en fait, ce qu'elle ressent. Ce que je ressens aussi. J'ai envie de mourir, là, tout de suite, pour ne pas voir maman aux soins intensifs mais surtout pour ne pas voir la tête de papa. Ça non, ça je ne peux pas. Je ne suis pas capable de voir mon père malheureux.




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dimanche 19 août 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger II


Dans le coin de la pièce, près de la table à manger, se tenait la radio de papa. Je l'appelle ainsi car je  n'ai jamais vu qui que ce soit d'autre que lui en tourner les boutons. Tous les jours, à la première heure, on le voyait penché sur l'appareil, à l’écoute des premiers flashes de la matinée. Je n’étais personnellement jamais réveillée à 6h30 pour saisir cette image de lui dès l'aurore. Personne d'autre d'ailleurs ne l’était dans la maison et c’était là ses moments préférés, dans la solitude,  le silence, la concentration.

Pendant mon enfance, bien que les postes de télévision aient déjà envahi les demeures, la radio avait encore une place très importante. Je me souviens de la voix de Pierre Bellemare qui tous les jours, il me semble, emplissait la salle à manger. Des récits mystérieux, un peu noirs, parfois un peu biscornus que Bellemare dotait souvent d'une petite morale à sa façon. Ainsi, je n'oublierai jamais ce récit qui parlait d'un jeune homme charmant qui avait rencontré une jeune fille. Il allait chez elle et là, gros malentendu, il l'empoigne et veut coucher avec elle, elle non. Il lui brise le cou par mégarde en essayant de la mobiliser sur le lit. Morale de M. Bellemare, que son âme soit en paix quand même, “une jeune fille qui emmène un garçon chez elle ne sait-elle pas à quoi s'attendre?" Oui mais là oh Pierrot, une nuque brisée c'est pas la punition automatique pour les demoiselles qui disent "non". Enfin je dis ça comme ça ... Et puis j'oublie qu'on est au début des années 70.

La radio était le domaine de mon père, le placard celui de ma mère. Il n'y a pas de mots pour décrire le placard de maman mais j’écrirai quand même cette phrase par souci de réalisme: c’était un vrai bordel. Un incroyable, inextricable bordel. Seule maman s'y retrouvait parmi des papiers datant de la 2ème guerre mondiale, des lettres de la semaine dernière, des photos, des bibelots cassés, des bouteilles diverses dont une énorme de whisky, des objets divers sans aucun usage, des petits vases, des bijoux, de l'argent. Toute sa vie elle y a engrangé tout et n'importe quoi  sans jamais y faire le moindre ménage. J'ai moi-même hérité de cette manie du fourre-tout. J'ai tendance à choisir un tiroir et à m'en servir de la même manière, y accumulant des choses diverses. En général je nettoie ce tiroir une fois l'an.

Autre personnage de la salle à manger, le buffet, ou maman gardait ses beaux services à thé venus de Chine. J'ouvrais les portes du buffet et caressais les tasses fragiles, certaines transparentes, même. J'aimais beaucoup mettre mes doigts dans la salière et me passer le sel sur la langue. De mes petites mains je touchais chaque théière, chaque soucoupe, chaque assiette. Je ne les sortais jamais du buffet par peur de les casser et d'avoir à affronter les yeux de maman. Maman ne crierait pas, elle ne criait jamais. Elle ne me gronderait pas, elle ne me grondait jamais. Elle ne dirait pas un mot, me regarderait sans bouger les traits de son visage, et ce serait comme si je n'existais plus.

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mardi 30 janvier 2018

50 av. de Verdun: la salle à manger I


Les principaux acteurs de la salle à manger se tenaient modestement à leur place. Rien d'extraordinaire ni de particulier ne semblait les singulariser. Et pourtant... une grande partie des  souvenirs que j'ai engrangés durant mon enfance et adolescence sont issus de ma rencontre avec eux et de la relation intime et carrément passionnelle que j'ai fini par développer avec eux les années aidant: la table, le buffet, le placard de maman, la radio de papa.

Nous avions chacun notre territoire. Tout d'abord notre place à table, immuable. J’étais assise à son bout avec, à ma droite, papa et sa radio, et maman à ma gauche. A côté de papa, la place de ma sœur. Quand celle-ci est partie étudier à Paris, j'avais 11 ans. A partir de ce moment, ce fut les parents et moi, une petite famille en osmose totale qui respirait dans un même souffle, pleurait des mêmes yeux, riait et hurlait du même gosier. Pendant mes plus jeunes années, en déployant mille artifices, ma sœur s'était appliquée à me cacher la vérité et se mettait entre moi et le sombre gouffre qui avait happé nos parents pour toujours. Elle voulait que je vive, que j'ai des racines. Mais après son départ à l’université,  je me mis à souffrir de la même maladie que mes parents: l'absence, le vide et le manque.

A l'âge de 2 ans, je découvris la barre sous la table de la salle à manger. On pouvait s'y asseoir confortablement. Rapidement, cet endroit se convertit en siège stratégique. Je m'y réfugiais lorsqu'un ennemi redoutable me poursuivait avec une assiette d'épinards. Je m’étais créée un domaine tranquille à l'ombre de la nappe. La bonne n'allait pas se mettre à quatre pattes pour me rejoindre et de toute façon je lui aurais échappé. Mise en confiance par la lumière douce, le silence, et surtout mon état d'isolement, je jouais calmement avec des objets trouvés sur place: une serviette, une cuillère à soupe, des miettes de pain, une tache claire sur le tapis. De temps en temps la bonne m'apportait à boire. Cela ne la dérangeait pas que je sois coincée sous la table pendant des heures, bien au contraire, elle pouvait faire le ménage ou cuisiner comme elle l'entendait puisque je n'étais pas dans ses pattes.

Ma relation avec la nourriture fut établie à table entre papa et maman. Le matin je buvais une grande tasse de chicorée au lait, mangeais une tartine et dans la demi-heure qui suivait vomissais tout ça avant d'aller à la maternelle ou à l'école. Maman mettait cet événement quotidien sur le compte du stress et commença à cette époque à me créer un profil de petite fille en sous-poids, fragile et nerveuse. Cela dura jusqu'à mes 8 huit ans et l'on peut seulement imaginer l'état de mon œsophage et de mon estomac à cette période de ma vie. Aujourd'hui cette histoire est risible, tout le monde aura compris quel était le problème car nous avons l'habitude au 21ème siècle d'enfants intolérants au lait.

Un jour, assise à table, je me penchai vers la tasse de café de mon père.
- Pourquoi c'est noir? Lui dis-je.
- Je ne mets pas de lait.
- Pourquoi tu ne mets pas de lait?
- Parce que je n'aime pas trop le lait. Il fit avec la main un geste circulaire sur sa poitrine et une petite grimace.
Et voilà... J'avais tout compris en un instant. Du haut de mes huit ans je demandai à maman de ne plus verser de lait dans mon bol de chicorée.
- Mais ça va pas être bon sans lait, dit-elle.
- Je ne veux pas de lait, lui dis-je catégoriquement.

C'est ainsi que je cessai de vomir tous les matins et pus commencer une vie nutritionnelle normale et prendre du poids. Et mon estomac blessé par les vomissements perpétuels, qu'est-il devenu? Il n'a rien dit, il s'est tu poliment pendant des années, que dis-je, des décennies. Et puis un jour en hiver 2006, alors que ma grande sœur, malade d'un cancer, vivait les dernières semaines de sa vie, mon estomac s'est réveillé de son long sommeil. Il s'est souvenu de l'enfant que j'avais été, de la brûlure acide constante dans mon estomac, des nausées quotidiennes, du ventre vide à l'école, de l'envie de se précipiter sur la nourriture mais en même temps aussi la répulsion de la nourriture. Alors, finalement, après tout ce temps, il s'est mis à parler mais il ne parlait pas; il hurlait des choses comme "ça fait mal", "je suis pas d'accord", "on m'a pas demandé mon avis", "je vous emmerde", "j'en peux plus". Des fois, quand vraiment on en peut plus, c'est notre ventre qui prend la parole.



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dimanche 21 janvier 2018

50 av. de Verdun: le salon


Avant ma naissance, le salon servait également de chambre à mon grand-frère qui est de 19 ans mon aîné. J'aurais bien du mal à décrire cette époque pour moi complètement opaque puisque inexistante. De façon générale je peine à imaginer la présence de mon frère à la maison, étant adolescent, étant jeune homme. Il en va de même pour ma grande sœur, cela va de soi, puisqu'elle avait plus de 20 ans quand je suis née et habitait déjà à Paris. Pourtant j'ai toujours ressenti la présence de ma sœur, je veux dire que dans ma mémoire ma grande sœur a toujours eu une place. Mon frère, non. Lorsque, enfant, je cherchais ses traces dans la maison bâtie sur trois étages, je ne trouvais rien, ni un livre ou un bibelot qui lui aurait appartenu, ni un vêtement ou un flacon dont l'odeur aurait pu me guider vers un souvenir quelconque, un bruit de pas peut-être, le son d'une voix qui dévalerait les escaliers, un sourire furtif. Mais rien de cela et lorsque qu'on entrait dans le salon, rien ne laissait penser qu'un jeune homme y avait vécu dans le passé.

Sur la gauche, les instruments de culture donnaient le ton: le piano d'abord, puis la télévision. Sous la fenêtre, une table ronde pour déposer les plateaux, les assiettes, les tasses de thé et de façon générale des victuailles à manger rapidement. En face de la télé, un lit servant de canapé, près de lui, un fauteuil, puis une lampe, et un autre fauteuil identique. Ma sœur et moi (ma petite sœur, de 8 ans seulement mon aînée) nous asseyons sur le lit, mon père sur le fauteuil qui y était contigu et ma mère dans l'autre fauteuil. Il n'était pas question d'échanger nos places. Nous étions collés à nos sièges comme des personnages de fresque moyenâgeuse, sculptés dans la pierre. Mais reprenons du début: le piano.

J'avais passé beaucoup de temps, étant petite, à regarder ma sœur jouer. Debout à côté d'elle, j'étais émerveillée par son talent et la musique que ses  longs doigts légers arrivaient à créer. Il faut dire que tout en elle m'émerveillait mais ces moments ressortaient pour moi de la magie.  Je me collais à elle comme si mon existence dépendait des sons qui résonnaient dans le piano et ressentais une sorte d'exaltation qui insufflait la vie. Ainsi, pendant les années qui allaient suivre, mon piano allait devenir le dispositif qui me reliait à ma propre existence. Je m’exerçais à tout moment de la journée, pendant de longues heures. Tout disparaissait lorsque mes mains virevoltaient sur le clavier. Tout disparaissait. Mon cerveau vibrait dans des sphères lointaines, inconnues. Il fallait que ma mère m'interrompe pour venir à table, faire mes devoirs, retourner à l’école. J'avais bien du mal à m'arracher au clavier.

La télévision trônait dans le salon mais aussi dans la salle à manger durant les repas. Il n’était pas question de manquer un seul journal d'information et, ainsi, tous nous mangions un œil sur l’écran, l'autre sur la soupe. Les programmes, assez parcimonieux, consistaient de dessins animés, de séries américaines, de feuilletons français, et quelques films et émissions le soir. De tout ce bric-à-brac resurgissent quelques moments privilégiés et en premier la série américaine des années soixante "Le sous-marin de l'apocalypse - Voyage to the bottom of the sea" de Irvin Allen. 

J'avais un féroce béguin pour Kowalski, un membre de l'équipage du sous-marin Seaview, interprété par Del Monroe. Je guettais sa présence sur l’écran, toute énamourée. Même à 17 ans, au retour de mon père de 10 mois d'hospitalisation, j'en pinçais encore pour Kowalski. Mon père regardait la série avec moi et lui aussi s’était pris d'affection pour Kowalski, à cause de son nom polonais. Nous avions pris l'habitude de crier "Kowalski" à chaque fois que celui-ci apparaissait. Nous partagions cette hilarité éphémère à chaque fois, telles des groupies toutes échevelées. C'est comme ça que j'ai fini par comprendre que mon père n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Il avait échappé à la mort qui l'avait poursuivi pendant de cruels mois à Paris. Pendant ce temps-là je m'échappais à la vie, effacée, absente déjà. Mais en fin de compte, grâce à Kowalski, je vis le regard de mon père luire et il s’entremêlait au mien comme pour me dire tout le bonheur du monde.

Le soir, après dîner, nous regardions tous ensemble la télé. Aucune censure, de façon générale, n’était appliquée. On n'envoyait pas les enfants au lit, le dimanche, quand les images du film hebdomadaire étaient un peu osées. J'absorbais tout avidement, consciente de ma bonne augure. Un soir pourtant, il y eu exception à la règle. Cela arriva une seule fois lorsque "Le repos du guerrier" de Roger Vadim fut diffusé avec Robert Hossein et Brigitte Bardot dans les rôles principaux. L’éblouissante courbure de l’actrice, déployée sur une peau d'ours devant un feu de cheminée eu raison de la placidité de mon père. Il décréta que la jeunesse devait aller se coucher. 

Maman s'endormait toujours au milieu du film. Papa restait vaillant devant l’écran. J’étais assise sur le lit à côté de son fauteuil et lui donnais la main durant toute la soirée. C’était un geste quotidien et immuable. Il faut dire que papa parlait peu et qu'il fallait utiliser toute son imagination et détermination pour créer des liens de communication avec lui. Après le déjeuner que nous prenions en famille, mon père faisait la sieste sur le lit du salon pendant exactement vingt minutes. Alors que je continuais à jouer au piano, avec son autorisation, bien entendu, il s'endormait immédiatement et se mettait promptement à ronfler. Plus tard il se levait tout reposé et lui et maman repartaient au travail et nous, les enfants, reprenions le chemin de l’école. 



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